Il lui arriva un autre accident, cette semaine, qui l’intrigua un peu. Dans sa chambre, où il était, pendant la journée, presque toujours en mouvement de façon ou d’autre, une après-dîner il s’était exercé à claquer d’un immense fouet de cocher qu’il s’était fait faire. Il en flanquait dans la chambre à droite et à gauche, et faisait beaucoup courir ses valets de chambre d’un coin à l’autre, crainte d’en attraper quelque estafilade. Je ne sais comment il s’y prit, mais tant il y a qu’il s’en donna à lui-même un très grand coup sur la joue. La cicatrice lui longeait toute la partie gauche du visage, et elle était jusqu’au sang. Il en fut très alarmé, craignant qu’à pâques même il n’en pourrait sortir, et que, comme il avait la joue ensanglantée, l’Impératrice de nouveau ne lui défendît de faire ses dévotions, et que, en apprenant la raison, l’exercice du fouet ne lui attirât quelque réprimande désagréable. Il n’eut rien de plus pressé dans sa détresse que de venir courir chez moi pour me consulter, ce qu’il ne manquait jamais de faire en pareil cas. Je le vis donc arriver avec sa joue ensanglantée; je m’écriai, en le voyant: «Mon Dieu! qu’est-ce donc qui vous est arrivé?» Alors il me conta le fait. Ayant un peu considéré la chose, je lui dis: «Eh bien! peut-être vous tirerai-je d’affaire; en premier lieu allez-vous-en dans votre chambre, et faites en sorte que l’on voie votre joue le moins qu’il vous sera possible; je viendrai chez vous dès que j’aurai ce qu’il me faut, et j’espère que personne ne s’en apercevra.» Il s’en alla, et moi, m’étant souvenue qu’ayant fait une chute, il y avait quelques années, dans le jardin à Péterhof, et m’étant écorché la joue jusqu’au sang, mon chirurgien Gyon me donna du blanc de plomb en pommade, avec quoi ayant couvert mon écorchure, je ne discontinuai point de sortir et personne même ne s’aperçut que j’avais la joue écorchée, j’envoyai tout de suite chercher cette pommade, et quand on me l’apporta, je m’en allai chez le grand-duc et lui accommodai si bien la joue qu’au miroir lui-même n’y vit rien. Le jeudi nous communiâmes avec l’Impératrice à la grande église de la cour, et quand nous eûmes communié nous revînmes à nos places. Le jour donnait sur la joue du grand-duc; Tchoglokoff s’approcha pour nous dire je ne sais quoi, et regardant le grand-duc, il lui dit: «Essuyez votre joue, car il y a de la pommade dessus.» Là dessus je dis au grand-duc, comme en badinant: «Et moi qui suis votre femme, je vous défends de l’essuyer.» Alors le grand-duc dit à Tchoglokoff: «Vous voyez comme ces femmes nous traitent; nous n’osons pas même nous essuyer quand elles ne le veulent pas.» Tchoglokoff se prit à rire et dit: «Voilà un vrai caprice de femme.» La chose en resta là, et le grand-duc me sut gré et de la pommade, qui lui rendait service en lui épargnant des désagréments, et de ma présence d’esprit, qui ne laissa pas le moindre soupçon, même dans l’esprit de M. Tchoglokoff.

Comme j’avais à veiller la nuit de pâques, je me couchai le samedi saint vers les cinq heures de l’après-dîner, pour dormir jusqu’à l’heure où je commencerais à m’habiller. A peine fus-je au lit que le grand-duc arriva en courant de toutes ses forces, et me dit de me lever pour venir, sans tarder, manger des huîtres toutes fraiches qu’on venait de lui apporter du Holstein. C’était pour lui une grande et double fête quand elles arrivaient: il les aimait, et elles venaient du Holstein son pays natal, pour lequel il avait une grande prédilection,—mais qu’il ne gouvernait pas mieux pour cela, et dans lequel il faisait et on lui faisait faire des choses terribles, comme on le verra dans la suite. C’était le désobliger que de ne pas me lever, et m’exposer à une fort grande querelle; ainsi je me levai et m’en allai chez lui, quoique je fusse harassée des exercices de dévotion de la semaine sainte. Venue chez lui, je trouvai les huîtres servies. J’en mangeai une douzaine, après quoi il me permit de retourner dans ma chambre pour me remettre au lit, et il resta lui pour achever son repas d’huîtres. C’était encore lui faire la cour que de n’en pas trop manger, parcequ’il en restait plus pour lui, qui était infiniment goulu en fait d’huîtres. A minuit je me levai et m’habillai pour aller aux matines et à la messe de Pâques, mais je ne pus rester jusqu’à la fin du service, à cause d’une violente colique qui me prit. Je ne me souviens pas d’avoir eu de ma vie des douleurs pareilles. Je revins dans ma chambre avec la princesse Gagarine seule, tous mes gens étant à l’église. Elle m’aida à me déshabiller, à me coucher, envoya chercher des médecins. On me donna de la médecine, et je passai les deux premiers jours de fête au lit.

Ce fut environ ce temps, un peu avant, que vinrent en Russie le comte Bernis, ambassadeur de la cour de Vienne, le comte Lynar, envoyé de Danemark et le général Arnheim, envoyé de Saxe. Celui-ci amena avec lui sa femme, née Hoim. Le comte Bernis était piémontais (il avait alors cinquante et quelques années) spirituel, aimable, gai, et instruit, et d’un tel caractère que les jeunes gens le préféraient et se plaisaient avec lui plus qu’avec ceux qui étaient de leur âge. Il était généralement aimé et estimé, et mille fois j’ai dit et répété que si cet homme-là, ou un pareil, avait été placé auprès du grand-duc, il en serait résulté un grand bien pour ce prince, qui avait pris, de même que moi, le comte Bernis dans une affection et estime particulière. Le grand-duc disait lui-même qu’avec un tel homme près de soi on aurait honte de faire des sottises, mot excellent que je n’ai jamais oublié. Le comte Bernis avait avec lui, comme cavalier d’ambassade, le comte Hamilton, chevalier de Malte. Un jour que je demandais à celui-ci des nouvelles de la santé de l’ambassadeur comte Bernis, qui était incommodé, je m’avisai de dire au chevalier Hamilton que j’avais la plus haute opinion du comte Bathyani, que l’Impératrice-reine avait alors nommé gouverneur de ses deux fils ainés les archiducs Joseph et Charles, parceque dans cette fonction on l’avait préféré au comte Bernis. L’année 1780, quand j’eus ma première entrevue avec l’empereur Joseph II, à Mohilev, Sa Majesté Impériale me dit qu’il savait que j’avais tenu ce propos. Je lui répondis qu’il le tenait apparemment du comte Hamilton, qui avait été placé près de ce prince, lorsqu’il était revenu de Russie. Il me dit alors que j’avais deviné juste, et que le comte Bernis, qu’il n’avait pas connu, avait laissé la réputation d’être plus propre à cet emploi que son ancien gouverneur.

Le comte Lynar, envoyé du roi de Danemark, avait été envoyé en Russie pour y traiter de l’échange du Holstein, qui appartenait au grand-duc, contre le comté d’Oldenbourg. C’était un homme qui joignait, à ce qu’on disait, à beaucoup de connaissances autant de capacité. Son extérieur était celui du fat le plus complet. Il était grand et bien fait, blond tirant sur le roux, le teint blanc comme une femme. On disait qu’il avait un si grand soin de sa peau, qu’il ne dormait jamais autrement qu’après avoir couvert son visage et ses mains avec de la pommade, et qu’il mettait des gants et un masque de nuit. Il se vantait d’avoir dix-huit enfants, et prétendait que les nourrices de ses enfants, il les avait toujours mises en état de le devenir. Le comte Lynar, si blanc, portait l’ordre blanc de Danemark, et n’avait d’autres habits que des couleurs extrêmement claires, comme par exemple bleu céleste, abricot, lilas, couleur de chair, &c., quoique alors on vît encore rarement des nuances aussi claires aux hommes. Le grand-chancelier comte Bestoujeff et sa femme regardaient chez eux le comte Lynar comme l’enfant de la maison, et il y était beaucoup fêté; mais cela ne mit pas sa faveur à l’abri du ridicule. Il avait encore un autre point contre lui, qui était que l’on se souvenait que son frère avait été plus que bien reçu par la princesse Anne, dont la régence avait été réprouvée. Or, dès que cet homme-là arriva, il n’eut rien de plus pressé à faire que l’étalage de sa négociation de l’échange du Holstein contre le comté d’Oldenbourg. Le grand-chancelier comte Bestoujeff fit venir chez lui M. Pechlin, ministre du grand-duc pour son duché de Holstein, et lui dit avec quoi le comte Lynar était venu. M. Pechlin en fit son rapport au grand-duc. Celui-ci aimait passionnément son pays de Holstein. Dès Moscou on l’avait représenté à Sa Majesté Impériale comme insolvable. Il avait demandé de l’argent à l’Impératrice; elle lui en avait donné un peu: cet argent n’était jamais parvenu en Holstein; mais les dettes criardes de Son Altesse Impériale en Russie en avaient été payés. M. Pechlin représentait les affaires du Holstein pour le pécuniaire comme désespérées: ceci était facile à M. Pechlin, parceque le grand-duc s’en remettait à lui de l’administration et n’y donnait que fort peu ou point d’attention; de façon qu’une fois Pechlin, impatienté, lui dit d’une voix lente: «Monseigneur, il dépend d’un souverain de se mêler du gouvernement de son pays ou de ne pas s’en mêler; s’il ne s’en mêle pas, alors le pays se gouverne de lui-même, mais il se gouverne mal.» Ce Pechlin était un homme fort petit et fort gros, qui portait une immense perruque, mais ne manquait ni de connaissances, ni de capacité. Cette épaisse et courte figure était habitée par un esprit fin et délié; on l’accusait seulement de n’être guère délicat dans le choix des moyens. Le grand-chancelier comte Bestoujeff avait beaucoup de confiance en lui, et c’était un de ses plus intimes confidents. M. Pechlin représenta au grand-duc qu’écouter n’était pas négocier; que négocier était encore fort loin d’accepter, et qu’il serait toujours le maître de rompre les pourparlers, quand il le jugerait à propos. Enfin de fil en aiguille on le fit consentir à autoriser M. Pechlin à écouter les propositions du ministre de Danemark, et par-là la négociation fut ouverte. Au fond elle peinait au grand-duc; il m’en parla. Moi qui avais été élevée dans l’ancienne rancune de la maison de Holstein contre le Danemark, et à qui on avait prêché que le comte Bestoujeff n’avait que des projets nuisibles au grand-duc et à moi, je n’entendis parler de cette négociation qu’avec beaucoup d’impatience et d’inquiétude. Je la contrecarrais près du grand-duc tant que je pouvais. A moi d’ailleurs, hormis lui-même, personne n’en disait mot; et à lui on lui recommendait le plus grand secret, surtout, avait-on ajouté, envers les dames. Je pense que ce propos me regardait moi plus qu’aucune autre; mais en cela on se trompait, car Son Altesse Impériale n’eut rien de plus pressé que de me le dire. Plus la négociation avançait, plus on tâchait de la présenter au grand-duc sous un aspect favorable et agréable. Je le voyais souvent enchanté de ce qu’il aurait, et puis il avait des retours cuisants et des regrets de ce qu’il abandonnait. Quand on le voyait flottant, alors on ralentissait les conférences, et on ne les reprenait qu’après avoir inventé quelque nouvel appât pour lui faire voir les choses sous un aspect favorable.

Au commencement du printemps on nous fit passer au jardin d’été et habiter la petite maison bâtie par Pierre I, où les appartements sont de plein-pied avec le jardin. Le quai de pierre et le pont de la Fontanka n’existaient pas encore. J’eus dans cette maison un des plus violents chagrins que j’aie eu de tout le règne de l’Impératrice Elisabeth. Un matin on vint me dire que l’Impératrice avait ôté d’auprès de moi mon ancien valet de chambre Timothée Yévreinoff. On avait pris pour prétexte de ce renvoi une querelle qu’il avait eue dans une garderobe avec un homme qui nous présentait le café, à quelle querelle le grand-duc était survenu et avait entendu une partie des injures qu’ils s’étaient dites. L’antagoniste de Yévreinoff avait été se plaindre à M. Tchoglokoff, et lui avait dit que sans égard à la personne du grand-duc, l’autre lui avait dit tout plein d’injures. M. Tchoglokoff en fit tout de suite son rapport à l’Impératrice, qui ordonna de les renvoyer tous les deux de la cour, et Yévreinoff fut relégué à Kasan, où on le fit ensuite maître de police. Le vrai de la chose était que Yévreinoff et l’autre nous étaient fort attachés, surtout le premier, et ce n’était qu’un prétexte cherché de me l’ôter. Il avait en main tout ce qui m’appartenait. L’Impératrice ordonna qu’un homme qu’il avait pris pour aide, nommé Skourine, prît sa place. Dans celui-ci alors je n’avais aucune confiance.

Après quelque séjour dans la maison de Pierre I on nous fit passer au palais d’été, de bois, où on nous avait préparé de nouveaux appartements, dont un côté donnait sur la Fontanka, qui n’était alors qu’un marais bourbeux, et l’autre sur une vilaine cour étroite. Le jour de la Pentecôte l’Impératrice me fit dire de faire inviter l’épouse de l’envoyé de Saxe, Mme d’Arnheim, à venir avec moi. C’était une grande femme, très bien faite, de vingt-cinq à vingt-six ans, un peu maigre et rien moins que jolie de visage, qu’elle avait fort et assez marqué de la petite vérole; mais comme elle se mettait bien, de loin elle avait une sorte d’éclat et paraissait assez blanche. Mme d’Arnheim arriva chez moi vers les cinq heures de l’après-diner, habillée en homme de pied en cap, avec un habit de drap rouge, bordé d’un galon d’or, et une veste de gros de Tours vert, bordée de même. Elle ne savait où mettre son chapeau et ses mains, et nous parut assez gauche. Comme je savais que l’Impératrice n’aimait pas que je montasse à cheval en homme, je m’étais fait préparer une selle de femme anglaise, et j’avais mis un habit de cheval, à l’anglaise, d’une fort riche étoffe bleu céleste et argent, avec des boutons de cristaux qui imitaient à s’y tromper les diamants, et mon casquet noir était entouré d’un cordon de diamants. Je descendis pour me mettre à cheval. Dans ce moment Sa Majesté vint dans nos appartements pour nous voir partir. Comme j’étais très leste alors et accoutumée à cet exercice, dès que je m’approchai de mon cheval, je sautai dessus; ma jupe, qui était ouverte, je la laissai tomber des deux côtés du cheval. L’Impératrice, me voyant monter avec autant d’agilité que d’adresse, se récria d’étonnement et dit qu’il était impossible d’être mieux à cheval. Elle demanda sur quelle selle j’étais, et, sachant que j’étais sur une selle de femme, elle dit: «On jurerait qu’elle est sur une selle d’homme.» Quand le tour vint de Mme d’Arnheim, son adresse ne brilla pas aux yeux de Sa Majesté Impériale. Cette dame avait fait amener son cheval de la maison. C’était une vilaine rosse noire, fort grande et fort lourde, que nos courtisans prétendaient être un des timoniers de son carrosse. Il lui fallut un escalier pour monter dessus; tout ceci se fit avec tout plein de façons, et enfin à l’aide de plusieurs personnes. Placée sur sa rosse, celle-ci se mit à trotter d’un trot assez rude pour secouer beaucoup la dame qui n’était ni ferme dans la selle, ni dans les étriers, et qui de la main se tenait à la selle. La voyant assise, je m’en allai en avant, et me suivit qui put. Je joignis le grand-duc qui m’avait devancé, et Mme d’Arnheim, sur sa rosse, resta en arrière. L’on m’a dit que l’Impératrice rit beaucoup et fut peu édifiée de la façon d’aller à cheval de Mme d’Arnheim. A quelque distance de la cour, je pense que Mme Tchoglokoff, qui allait en carrosse, recueillit la dame qui perdait tantôt son chapeau, tantôt ses étriers. Enfin on nous l’amena à Catherinhoff, mais l’aventure n’en resta pas là encore. Il avait plu, ce jour-là, jusqu’à trois heures de l’après-midi, et le perron de l’escalier de la maison de Catherinhoff était couvert de mares d’eau. Descendue de cheval et ayant été pendant quelque temps dans la salle de cette maison, où il y avait beaucoup de monde, je m’avisai de passer par dessus le perron découvert, pour aller dans une chambre où se tenaient mes femmes. Mme d’Arnheim voulut me suivre, et, comme je marchais vite, elle ne put me suivre qu’en courant, et donna dans les mares d’eau où elle glissa et tomba tout de son long, ce qui fit rire la nombreuse foule de spectateurs qui étaient sur le perron. Elle se releva un peu confuse, rejetant la faute de sa chute sur les bottes neuves qu’elle avait mises ce jour-là. Nous revînmes de la promenade en carrosse, et, chemin faisant, elle nous entretint de la bonté de sa rosse, tandis que nous nous mordions les lèvres pour ne pas éclater. Enfin pendant plusieurs jours elle fournit à rire à la cour et à la ville. Mes femmes prétendaient qu’elle était tombée parcequ’elle avait cherché à m’imiter, sans être aussi leste que moi. Mme Tchoglokoff, qui n’était pas rieuse, riait aux larmes quand on l’en faisait souvenir, et même longtemps après.

Du palais d’été nous allâmes à Péterhof, où, cette année, nous logeâmes à Monplaisir. Nous passions régulièrement une partie de l’après-dîner chez Mme Tchoglokoff, et comme il y venait du monde, cela nous amusait assez. De là nous allâmes à Oranienbaum, où nous étions tous les jours que Dieu donnait, à la chasse, et quelquefois treize heures, dans la journée, à cheval. L’été cependant était assez pluvieux. Je me souviens qu’un jour que je revins toute mouillée à la maison, je rencontrai, en descendant de cheval, mon tailleur qui me dit: «A vous voir comme vous êtes faite, je ne m’étonne plus qu’à peine je puisse suffire à vous faire des habits de cheval, et qu’on m’en demande continuellement de nouveaux.» Je n’en portais pas d’autres que de camelot de soie; la pluie les faisait gercer, le soleil en gâtait les couleurs, par conséquent il m’en fallait sans cesse de nouveaux. Ce fut pendant ce temps-là que je m’inventai des selles sur lesquelles je pouvais m’asseoir comme je voulais. Elles avaient le crochet anglais, et on pouvait passer la jambe pour être assise en homme. Outre cela le crochet se divisait, et un autre étrier se baissait et se relevait à volonté, selon que je le jugeais à-propos. Si l’on demandait aux écuyers comment je montais, ils disaient: «Sur une selle de femme.» selon la volonté de l’Impératrice. Je ne passais ma jambe jamais autrement que quand j’étais sûre de n’être pas trahie, et comme je ne me vantais pas de mon invention et qu’on était bien aise de me faire plaisir, je n’en eus aussi point de désagrément. Le grand-duc se souciait fort peu comment j’allais. Pour les écuyers ils trouvaient moins de risque pour moi d’aller à califourchon, surtout courant continuellement à la chasse, que sur des anglaises qu’ils détestaient, appréhendant toujours quelque accident dont peut-être on leur eût donné la faute ensuite. A dire la vérité, je ne me souciais pas du tout de la chasse, mais j’aimais passionnément à monter à cheval; plus cet exercice était violent et plus il m’était cher, de façon que si un cheval venait à s’enfuir, je courais après lui et le ramenais. J’avais dans ce temps-là aussi toujours un livre dans ma poche, et si j’avais un moment à moi, je l’employais à lire.

Je m’aperçus, dans ces chasses, que M. Tchoglokoff se radoucissait beaucoup, et surtout pour moi. Cela me fit appréhender qu’il ne s’avisât de me faire la cour, ce qui ne me convenait d’aucune manière. D’abord le personnage ne me plaisait aucunement: il était blond et fat, fort gros et aussi épais d’esprit que de corps; il était haï de tout le monde comme un crapaud, et n’était pas du tout aimable non plus. La jalousie de sa femme et la méchanceté et malveillance de celle-ci étaient aussi des choses à éviter, surtout pour moi qui n’avais d’autre appui au monde que moi-même et mon mérite, si j’en avais. J’évitais donc et esquivais très habilement, à ce qu’il me semble, toutes les poursuites de M. Tchoglokoff, sans cependant qu’il pût jamais se plaindre de ma politesse. Ceci fut parfaitement remarqué par sa femme, qui m’en sut gré et me prit ensuite très fortement en amitié, en partie à cause de cela, comme je le dirai par la suite.

Il y avait à notre cour deux chambellans Soltikoff, fils du général-adjudant Vasili Téodorovitch Soltikoff, dont la femme Marie Alexcéevna, née princesse Galitzine, mère de ces deux jeunes gens, était fort considérée de l’Impératrice, à cause des services signalés qu’elle lui avait rendus lors de son avènement au trône, lui ayant marqué une fidélité et un attachement rares. Le cadet de ces fils, Serge, était marié depuis peu de temps avec une fille d’honneur de l’Impératrice, nommée Matrena Pavlovna Balk. Le frère aîné de celui-ci se nommait Pierre. C’était un sot dans toute la valeur du terme, et il avait la physionomie la plus hébêtée que j’aie vue de ma vie: de grands yeux fixes, le nez camard, et la bouche toujours entr’ouverte; avec cela il était rapporteur au suprême degré, et comme tel, assez bien venu des Tchoglokoff, chez qui ce fut Mme Vladislava, qui, à titre d’ancienne connaissance de la mère de cette espèce d’imbécile, suggéra aux Tchoglokoff l’idée de le marier avec la princesse de Courlande. Tant il y a qu’il se mit sur les rangs pour la courtiser, se proposa de l’épouser, obtint son consentement, et ses parents demandèrent celui de l’Impératrice. Le grand-duc n’apprit ceci que quand les choses étaient déjà tout arrangées, à notre retour en ville. Il en fut très fâché et bouda la princesse de Courlande. Je ne sais quelle raison elle lui donna, mais tant il y a que, quoiqu’il désapprouvât son mariage, elle ne laissa pas que de garder une part de son affection et de se maintenir dans une sorte de crédit près de lui pendant fort longtemps. Pour moi j’étais enchantée de ce mariage, et je fis broder un habit superbe pour le futur. Ces noces alors, à la cour, après consentement de l’Impératrice, ne se faisaient pas autrement qu’après quelques années d’attente, parceque Sa Majesté fixait elle-même le jour, l’oubliait, souvent pendant longtemps, et quand on l’en faisait souvenir, elle remettait d’un temps à l’autre. Celle-ci fut dans ce cas. En automne donc nous rentrâmes en ville, et j’eus la satisfaction de voir la princesse de Courlande et M. Soltikoff remercier Sa Majesté Impériale du consentement qu’elle avait bien voulu donner à leur union. Au reste la famille de Soltikoff était une des plus anciennes et des plus nobles de cet empire. Elle était même alliée à la maison impériale par la mère de l’impératrice Anne, qui était une Soltikoff, mais d’une autre branche que celle-ci, tandis que M. Biren, fait duc de Courlande par la faveur de l’impératrice Anne, n’avait été que le fils d’un pauvre petit fermier d’un gentilhomme Courlandais. Ce fermier s’appelait Biren; mais la faveur dont jouissait le fils en Russie, fit que la famille des Birons, en France, l’agrégea, par la persuasion du cardinal Fleury, lequel voulant gagner la cour de Russie, favorisa les vues et la vanité de Biren, duc de Courlande.

Dès que nous rentrâmes en ville on nous dit que, outre les deux jours déjà marqués par semaine où il y avait comédie française, il y aurait encore deux jours de la semaine bal masqué. Le grand-duc en ajouta un pour des concerts chez lui, et le dimanche ordinairement il y avait cour. Un de ces jours de bal masqué n’était que pour la cour seule et ceux que l’Impératrice voulait bien y admettre, l’autre pour tout ce qu’il y avait en ville de gens titrés, jusqu’au rang de colonel, et ceux qui servaient comme officiers dans les gardes. Quelquefois on permettait aussi à toute la noblesse et aux négociants les plus huppés d’y venir. Les bals de la cour ne dépassaient pas le nombre de 160 à 200 personnes; ceux qu’on nommait publics, de 800 personnes.