L’Impératrice s’était plu, l’année 1744, à Moscou, à faire paraître aux bals masqués de la cour tous les hommes en habits de femme et toutes les femmes en habits d’homme, sans masque sur le visage. C’était précisément un jour de cour métamorphosé. Les hommes étaient en grandes jupes de baleine, avec des habits de femme, et coiffés comme les dames l’étaient les jours de cour; et les femmes paraissaient en habits d’homme, comme ceux-ci paraissaient à de pareils jours. Les hommes n’aimaient pas beaucoup ces jours de métamorphose; la plupart étaient de la plus mauvaise humeur du monde, parcequ’ils sentaient qu’ils étaient hideux dans leur parure. Les femmes paraissaient de petits garçons mesquins, et les plus âgées avaient les jambes grosses et courtes, ce qui ne les embellissait guère. Il n’y avait de réellement bien et parfaitement en homme que l’Impératrice elle-même. Comme elle était très grande et un peu puissante, l’habit d’homme lui seyait à merveille. Elle avait la plus belle jambe que j’aie jamais vue à aucun homme, et le pied d’une proportion admirable. Elle dansait en perfection et avait une grâce particulière à tout ce qu’elle faisait, égale habillée en homme tout comme en femme. On aurait toujours voulu avoir les yeux attachés sur elle, et on ne les en détournait qu’à regret, parcequ’on ne trouvait nul objet qui la remplaçât. Un jour à un de ces bals je la regardais danser un menuet. Quand elle eut fini, elle vint à moi. Je pris la liberté de lui dire qu’il était fort heureux pour les femmes qu’elle ne fût pas homme, et que son portrait seul ainsi peint pourrait tourner la tête à plus d’une. Elle prit très bien ce que je lui dis et me répondit sur le même ton, le plus gracieusement du monde, que si elle était homme ce serait à moi qu’elle donnerait la pomme. Je me baissai pour lui baiser la main, à l’occasion d’un compliment aussi inattendu. Elle m’embrassa, et toute la compagnie chercha à pénétrer ce qu’il y avait eu entre nous. Je n’en fis pas secret à M. Tchoglokoff, qui le redit à l’oreille de deux ou trois personnes, et de bouche en bouche, au bout d’un quart d’heure à-peu-près, tout le monde le sut.
Pendant le séjour de la cour en dernier lieu à Moscou, le prince Youssoupoff, sénateur et chef du corps des cadets, avait eu le commandement en chef de la ville de St Pétersbourg, où il était resté dans l’absence de la cour. Pour son amusement et celui des principales personnes qui s’y trouvaient avec lui, il avait fait jouer par les cadets, alternativement, les meilleures tragédies, tant russes, que composait alors Soumarokoff, que françaises, de Voltaire: celles-ci étaient défigurées. A son retour de Moscou l’Impératrice ordonna que les pièces de Soumarokoff fassent jouées à la cour par cette troupe de jeunes gens. L’Impératrice prit plaisir à voir ces représentations, et bientôt on crut remarquer qu’elle les voyait jouer avec un plus grand intérêt qu’on ne s’y serait attendu. Le théâtre, qui était dressé dans une salle du palais, fut transporté dans l’intérieur de son appartement; elle prit plaisir à parer les acteurs; elle leur fit faire des habits superbes, et ils étaient tous couverts de pierreries de Sa Majesté Impériale. On remarqua surtout que le premier amoureux, qui était un assez beau garçon de dix-huit à dix-neuf ans, comme de raison, était le plus paré; aussi on lui vit hors du théâtre des boucles de diamants, des bagues, des montres, des dentelles et du linge fort recherché. Enfin il sortit du corps des cadets, et le grand-veneur comte Razoumowsky, ancien favori de l’Impératrice, tout de suite le prit pour son adjudant, ce qui donna à l’autre le rang de capitaine. Alors les courtisans firent des conclusions à leur manière et se figurèrent que puisque le comte Razoumowsky avait pris le cadet Békétoff pour son adjudant, ceci ne pouvait avoir d’autre cause que celle de balancer la faveur de M. Schouvaloff, le gentilhomme de la chambre, qu’on savait n’être ni bien, ni bien lié avec la famille Razoumowsky; et de là enfin fut tirée la conjecture comme quoi ce jeune homme commençait à jouir d’une très grande faveur chez l’Impératrice. On sut outre cela que le comte Razoumowsky avait mis près de son nouvel adjudant un autre galopin qu’il avait, nommé Jean Perfiliévitch Yélagine. Celui-ci était marié avec une ancienne femme de chambre de l’Impératrice. C’était celle-ci qui avait eu soin de fournir au jeune homme le linge et les dentelles dont il est parlé ci-dessus, et comme elle n’était rien moins que riche, on se figura aisément que l’argent de cette dépense ne sortait pas de la bourse de cette femme. Personne ne fut plus intrigué de la faveur naissante de ce jeune homme que la princesse Gagarine, ma demoiselle d’honneur, qui n’était plus jeune et cherchait à se trouver un parti à son goût. Elle avait du bien par elle-même, n’était pas jolie, mais avait beaucoup d’esprit et de manège. C’était la seconde fois qu’il lui arrivait d’avoir jeté son dévolu sur le même personnage qui ensuite avait eu accès à la faveur de l’Impératrice. Le premier était M. Schouvaloff; le second, ce même Békétoff dont il vient d’être question. Quantité de jeunes et jolies femmes étaient liées avec la princesse Gagarine; outre cela elle avait une très nombreuse parenté. Ceux-ci accusaient M. Schouvaloff d’être la cause secrète de ce que Sa Majesté faisait réprimander sans cesse la princesse Gagarine sur sa parure, et qu’elle lui faisait défendre, et à beaucoup d’autres jeunes dames, de porter tantôt tel chiffon et tantôt tel autre. En haine de tout ceci la princesse Gagarine et toutes les plus jolies femmes de la cour disaient pis que pendre de M. Schouvaloff qu’elles se mirent toutes à détester, quoique elles l’eussent beaucoup aimé ci-devant. Lui croyait les adoucir en leur faisant la cour et leur faisant conter fleurette, de sa part, par ses plus affidés, ce qu’elles regardaient comme une nouvelle offense. Il fut partout rebuté et mal reçu; toutes ces femmes le regardaient comme la peste qu’il fallait fuir.
Sur ces entrefaites le grand-duc me donna un petit chien barbet d’Angleterre que je désirais avoir. Il y avait dans ma chambre un chauffeur de fourneau, nommé Ivan Ouchakoff: les autres s’avisèrent d’appeler, d’après cet homme, mon barbet Ivan Ivanovitch. Ce barbet par lui-même était une plaisante bête: il se promenait sur ses pattes de derrière comme un homme, la plupart du temps il était d’une folie inouie, de façon que moi et mes femmes nous le coiffions et l’habillions tous les jours d’une autre manière, et plus on le fagottait, plus il était fou; il venait s’asseoir à table avec nous, on lui mettait une serviette et il mangeait fort proprement dans son assiette; ensuite il tournait la tête et demandait à boire en jappant, à celui qui se tenait derrière lui; quelquefois il montait sur la table pour prendre ce qui lui convenait, comme un petit pâté, un biscuit ou quelque chose de pareil, ce qui faisait rire la compagnie. Comme il était petit et n’incommodait personne, on le laissait faire, parcequ’il n’abusait point de la liberté dont il jouissait et qu’il était d’une propreté exemplaire. Ce barbet nous amusa pendant tout cet hiver. L’été d’après, l’ayant mené à Oranienbaum, et le chambellan Soltikoff, le cadet, y étant venu avec sa femme, celle-ci et toutes les dames de notre cour toute la journée ne faisaient autre chose que de coudre et de travailler des coiffures et des habillements pour mon barbet, et elles se l’arrachaient. Enfin Mme Soltikoff le prit tellement en affection qu’il s’attacha particulièrement à elle, et quand elle s’en alla, le barbet ne voulut plus la quitter, ni elle le barbet, et elle me pria tant de le laisser avec elle que je le lui donnai. Elle le prit sous son bras et s’en alla, en compagnie du barbet, tout droit à la campagne de sa belle-mère, qui était alors malade. Celle-ci, la voyant arriver avec le chien et lui voyant faire avec lui mille folies, voulut savoir le nom du chien, et ayant entendu qu’il s’appelait Ivan Ivanovitch, elle ne put s’empêcher d’en marquer son étonnement, en présence de différentes personnes de la cour, qui étaient venues la voir de Péterhof. Celles-ci s’en retournèrent à la cour, et au bout de trois ou quatre jours la ville et la cour furent remplies du récit comme quoi toutes les jeunes femmes, ennemies de M. Schouvaloff, avaient chacune un barbet blanc qu’elles avaient nommé Ivan Ivanovitch, en dérision du favori de l’Impératrice, et qu’à ces barbets elles faisaient porter les couleurs claires dont l’autre aimait à se parer. La chose alla si loin que l’Impératrice fit dire aux parents des jeunes demoiselles qu’elle trouvait impertinent qu’ils permissent de pareilles choses. Le barbet blanc tout de suite changea son nom, mais il fut fêté comme devant et resta dans la maison des Soltikoffs, chéri jusqu’à sa mort par ses maîtres, malgré la réprimande impériale à son sujet. De fait c’était une calomnie: il n’y avait que ce seul chien ainsi nommé, et on n’avait pas pensé à M. Schouvaloff en lui donnant ce nom. Pour Mme Tchoglokoff, qui n’aimait pas les Schouvaloff, elle avait fait semblant de ne pas prendre garde au nom du chien, qu’elle entendait cependant continuellement, et auquel elle avait bien donné elle-même maint petit pâté, en riant de ses folies.
Pendant les derniers mois de cet hiver et les fréquentes mascarades et bals de la cour, nous vîmes de rechef paraître mes deux anciens gentilhommes de chambre qui avaient été placés comme colonels à l’armée, Alexandre Villebois et Zachar Czernicheff. Comme ils m’étaient sincèrement attachés, je fus fort aise de les revoir, et les reçus en conséquence. Eux de leur côté ne négligeaient rien et aucune occasion où ils pouvaient me donner des marques de leur disposition affectueuse. J’aimais alors beaucoup la danse. Au bal public ordinairement je changeais trois fois d’habit; ma parure était très recherchée, et si l’habit de masque que je mettais attirait à lui l’approbation générale, pour sûr je ne le remettais plus jamais, parceque j’avais pour règle que si une fois il avait fait un grand effet, il n’en pouvait faire qu’un moindre à une seconde mise. Aux bals de la cour, où le public n’assistait pas, je me mettais le plus simplement que je pouvais, et en cela je ne faisais pas mal ma cour à l’Impératrice, qui n’aimait pas beaucoup qu’on y parût fort parée. Cependant quand les dames avaient ordre d’y venir en habits d’homme, j’y venais avec des habits superbes, brodés sur toutes les coutures, ou d’un goût fort recherché, et cela passait alors sans critique: au contraire cela plaisait à l’Impératrice, je ne sais pas trop pourquoi. Il faut avouer que le manège de la coquetterie était alors fort grand à la cour, et que c’était à qui raffinerait le plus sur la parure. Je me souviens qu’un jour, à une de ces mascarades publiques, ayant appris que tout le monde se faisait faire des habits neufs, et les plus beaux du monde, désespérant de pouvoir surpasser les autres femmes, je m’avisai de mettre un corps couvert de gros de Tours blanc (j’avais alors la taille très fine), une jupe de même sur un très petit panier; je fis accomoder mes cheveux de derrière la tête, qui étaient fort longs, très épais et fort beaux, je les fis nouer avec un ruban blanc, en queue de renard; je mis sur mes cheveux une seule rose avec son bouton et ses feuilles, qui imitait le naturel à pouvoir s’y tromper, une autre je l’attachai à mon corset; je mis au cou une fraise de gaze fort blanche, des manchettes et un tablier de la même gaze, et je m’en allai au bal. Au moment que j’entrai je vis aisément que je fixais tous les yeux. Je passai, sans m’arrêter au travers de la galerie, et m’en allai dans les appartements qui en faisaient le double. J’y rencontrai l’Impératrice qui me dit: «Bon Dieu, quelle simplicité! quoi, pas une mouche!» Je me mis à rire et lui répondis que c’était pour être plus légèrement habillée. Elle tira de sa poche sa boîte à mouches, et en choisit une de médiocre grandeur, qu’elle m’appliqua sur le visage. En la quittant je m’en allai très vite dans la galerie, où je fis remarquer à mes plus intimes ma mouche. J’en fis autant aux favorites de l’Impératrice, et comme j’étais fort gaie, je dansai plus qu’à l’ordinaire. Je ne me souviens pas de ma vie d’avoir entendu autant de louanges de tout le monde que ce jour-là. On me disait belle comme le jour et d’un éclat singulier. A dire la vérité je ne me suis jamais cru extrêmement belle, mais je plaisais et je pense que cela était mon fort. Je revins à la maison très contente de mon invention de simplicité, tandis que tous les autres habits étaient d’une richesse rare.
C’est avec des divertissements comme cela que finit 1750. Mme d’Arnheim dansait mieux qu’elle ne montait à cheval; je me souviens d’un jour où il s’agissait entre elle et moi de savoir laquelle des deux se lasserait le plus tôt: il se trouva que ce fut elle, et que, assise sur une chaise, elle avoua qu’elle n’en pouvait plus, tandis que je dansais encore.
DEUXIÈME PARTIE.
DEPUIS 1751, JUSQU’A LA FIN DE 1758.
AU commencement de 1751, le grand-duc, qui avait pris autant que moi le comte de Bernis, ambassadeur de la cour de Vienne, en affection, s’avisa de lui parler de ses affaires du Holstein, des dettes dont ce pays était chargé alors, et de la négociation entamée par le Danemark, qu’il avait autorisé à écouter. Il me dit un jour d’en parler aussi au comte de Bernis; je lui répondis que s’il me l’ordonnait je n’y manquerais pas. Effectivement au premier bal masqué je m’approchai du comte de Bernis, qui s’était arrêté près de la balustrade dans l’intérieur de laquelle on dansait, et lui dis que le grand-duc m’avait ordonné de lui parler sur les affaires du Holstein. Le comte de Bernis m’écouta avec beaucoup d’intérêt et d’attention. Je lui dis donc franchement qu’étant jeune et dénuée de conseils, m’entendant d’ailleurs mal en affaires peut-être, et n’ayant aucune expérience à alléguer en ma faveur, mes idées étaient les miennes; qu’il pouvait y manquer bien des connaissances, mais qu’il me paraissait d’abord que les affaires du Holstein n’étaient pas aussi désespérées qu’on voulait les faire paraître; qu’ensuite pour ce qui regardait l’échange en lui-même, je comprenais assez bien que celui-ci pouvait avoir plus d’utilité pour la Russie que pour la personne du grand-duc; qu’assurément, comme héritier du trône, l’intérêt de l’empire lui devait être cher et précieux, que si pour cet intérêt il était indispensablement nécessaire que le grand-duc se défit du Holstein, pour terminer d’interminables discussions avec le Danemark, alors il ne s’agirait même, en gardant le Holstein, que de choisir le moment le plus propice pour que le grand-duc y consentit; qu’à moi il me paraissait que le présent ne l’était ni pour l’intérêt ni pour la gloire personnelle du grand-duc; qu’il pourrait venir cependant un temps où des circonstances rendraient cet acte plus important et plus glorieux pour lui, et peut-être plus avantageux pour l’empire de Russie même; mais qu’à présent tout cela avait un air d’intrigue manifeste, qui, en réussissant, jetterait sur le grand-duc un tel air de faiblesse dont il ne reviendrait pas peut-être dans l’opinion publique, de sa vie; qu’il n’y avait que peu de jours, pour ainsi dire, qu’il maniait les affaires de ce pays; qu’il aimait ce pays passionément, et que malgré cela on était parvenu à lui persuader de l’échanger, sans qu’il sût trop pourquoi, contre l’Oldenbourg, qu’il ne connaissait pas du tout et qui était plus éloigné de la Russie, et qu’outre cela le port de Kiel pourrait être important entre les mains du grand-duc pour la navigation russe. Le comte de Bernis entra dans toutes mes raisons et me dit à la fin: «Comme ambassadeur je n’ai point d’instructions sur tout cela, mais comme comte Bernis, je pense que vous avez raison.» Le grand-duc me dit après cela que l’ambassadeur lui avait dit: «Tout ce que je puis vous dire sur cette matière, c’est que je crois que votre femme a raison, et que vous feriez très bien de l’écouter.» A la suite de quoi le grand-duc se refroidit beaucoup pour cette négociation, ce dont apparemment on s’aperçut, et ce qui fut la cause qu’on commença à lui en parler plus rarement.
Après pâques nous allâmes, comme de coutume, habiter quelque temps au palais d’été de Péterhof, où les séjours commençaient, d’année en année, à se raccourcir. Cette année il y arriva un évènement qui donna matière aux courtisans à jaser: il fut occasioné par les intrigues des messieurs Schouvaloff. Le colonel Békétoff, dont il a déjà été parlé ci-dessus, par ennui et ne sachant que faire durant la faveur dont il jouissait, quoiqu’elle fût montée au point que de jour en jour on s’attendait à voir lequel des deux céderait sa place à l’autre, c’est-à-dire Békétoff à Jean Schouvaloff ou celui-ci au premier, s’avisa de faire chanter chez lui les petits chanteurs de l’Impératrice. Il prit plusieurs d’eux en affection particulière, à cause de la beauté de leurs voix, et comme il était lui-même, et son ami Yélagine, versificateur, ils faisaient pour eux des chansons que ces enfants chantaient. A ceci on donna une interprétation odieuse: on savait que rien n’était plus détesté par l’Impératrice que le vice de pareille nature. Békétoff, dans l’innocence de son cœur, se promenait avec ces enfants dans le jardin; ceci lui fut imputé à crime. L’Impératrice s’en alla à Zarskoé-Sélo pour une couple de jours, et puis revint à Péterhof, et M. Békétoff, sous prétexte de maladie, eut ordre d’y rester. Il y resta en effet avec Yélagine, y prit une fièvre chaude dont il pensa mourir, et dans les transports de cerveau il ne rêva que de l’Impératrice, dont il était profondément occupé, et en revint. Mais il resta disgracié et se retira; après quoi il fut placé à l’armée où il n’eut aucun succès. Il était trop efféminé pour le métier des armes.
Pendant ce temps nous allâmes à Oranienbaum, où nous étions tous les jours à la chasse. Vers l’automne nous rentrâmes en ville, au mois de septembre. L’Impératrice plaça à notre cour M. Léon Narichkine, comme gentilhomme de la chambre. Il ne faisait que de revenir, avec sa mère, son frère, la femme de celui-ci et ses trois sœurs, de Moscou. C’était un des plus singuliers personnages que j’aie connu, et jamais personne ne m’a tant fait rire que lui. C’était un Arlequin né, et s’il n’eût été par sa naissance ce qu’il était, il aurait pu gagner sa vie, et gagner beaucoup, par ses talents vraiment comiques. Il ne manquait aucunement d’esprit; il avait entendu parler de tout, et tout se plaçait dans sa tête d’une façon unique. Il était capable de faire des dissertations sur tel art ou telle science qu’il voulait; il y employait les termes techniques de la chose, et vous parlait un quart d’heure et plus de suite, et à la fin ni lui ni personne ne comprenait rien à tout ce qui coulait de sa bouche de paroles cousues ensemble, et tout le monde finissait par éclater de rire. Il disait de l’histoire entr’ autres, qu’il n’aimait pas l’histoire dans laquelle il y avait des histoires, et que pour que l’histoire fût bonne, il fallait qu’elle fût dépourvue d’histoire, que d’ailleurs l’histoire devenait du phœbus. C’était encore la politique sur laquelle il était inimitable: quand il se mettait à en parler, il n’était pas possible qu’aucun sérieux y résistât. Il disait encore que des comédies bien écrites la plupart étaient ennuyantes.
A peine fut-il placé à la cour que l’Impératrice envoya ordre à sa sœur âinée de se marier avec un M. Séniavine, qui, à cet effet, fut placé à notre cour, comme gentilhomme de la chambre. Ce fut un coup de foudre pour la demoiselle qui ne se maria avec cet homme-là qu’avec la plus grande répugnance. Ce mariage fut très mal reçu dans le public, qui en rejeta toute la faute sur M. Schouvaloff, favori de l’Impératrice, qui avait eu beaucoup d’inclination pour cette demoiselle avant sa faveur, et qu’on mariait si mal afin qu’il la perdît de vue. C’était une espèce de persécution vraiment tyrannique. Enfin elle l’épousa, devint étique, et mourut.