Dans ce voyage l’Impératrice nous devança à Tver, et comme on prit pour sa suite les chevaux et les provisions qui étaient préparés pour nous, nous restâmes vingt-quatre heures à Tver sans chevaux et sans nourriture. Nous avions grand faim. Vers le soir Tchoglokoff nous fit avoir un sterlette rôti, qui nous parut délicieux. Nous partîmes pendant la nuit, et arrivâmes à Moscou deux ou trois jours avant noël. La première nouvelle que nous y apprîmes fut que le chambellan de notre cour, le prince Alex. Mich. Galitzine, avait reçu au moment de notre départ de Pétersbourg ordre de se rendre à Hambourg comme ministre de Russie, avec 4,000 roubles d’appointements. Ceci fut regardé de rechef comme un exilé de plus. Sa belle-sœur, la princesse Gagarine, qui était près de moi, en pleura beaucoup, et nous le regrettions tous.

Nous occupions à Moscou les appartements que j’y avais eus avec ma mère, en 1744. Pour aller à la grande église de la cour il fallait faire en carrosse le tour de la maison. Le jour de noël, à l’heure de la messe, nous allions nous mettre en carrosse et étions déjà sur le perron de l’escalier à cet effet, par une gelée de 29 dégrés, lorsqu’on vint nous dire de la part de l’Impératrice, qu’elle nous dispensait d’aller à la messe ce jour-là, à cause du froid excessif qu’il faisait; il est vrai qu’il pinçait le nez. Je fus obligée de rester dans ma chambre le premier temps de mon séjour à Moscou, à cause de l’excessive quantité de boutons qui m’étaient venus au visage. Je mourais de peur de rester couperosée. Je fis venir le médecin Boërhave, qui me donna des calmants et tout plein de choses pour chasser les boutons du visage. A la fin quand rien ne fit effet, il me dit un jour: «Je m’en vais vous donner ce qui les chasse.» Il tira de sa poche un petit flacon d’huile de Falk, et me dit d’en mettre une goutte dans une tasse d’eau et de me laver le visage avec cela de temps en temps, comme par exemple tous les huit jours. Réellement l’huile de Falk me nettoya le visage, et au bout d’une dizaine de jours je pus paraître. Peu de temps après notre arrivée à Moscou (1749), Mme Vladislava vint me dire que l’Impératrice avait ordonné de faire au plus tôt les noces de ma fille de garderobe finnoise. La seule raison pour laquelle vraisemblablement on hâtait ses noces, était apparemment que j’avais marqué quelque prédilection pour cette fille, qui était une grosse réjouie qui par-ci par-là me faisait rire en contrefaisant tout le monde et notamment fort plaisamment Mme Tchoglokoff. On la maria donc, et il n’en fut plus question.

Au milieu du carnaval, durant lequel il n’y eut aucun amusement ni divertissement quelconque, l’Impératrice se trouva incommodée d’une forte colique qui parut devenir très sérieuse. Mme Vladislava et Timothée Yévreinoff me vinrent chuchoter cela à l’oreille, me priant instamment de ne dire à personne qu’ils m’en avaient parlé. Sans les nommer j’en avertis le grand-duc, ce qui le mit fort en l’air. Un matin Yévreinoff vint me dire que le chancelier Bestoujeff et le général Apraxine avaient passé cette nuit dans l’appartement de M. et Mme Tchoglokoff, ce qui donnait lieu à croire que l’Impératrice était fort mal. Tchoglokoff et sa femme étaient plus refrognés que jamais, venaient chez nous, y dînaient, soupaient, mais ne lâchaient pas un mot de cette maladie. Nous n’en parlions pas non plus, ni n’osions par conséquent envoyer demander comment Sa Majesté se portait, parceque l’on aurait d’abord demandé: «Comment, par où, par qui savez-vous qu’elle est malade?» et ceux qui auraient été nommés, ou même soupçonnés, auraient, pour sûr, été renvoyés ou exilés, ou même envoyés à la chancellerie secrète, inquisition d’état, qu’on craignait plus que le feu. Enfin quand Sa Majesté, au bout de dix jours, se porta mieux, il y eut à la cour une noce d’une de ses demoiselles d’honneur. A table je me trouvai assise a côté de la comtesse Schouvaloff favorite de l’Impératrice. Elle me conta que Sa Majesté était encore si faible de la terrible maladie qu’elle venait d’avoir, qu’elle avait coiffé la promise de ses diamants (honneur qu’elle faisait à toutes ses demoiselles d’honneur) assise sur son lit, les pieds seulement hors du lit, et que pour cela elle n’avait pas paru au festin de la noce. Comme la comtesse Schouvaloff me parlait la première de cette maladie, je lui témoignai la peine que m’avait fait son état et la part que j’y prenais. Elle me dit que Sa Majesté apprendrait avec satisfaction ma manière de penser à cet égard. Le surlendemain de ce jour Mme Tchoglokoff vint, le matin, dans ma chambre, et me dit, en présence de Mme Vladislava, que l’Impératrice était fort irritée contre le grand-duc et moi, à cause du peu d’intérêt que nous avions marqué prendre à sa maladie, qui était allé jusque là que nous n’avions pas même envoyé demander une seule fois comment elle se portait. Je dis à Mme Tchoglokoff que je m’en rapportais à elle-même; que ni elle ni son mari ne nous avaient dit un seul mot de la maladie de Sa Majesté; que n’en sachant rien, nous n’avions pu témoigner la part que nous y prenions. Elle me répondit: «Comment pouvez-vous dire que vous n’en saviez rien? la comtesse Schouvaloff a dit à Sa Majesté que vous aviez parlé avec elle, à table, de cette maladie.» Je lui répondis: «Il est vrai que je lui en ai parlé, parcequ’elle m’a dit que Sa Majesté était encore faible et ne pouvait sortir, et alors je lui ai demandé des détails sur la maladie.» Mme Tchoglokoff s’en alla en grognant, et Mme Vladislava me dit: qu’il était bien étrange de chercher querelle aux gens pour une chose qu’ils ignorent, que puisque les Tchoglokoff seuls étaient en droit de dire, s’ils n’avaient pas dit c’était leur faute, et pas la nôtre, si nous avions manqué par cause d’ignorance. Quelque temps après, à un jour de cour, l’Impératrice s’approcha de moi, et je trouvai un moment favorable pour lui dire que ni Tchoglokoff ni sa femme ne nous avaient point avertis de sa maladie, et que par là nous avions été hors d’état de lui marquer la part que nous y avions prise. Elle reçut ceci fort bien, et il me parut que le crédit de ces gens-là diminuait.

La première semaine du carême, M. Tchoglokoff voulut faire ses dévotions. Il se confessa, mais le confesseur de l’Impératrice lui défendit de communier. Toute la cour disait que c’était par ordre de Sa Majesté Impériale, à cause de son aventure avec Melle Kocheleff. Pendant une partie de notre séjour à Moscou, M. Tchoglokoff parut être intimement lié avec le chancelier comte Bestoujeff et avec l’âme damnée de celui-ci, le général Etienne Apraxine. Il était continuellement avec eux, et, à l’entendre parler, on aurait dit qu’il était le conseiller intime du comte Bestoujeff, ce qui cependant ne pouvait être en effet, parceque Bestoujeff avait infiniment trop d’esprit pour se laisser conseiller par un sot aussi arrogant que l’était Tchoglokoff. Mais vers la moitié à peu près de notre séjour à Moscou, cette extrême intimité cessa tout d’un coup, je ne sais pas trop pourquoi, et il devint l’ennemi juré de ceux dans l’intimité desquels il avait vécu peu auparavant.

Peu après mon arrivée à Moscou, je me mis, par ennui, à lire l’Histoire d’Allemagne par le père Barre, chanoine de Ste Geneviève, 9 tomes in quarto. Tous les huit jours j’en finissais un, après quoi je lus les Œuvres de Platon. Mes chambres donnaient sur la rue, le double en était occupé par le grand-duc; ses fenêtres donnaient sur une petite cour. J’étais à lire dans ma chambre; une fille de chambre ordinairement y entrait et s’y tenait debout tant qu’elle voulait, puis sortait, et une autre prenait sa place quand elle le jugeait à propos. Je fis sentir à Mme Vladislava que cela n’était bon à rien qu’à incommoder, et que d’ailleurs j’avais beaucoup à souffrir de la proximité des appartements du grand-duc et de ce qui s’y passait, dont elle-même souffrait autant que moi, parcequ’elle occupait un petit cabinet qui faisait précisément le bout de mes appartements, et elle consentit à dispenser les filles de chambre de cette espèce d’étiquette. Voici ce qui nous faisait souffrir, le matin, le jour, et très avant dans la nuit. Le grand-duc, avec une persévérance rare, dressait une meute de chiens à grands coups de fouet, et, en criant comme les chasseurs, il faisait aller d’un bout de ses deux chambres (car il n’en avait pas plus) à l’autre. Ceux de ses chiens qui se fatiguaient ou détachaient étaient châtiés rigoureusement, ce qui les faisait crier encore plus fort. Quand enfin il se lassait de cet exercice détestable pour les oreilles et le repos de ses voisins, il prenait un violon dont il râclait fort mal et avec une violence extraordinaire, en se promenant par les chambres, après quoi recommençait l’éducation de la meute et les châtiments, qui en vérité me paraissaient cruels. Entendant un jour un pauvre chien crier terriblement et fort longtemps, j’ouvris la porte de ma chambre à coucher où j’étais assise, et qui était attenante à celle où se passait la scène, et je vis qu’il tenait un de ses chiens en l’air par le collier et qu’un garçon, kalmouck de naissance, qu’il avait, tenait le même chien par la queue (c’était un pauvre petit charlot de la race anglaise), et avec le gros manche d’un fouet le grand-duc battait ce chien de toute sa force. Je me mis à intercéder pour cette pauvre bête, mais cela fit redoubler les coups. Ne pouvant supporter ce spectacle qui me parut cruel, je me retirai, les larmes aux yeux, dans ma chambre. En général les larmes et les cris, au lieu de faire pitié au grand-duc, le mettaient en colère. La pitié était un sentiment pénible et même insupportable à son âme.

Vers ce temps-là mon valet de chambre Timothée Yévreinoff me remit une lettre de son ancien camarade André Czernicheff, qu’on avait enfin remis en liberté, et qui passait près de Moscou, pour s’en aller au régiment dans lequel il avait été placé comme lieutenant. J’en usai avec cette lettre comme avec la précédente; je lui envoyai tout ce qu’il me demandait, et n’en dis mot ni au grand-duc ni à âme qui vive.

Au printemps l’Impératrice nous fit venir à Pérova, où nous passâmes quelques jours avec elle chez le comte Razoumowsky. Le grand-duc et M. Tchoglokoff couraient presque tous les jours les bois avec le maître de la maison. Moi, je lisais dans ma chambre, ou bien aussi Mme Tchoglokoff, quand elle ne jouait pas, venait me tenir compagnie par ennui. Elle se plaignait beaucoup de celui qui régnait dans cet endroit et des chasses continuelles de son mari, qui était devenu chasseur passionné, depuis qu’à Moscou on lui avait donné un fort beau levrier anglais. J’appris par d’autres que son mari servait de risée à tous les autres chasseurs, et qu’il s’imaginait, et qu’on lui faisait accroire que sa Circée (c’est ainsi que s’appelait sa chienne) attrapait tous les lièvres qu’on prenait. En général M. Tchoglokoff était très porté à croire que tout ce qui lui appartenait était d’une beauté ou bonté rare; sa femme, ses enfans, ses domestiques, sa maison, sa table, ses chevaux, ses chiens, tout ce qui lui appartenait, quoique tout futtrès médiocre, participait à son amour-propre, mais comme lui appartenant devenait chose incomparable à ses yeux.

Il me prit un jour, à Pérova, un si grand mal de tête, comme je ne me souviens pas d’en avoir eu de pareil de ma vie. L’excessive douleur me donna un violent mal de cœur. Je vomis à différentes reprises, et chaque pas qu’on faisait dans ma chambre augmentait mon mal. Je restai presque vingt-quatre heures dans cet état, et enfin je m’endormis. Le lendemain je ne sentais que de la faiblesse. Mme Tchoglokoff eut tout le soin possible de moi pendant ce violent accès. En général toutes les gens que la malveillance assurément la plus marquée plaçait autour de moi, dans fort peu de temps prenaient pour moi une bienveillance involontaire, et quand ils n’étaient ni soufflés ni de nouveau excités, ils agissaient contre les principes de ceux qui les avaient employés, et se laissaient aller souvent à l’inclination qui les entraînait vers moi, ou plutôt à l’intérêt que je leur inspirais. Ils ne me trouvaient jamais boudeuse ni hargneuse, mais toujours portée à me prêter à la plus petite avance de leur part. En tout ceci mon humeur gaie me servait beaucoup, car tous ces argus souvent étaient amusés des propos que je leur tenais, et se déridaient peu-à-peu malgré eux.

Il prit un nouvel accès de colique à Sa Majesté à Pérova. Elle se fit transporter à Moscou, et nous allâmes pas-à-pas au palais qui n’est qu’à quatre verstes de là. Cet accès n’eut aucune suite, et peu de temps après Sa Majesté alla en pélérinage au couvent de Troïtza. Elle voulait faire ces soixante verstes à pied, et à cet effet elle alla à la maison de Pokrovskoé. On nous fit prendre le chemin de Troïtza, et nous allâmes nous établir à onze verstes de Moscou sur ce chemin, à une fort petite maison de campagne qui appartenait à Mme Tchoglokoff, et se nommait Rajova. Pour tout logement il y avait une petite salle au milieu de la maison, et de chaque côté deux fort petites chambres. On mit des tentes autour de la maison, où toute notre suite fut placée. Le grand-duc en avait une. J’occupais une des petites chambres; Mme Vladislava, une autre; les Tchoglokoff étaient dans les autres. Nous dînions dans la salle. L’Impératrice faisait trois à quatre verstes à pied, puis se reposait quelques jours. Ce voyage dura presque tout l’été. Nous allions à la chasse toutes les après-dîners.

Quand Sa Majesté parvint jusqu’à Taininska, qui est à peu près vis-à-vis de Rajova, de l’autre côté du grand chemin du couvent de Troïtza, le Hetman, comte Razoumowsky, frère puîné du favori et qui demeurait dans sa campagne de Pokrovskojé, sur le chemin de Pétersbourg, de l’autre côté de Moscou, s’avisa de venir tous les jours chez nous à Rajova. Il était fort gai et à-peu-près de notre âge. Nous l’aimions beaucoup. Comme frère du favori, M. et Mme Tchoglokoff le recevaient volontiers dans leur maison. Son assiduité continua tout l’été, et nous le voyions toujours venir avec beaucoup de plaisir. Il dînait et soupait avec nous, et après souper il s’en allait de rechef à sa terre; par conséquent il faisait quarante ou cinquante verstes tous les jours. Une vingtaine d’années plus tard il me prit fantaisie de lui demander ce qui, dans ce temps là, l’avait pu porter ainsi à venir partager l’ennui et l’insipidité de notre séjour à Rajova, tandis que sa propre maison fourmillait tous les jours de toute la meilleure compagnie qui se trouvât à Moscou. Il me répondit sans hésiter: «L’amour.»—«Mais, mon Dieu,» lui dis-je, «de qui pouviez-vous être amoureux chez nous?»—«De qui!» me dit-il, «de vous.» Je partis d’un grand éclat de rire, car de ma vie je ne m’en serais doutée. D’ailleurs il était marié, depuis plusieurs années, à une riche héritière de la maison Narichkine, que l’Impératrice lui avait fait épouser, un peu malgré lui à la vérité, mais avec laquelle il paraissait bien vivre; d’ailleurs il était connu que toutes les plus jolies femmes de la cour et de la ville se l’arrachaient; et réellement il était bel homme, d’une humeur originale, très agréable, et il avait sans comparaison plus d’esprit que son frère, qui d’un autre côté l’égalait en beauté, mais le surpassait en générosité et bienfaisance. Ces deux frères-là étaient la famille de favoris la plus aimée que j’aie jamais vue.