Je ne me souviens pas au juste, mais il me semble que c’est à cette date à peu près qu’arriva en Russie le chevalier Sacromoso. Il y avait fort longtemps qu’il n’était venu de chevalier de Malte en Russie, et en général on voyait alors très peu d’étrangers venir à Pétersbourg; par conséquent son arrivée fut une espèce d’évènement. On le traita au mieux et on lui fit voir tout ce qu’il y avait de remarquable à Pétersbourg et à Cronstadt. Un officier de marque de la marine fut nommé à cet effet pour l’accompagner. Ce fut M. Poliansky, alors capitaine de haut-bord, depuis amiral. Il nous fut présenté. En me baisant la main, Sacromoso me glissa dans la main un fort petit billet et me dit fort bas: «C’est de la part de madame votre mère.» Je fus presque interdite de frayeur de ce qu’il venait de faire. Je mourais de peur que quelqu’un ne l’eût remarqué, et surtout les Tchoglokoff qui étaient tout proches. Cependant je pris le billet et le glissai dans mon gant droit: personne ne le remarqua. Revenue dans ma chambre, je trouvai dans ce billet roulé (où il me disait que par un musicien italien qui venait au concert du grand-duc, il attendait la réponse) réellement un billet de ma mère qui, inquiète de mon silence involontaire, m’en demandait la raison et voulait savoir dans quelle situation je me trouvais. Je répondis à ma mère et l’instruisis de ce qu’elle voulait savoir. Je lui dis qu’on m’avait défendu de lui écrire et à qui que ce fût, sous prétexte qu’il ne convenait pas à une grande-duchesse de Russie d’écrire d’autres lettres que celles qui étaient composées au collége des affaires étrangères, où je devais seulement apposer ma signature et ne jamais dire ce qu’on devait écrire, parceque le collége savait mieux que moi ce qu’il convenait d’écrire; qu’à M. Olsoufieff on avait presque fait un crime de ce que je lui avais envoyé quelques lignes que je l’avais prié d’insérer dans une lettre pour ma mère. Je lui donnai encore plusieurs autres informations qu’elle demandait. Je roulai mon billet comme avait été celui que j’avais reçu, et je guettai avec impatience et inquiétude le moment de m’en défaire. Au premier concert qu’il y eut chez le grand-duc, je fis le tour de l’orchestre, et m’arrêtai derrière la chaise du violon soliste d’Ologlio, qui était l’homme qu’on m’avait indiqué. Lorsqu’il me vit arriver derrière sa chaise, il fit semblant de prendre son mouchoir dans la poche de son habit, et par là ouvrit cette poche au large. J’y glissai, sans faire semblant de rien, mon billet, je m’en allai d’un autre côté, et personne ne se douta de rien. Sacromoso, pendant son séjour à Pétersbourg, me glissa encore deux ou trois billets ayant trait à la même matière, et mes réponses lui furent rendues de même, jamais personne n’en sut rien.

Du palais d’été nous allâmes à Péterhof, qu’on rebâtissait alors. On nous logea en haut dans le vieux bâtiment de Pierre I, qui existait alors. Ici, par ennui, le grand-duc se mit à jouer avec moi toutes les après-diners l’hombre à deux. Quand je gagnais il se fâchait, et quand je perdais il demandait à être payé tout de suite. Je n’avais pas le sou, faute de quoi il se mettait à jouer aux jeux de hasard avec moi, en tête-à-tête. Je me souviens qu’un jour son bonnet de nuit servit entre nous de marque pour 10,000 roubles; mais quand il perdait il devenait, à la fin du jeu, furieux, et était capable de bouder pendant plusieurs jours. Ce jeu d’aucune façon ne me convenait.

Pendant ce séjour à Péterhof nous vîmes de nos fenêtres, qui donnaient sur le jardin vers la mer, que M. et Mme Tchoglokoff étaient continuellement en allées et venues du palais d’en haut vers celui de Monplaisir, au bord de la mer, qu’habitait alors l’Impératrice. Cela nous intrigua, de même que Mme Krouse, pour savoir la raison de ces fréquentes allées et venues. A cet effet Mme Krouse s’en alla chez sa sœur, qui était première femme de chambre de l’Impératrice. Elle en revint toute rayonnante, ayant appris que toutes ces allées et venues venaient de ce qu’il était parvenu à l’Impératrice que M. Tchoglokoff avait une intrigue amoureuse avec une de mes demoiselles d’honneur, Melle Kocheleff, et que celle-ci était grosse. L’Impératrice avait fait venir Mme Tchoglokoff, et lui avait dit que son mari la trompait, tandis qu’elle aimait ce mari comme une folle; qu’elle avait été aveuglée jusqu’au point de faire quasi demeurer cette fille, la bonne amie de son mari, avec elle; que si elle voulait se séparer de son mari présentement, elle ferait une chose qui ne déplairait pas à Sa Majesté, qui n’avait pas vu avec plaisir le mariage même de Mme Tchoglokoff avec son mari. Elle lui déclara tout net qu’elle ne voulait pas que son mari restât près de nous, qu’elle le renverrait et lui laisserait, à elle, la charge. La femme, au premier moment, nia à l’Impératrice la passion de son mari, et soutint que c’était une calomnie; mais Sa Majesté Impériale, dans le temps qu’elle parlait à la femme, avait envoyé questionner la demoiselle. Celle-ci avoua tout, tout rondement, ce qui rendit la femme furieuse contre son mari. Elle revint chez elle et chanta pouille au mari. Celui-ci tomba à ses genoux, lui demanda pardon, et se servit de tout l’ascendant qu’il avait sur elle pour l’adoucir. La couvée d’enfans qu’ils avaient servit à replâtrer leur intelligence, qui cependant ne fut guère plus sincère depuis. Désunis par amour, ils se lièrent par intérêt: la femme pardonna au mari; elle s’en alla chez l’Impératrice et lui dit qu’elle avait tout pardonné à son mari; qu’elle voulait rester avec lui pour l’amour de ses enfans. Elle pria Sa Majesté, à genoux, de ne pas renvoyer son mari ignominieusement de la cour, disant que ce serait la déshonorer et mettre le comble à son amertume; enfin elle se conduisit si bien dans cette occasion, et avec tant de fermeté et de générosité, et sa douleur outre cela était si réelle, qu’elle désarma la colère de l’Impératrice. Elle fit plus, elle amena son mari devant Sa Majesté Impériale, lui dit bien ses vérités, et puis se mit avec lui aux genoux de l’Impératrice, et la pria de pardonner à son mari en faveur d’elle et de ses six enfans, dont il était le père. Toutes ces différentes scènes durèrent cinq à six jours, et nous apprenions presqu’heure par heure ce qui s’était passé, parceque nous étions moins guettés pendant cet intervalle, et que tout le monde espérait voir renvoyer ces gens-là. Mais l’issue ne répondit point à l’attente qu’on s’en était faite, car il n’y eut que la demoiselle de renvoyée chez son oncle, le grand-maréchal de la cour, Chépeleff, et les Tchoglokoff restèrent, moins glorieux cependant qu’ils n’avaient été jusqu’ici. On choisit le jour où nous devions aller à Oranienbaum, et tandis que nous partions d’un côté, on fit partir la demoiselle d’un autre.

A Oranienbaum nous logeâmes, cette année-là, dans la ville, à droite et à gauche du petit corps de logis. L’aventure de Gostilitza avait si bien effrayé que dans toutes les maisons de la cour on fit examiner les plafonds et les planchers, après quoi on répara ceux qui en avaient besoin.

Voici la vie que je menais à Oranienbaum. Je me levais à trois heures du matin et m’habillais moi-même de pied en cap en habit d’homme; un vieux chasseur que j’avais m’attendait déjà avec les fusils; il y avait un esquif de pêcheur tout prêt au bord de la mer; nous traversions le jardin à pied, le fusil sur l’épaule; nous nous mettions, lui, moi, un chien d’arrêt et le pêcheur qui nous menait, dans cet esquif, et j’allais tirer des canards dans les roseaux qui bordent la mer des deux côtés du canal d’Oranienbaum, qui s’étend deux verstes dans la mer. Nous doublions souvent ce canal, et par conséquent nous étions quelquefois, par un assez gros temps, en pleine mer sur cet esquif. Le grand-duc y venait une heure ou deux après nous, parcequ’à lui il fallait toujours un déjeuner et Dieu sait quoi qu’il trainaît après lui. S’il nous rencontrait, nous allions ensemble, si non chacun tirait et chassait de son côté. A dix heures, et quelquefois plus tard, je rentrais et m’habillais pour le dîner. Après le dîner on se reposait, et le soir le grand-duc avait musique, ou bien nous courions à cheval. Ayant mené cette vie-là pendant huit jours environ, je me sentis fort échauffée et la tête embarrassée. Je compris qu’il me fallait du repos et de la diète. Pendant vingt-quatre heures je ne mangeai rien, ne bus que de l’eau froide, et dormis, deux nuits, autant que je pus, après quoi je repris le même train de vie et me portai très bien. Je me souviens que je lisais alors les mémoires de Brantôme, qui m’amusaient beaucoup. Avant cela j’avais lu la Vie de Henri IV par Périfix.

Vers l’automne nous rentrâmes en ville et l’on nous dit que nous irions pendant l’hiver à Moscou. Mme Krouse vint me dire qu’il fallait augmenter mon linge pour ce voyage. J’entrai dans le détail de ce linge; Mme Krouse prétendit m’amuser en faisant tailler le linge dans ma chambre, afin, disait-elle, de m’instruire combien de chemises pouvaient sortir d’une pièce de toile. Cette instruction ou cet amusement déplut apparemment à Mme Tchoglokoff, qui était de plus mauvaise humeur depuis l’infidélité découverte de son mari. Je ne sais ce qu’elle dit à l’Impératrice, mais tant il y a qu’une après-midi elle vint me dire que Sa Majesté dispensait Mme Krouse de son service près de moi, qu’elle allait se retirer chez le chambellan Sievers, son beau-fils; et le lendemain elle m’amena Mme Vladislava pour occuper sa place près de moi. C’était une grande femme qui paraissait avoir bonne tournure, et dont la physionomie spirituelle me revint assez au premier abord. Je consultai mon oracle, Timothée Yévreinoff, sur ce choix. Il me dit que cette femme, que je n’avais jamais vue auparavant, était la belle-mère du premier commis du comte Bestoujeff, le conseiller Pougovichnikoff; qu’elle ne manquait ni d’esprit, ni de gaîté, mais qu’elle passait pour être très artificieuse; qu’il fallait voir comment elle se conduirait et surtout ne pas trop lui laisser voir de confiance. Elle s’appelait Praskovia Nikitichna. Elle débuta fort bien; elle était sociable, aimait à parler, parlait et contait avec esprit, savait à fond toutes les anecdotes du temps passé et présent, connaissait quatre ou cinq générations de toutes les familles, avait la généalogie des pères, mères, grand’pères, grand’mères, et aïeux paternels et maternels de tout le monde très présente à la mémoire, et personne ne m’a plus mis au fait qu’elle, de tout ce qui s’était passé en Russie depuis cent ans. L’esprit et la tournure de cette femme me revinrent assez, et quand je m’ennuyais je la faisais jaser, à quoi elle se prêtait toujours volontiers. Je découvris sans peine qu’elle désapprouvait très souvent les dits et les faits des Tchoglokoff; mais comme elle allait très souvent aussi dans les appartements de Sa Majesté, et qu’on ne savait pas du tout pourquoi, on était sur ses gardes avec elle jusqu’à un certain point, ne sachant comment les actions ou les paroles les plus innocentes pouvaient être interprétées.

Du palais d’été nous passâmes au palais d’hiver. Ici on nous présenta Mme La Tour l’Annois, qui avait été près de l’Impératrice dans sa première jeunesse et avait suivi la princesse Anna Pétrovna, fille ainée de Pierre I, lorsque celle-ci avait quitté la Russie, avec son époux le duc de Holstein, lors du règne de l’empereur Pierre II. Après la mort de cette princesse, Mme L’Annois s’en était retournée en France, et présentement elle était revenue en Russie pour s’y fixer, ou bien aussi pour s’en retourner après avoir obtenu de Sa Majesté quelques grâces. Mme L’Annois espérait qu’à titre d’ancienne connaissance, elle rentrerait dans la faveur et la familiarité de l’Impératrice; mais elle se trompa fort, tout le monde se ligua ensemble pour l’en exclure. Dès les premiers jours de son arrivée je prévis ce qui en arriverait, et voici comment. Un soir qu’il y avait jeu dans l’appartement de l’Impératrice, Sa Majesté allait et venait d’une chambre à l’autre et ne se fixait nulle part comme elle en avait la coutume. Mme L’Annois, espérant apparemment lui faire la cour, la suivait partout où elle allait. Mme Tchoglokoff, voyant cela, me dit: «Voyez comme cette femme suit partout l’Impératrice; mais cela ne durera pas longtemps, on la désaccoutumera bien vite de courir après elle.» Je me le tins pour dit, et réellement on commença par l’écarter, et puis on la renvoya avec des présents en France.

Pendant cet hiver se fit la noce du comte Lestocq et de la demoiselle Mengden, fille d’honneur de l’Impératrice. Sa Majesté, avec toute la cour, y assista, et elle fit l’honneur aux nouveaux mariés d’aller chez eux. On aurait dit qu’ils jouissaient de la plus grande faveur; mais un ou deux mois après la chance tourna. Un soir que nous étions au jeu dans l’appartement de l’Impératrice, j’y vis le comte Lestocq. Je m’approchai de lui pour lui parler; il me dit à demi-voix: «Ne m’approchez pas, je suis un homme suspect.» Je crus qu’il badinait, je lui demandai ce que cela voulait dire. Il me répondit: «Je vous répète très sérieusement de ne pas m’approcher, parceque je suis un homme suspect, qu’il faut fuir.» Je vis qu’il avait l’air altéré et qu’il était extrêmement rouge. Je le crus ivre et je tournai d’un autre côté. Ceci se passait le vendredi. Le dimanche matin, en me coiffant Timothée Yévreinoff me dit: «Savez-vous bien que cette nuit le comte Lestocq et sa femme ont été arrêtés et conduits à la forteresse comme criminels d’état.» Personne ne savait pourquoi, mais on apprit que le général Etienne Apraxine et Alexandre Schouvaloff avaient été nommés commissaires pour cette affaire.

Le départ de la cour pour Moscou fut fixé au 16 Décembre. Les Czernicheffs avaient été transférés à la forteresse dans une maison que l’Impératrice avait, et qui s’appelait Smolnoy Dvor. L’ainé des trois frères enivrait quelquefois ses gardes, et puis allait se promener en ville chez ses amis. Un jour une fille de garderobe, finnoise, que j’avais, et qui était promise à un domestique de la cour, parent de Yévreinoff, vint m’apporter une lettre d’André Czernicheff, dans laquelle il me priait de diverses choses. Cette fille l’avait vu chez son futur, où ils avaient passé la soirée ensemble. Je ne savais où fourrer cette lettre quand je la reçus. Je ne voulais pas la brûler pour me souvenir de ce dont il me priait. Il y avait fort longtemps que j’avais eu défense d’écrire même à ma mère. Par cette fille je fis l’emplette d’une plume d’argent et d’une écritoire. Pendant le jour j’avais la lettre dans ma poche; quand je me déshabillais je la fourrais sous ma jarretière dans mon bas, et avant de me coucher je la tirais de là et la mettais dans ma manche. Enfin je répondis; je lui envoyai ce qu’il avait désiré par le même canal auquel il avait confié sa lettre, et je choisis un moment propice pour brûler cette lettre qui me donnait de si grandes sollicitudes.

A la moitié de décembre nous partîmes pour Moscou. Nous étions, le grand-duc et moi, dans un grand traîneau, les cavaliers de service sur le devant. Le grand-duc allait pendant le jour se mettre dans un traîneau de ville avec Tchoglokoff, et moi je restais dans le grand traîneau que nous ne fermions jamais, et je faisais conversation avec ceux qui étaient assis sur le devant. Je me souviens que le chambellan prince Alexandre Jouriévitch Troubetzkoy me conta pendant ce temps comme quoi le comte Lestocq, prisonnier à la forteresse, les onze premiers jours de sa détention avait voulu se laisser mourir de faim, mais qu’on l’avait obligé à prendre de la nourriture. Il avait été accusé d’avoir pris 1,000 roubles du roi de Prusse pour appuyer ses intérêts, et d’avoir empoisonné un nommé Oettinger qui aurait pu déposer contre lui. On lui donna la question, après quoi il fut exilé en Sibérie.