A la fin de septembre nous repassâmes au palais d’hiver. La cour était alors si mal en meubles, que les mêmes miroirs, lits, chaises, tables et commodes qui nous servaient au palais d’hiver, passaient avec nous au palais d’été et de là à Péterhof, et nous, suivaient à Moscou même. Il s’en brisait et cassait dans les transports un bon nombre, et dans cet état de déchet on nous les donnait, de façon qu’on avait de la peine à s’en servir; et comme il fallait un ordre exprès de l’Impératrice pour en avoir d’autres, qu’elle était la plupart du temps d’un accès difficile ou même inaccessible, je pris la résolution de m’acheter petit à petit des commodes et les plus nécessaires des meubles, de mon argent, tant pour le palais d’hiver que pour celui d’été, et quand je passais d’une maison à l’autre, je trouvais tout ce qu’il me fallait sans difficulté et sans les échecs de transport. Cet arrangement plut au grand-duc, et il en fit autant pour son appartement. Pour Oranienbaum, qui appartenait au grand-duc, nous avions, à nos frais et dépens, tout ce qu’il nous fallait dans mes appartements à moi, dans cette maison. J’y faisais tout à mes propres dépens, afin d’éviter toute contestation et difficulté, car Son Altesse Impériale, quoique très dépensier pour ses fantaisies, ne l’était point du tout pour ce qui me regardait, et en général il n’était rien moins que donnant; mais comme ce que je faisais dans mes appartements, de ma bourse, servait à l’embellissement de sa maison, il en était très content.
Pendant cet été Mme Tchoglokoff me prit dans une affection très particulière et si réelle, que, rentrée en ville, elle ne pouvait se passer de moi et s’ennuyait quand je n’étais pas avec elle. Le fond de cette affection provenait de ce que je ne répondais point du tout à celle qu’il avait plu à monsieur son mari de témoigner pour moi, ce qui m’avait donné un mérite singulier aux yeux de la femme. Revenus au palais d’hiver, Mme Tchoglokoff m’envoyait inviter presque toutes les après-dîner à venir chez elle. Il y avait peu de monde, mais toujours plus que dans la mienne,[J] où j’étais toute seule à lire quand le grand-duc n’y entrait pas pour se promener à grands pas dans ma chambre et me parler de choses qui l’intéressaient lui, mais qui n’avaient aucun prix pour moi. Ses promenades duraient une et deux heures et se répétaient plusieurs fois dans la journée; il fallait marcher avec lui jusqu’à l’extinction des forces; il fallait l’écouter avec attention, il fallait lui répondre, et ses propos la plupart du temps n’avaient ni queue ni tête, il y jouait souvent d’imagination. Il me souvient que pendant un hiver tout entier il fut occupé à projeter de bâtir, près d’Oranienbaum, une maison de plaisance en forme de couvent de capucins, où lui et moi avec toute la cour qui le suivait, devraient être vêtus en capucins; il trouvait cet habillement charmant et commode. Chacun devait avoir une bourrique, et, à tour de rôle, mener cette bourrique chercher de l’eau et porter des provisions au soi-disant couvent. Il se pâmait de rire et d’aise de tous les effets admirables et gais que produirait son invention. Il me fit faire un croquis de plan au crayon de cette belle œuvre, et tous les jours il fallait y ajouter ou diminuer quelque chose. Quelque résolue que je fusse d’user de complaisance et de patience envers lui, j’avoue franchement que j’étais très souvent excédée d’ennui de ses visites, promenades et conversations, qui étaient d’une insipidité dont je n’ai rien vu de pareil. Quand il sortait, le livre le plus ennuyeux paraissait un délicieux amusement.
A la fin de l’automne les bals pour la cour et le public recommencèrent à la cour, de même que les parures et les recherches en habits de masque. Le comte Zachar Czernicheff revint à St Pétersbourg. Comme, à titre d’ancienne connaissance, je le traitais toujours fort bien, il ne tint qu’à moi d’interpréter cette fois-ci ses assiduités comme il me plaisait. Il débuta par me dire qu’il me trouvait fort embellie; c’était la première fois de ma vie que quelqu’un m’eût dit pareille chose. Je ne le trouvai pas mauvais. Je fis plus: j’eus la bonhomie de croire qu’il disait vrai. A chaque bal, nouveau propos de cette nature. Un jour la princesse Gagarine m’apporta de sa part une devise, qu’en cassant je m’aperçus avoir été ouverte et recollée. Le billet en était comme toujours imprimé, mais c’étaient deux vers fort tendres et remplis de sentiment. Je me fis apporter après dîner des devises, et je cherchai quelque billet qui pût répondre sans me compromettre à ce billet. J’en trouvai un; je l’insérai dans une devise représentant une orange, et la donnai à la princesse Gagarine qui la remit au comte Czernicheff. Le lendemain elle m’en remit de sa part une encore; mais cette fois-ci j’y trouvai un billet de quelques lignes de sa main. Pour le coup j’y répondis, et nous voilà dans une correspondance régulière toute sentimentale. A la première mascarade, en dansant avec moi, il me dit qu’il avait mille choses à me dire qu’il ne pouvait confier au papier, ni mettre dans une devise que la princesse Gagarine pouvait casser dans sa poche ou perdre en chemin; qu’il me priait de lui accorder un moment d’audience dans ma chambre, ou où je jugerais à propos. Je lui dis que cela était de toute impossibilité, que mes chambres étaient inaccessibles, et que je ne pouvais en sortir non plus. Il me dit qu’il se déguiserait, s’il le fallait, en domestique; mais je refusai tout net, et la chose en resta à cette correspondance fourrée dans des devises. A la fin la princesse Gagarine s’aperçut de ce qui en pouvait être, me gronda de l’en charger et ne voulut plus les recevoir.
1752.
C’est sur ces entrefaites que finit 1751 et que commença 1752. A la fin du carnaval le comte Czernicheff partit pour son régiment. Quelques jours avant son départ j’eus besoin de me faire saigner; c’était un samedi. Le mercredi suivant M. Tchoglokoff nous invita à son île, à l’embouchure de la Néva. Il y avait une maison composée d’une salle au milieu et de quelques chambres à côté. Près de cette maison il avait fait dresser des glissoires. En y arrivant j’y trouvai le comte Roman Voronzoff, qui, me voyant, me dit: «J’ai votre fait; j’ai fait faire un excellent petit traîneau pour les glissoires.» Comme il m’avait souvent menée ci-devant, j’acceptai son offre, et tout de suite il fit apporter son petit traîneau, où il y avait une espèce de petit fauteuil dans lequel je m’assis; lui se mit derrière moi et nous descendîmes; mais à la moitié de la pente, le comte Voronzoff ne fut plus le maître du petit traîneau, qui versa. Je tombai et le comte Voronzoff, qui était un corps fort lourd et maladroit, tomba sur moi, ou plutôt sur mon bras gauche dont je m’étais fait saigner, il y avait quatre ou cinq jours. Je me relevai, lui aussi, et nous allâmes à pied joindre un traîneau de la cour, qui attendait ceux qui descendaient et les ramenait au point d’où ils étaient partis, pour recommencer qui voulait de nouveau descendre. Assise dans ce traîneau avec la princesse Gagarine, qui m’avait suivie avec le comte Ivan Czernicheff, celui-ci et Voronzoff se tenant debout derrière le traîneau, je sentis que mon bras gauche se couvrait d’une chaleur dont j’ignorais la cause. Je passai ma main droite dans la manche de ma pelisse pour savoir ce que c’était, et en ayant retiré la main, je la trouvai couverte de sang. Je dis aux deux comtes et à la princesse que je pensais que ma veine était ouverte et que le sang en coulait. Ils firent aller le traîneau plus vite, et nous allâmes, au lieu d’aller aux glissoires, à la maison. Là nous ne trouvâmes qu’un couvreur de table.[K] J’ôtai ma pelisse, le couvreur de table nous donna du vinaigre, et le comte Czernicheff fit l’office de chirurgien. Nous convînmes tous de ne pas ouvrir la bouche sur cette aventure. Dès que mon bras fut accommodé je retournai à la montagne à glisser. Je dansai le reste de la soirée, je soupai et nous revînmes très tard à la maison, sans que personne se doutât de ce qui m’était arrivé; cependant j’en eus la peau démise pendant près d’un mois, mais cela se passa peu-à-peu.
Pendant le carême j’eus une forte altercation avec Mme Tchoglokoff; en voici le sujet. Ma mère était allée depuis quelque temps à Paris. Le fils aîné du général Ivan Fédorovitch Gléboff, revenu de cette capitale, me remit de la part de ma mère deux pièces d’étoffes fort riches et très belles. Les regardant, en présence de Skourine qui me les dépliait dans ma chambre à toilette, il m’échappa de dire que ces étoffes étaient telles que j’étais tentée de les présenter à l’Impératrice, et réellement je guettais le moment d’en parler à Sa Majesté Impériale, que je ne voyais que fort rarement, et cela encore la plupart du temps en public. Je n’en parlai point à Mme Tchoglokoff; c’était un cadeau que je me réservais à moi-même. Je défendis à Skourine de dire à âme qui vive ce qu’il m’était échappé de dire devant lui seul; mais celui-ci n’eut rien de plus pressé que d’aller tout de suite redire à Mme Tchoglokoff ce qui venait de m’échapper. A quelques jours de là, un beau matin, Mme Tchoglokoff entra dans ma chambre et me dit que l’Impératrice me faisait remercier de mes étoffes, qu’elle en avait gardé une, et que l’autre elle me la renvoyait. Je fus frappée d’étonnement en entendant cela. Je lui dis: «Comment cela?» Alors Mme Tchoglokoff ajouta qu’elle avait porté mes étoffes à l’Impératrice, ayant entendu que je les destinais à Sa Majesté Impériale. Pour le coup je me fâchai d’une telle manière comme je ne me souviens jamais de l’avoir été. Je balbutiais, je ne parlais quasi pas. Cependant je dis à Mme Tchoglokoff que je m’étais fait une fête de présenter ces étoffes à l’Impératrice, et qu’elle me privait de ce plaisir, en m’emportant mes étoffes à mon insçu et les présentant de cette façon à Sa Majesté Impériale; qu’elle, Mme Tchoglokoff, ne pouvait pas savoir mes intentions, parceque je ne lui en avais pas parlé, et que si elle les savait, ce n’était que par la bouche d’un domestique traître qui trahissait sa maîtresse, laquelle le comblait journellement de biens. Mme Tchoglokoff, qui avait toujours des raisons à elle, me dit et me soutint que je ne devais jamais parler moi-même de rien à l’Impératrice; qu’elle m’en avait signifié l’ordre de la part de Sa Majesté Impériale, et que mes domestiques devaient lui rapporter tout ce que je disais; que par conséquent l’autre n’avait fait que son devoir, et elle le sien en portant, à mon insçu, les étoffes que je destinais à l’Impératrice, à Sa Majesté Impériale, et que tout cela était dans les règles. Je la laissai dire, parceque la colère me coupait la parole. Enfin elle s’en alla. Alors je sortis dans une petite antichambre où Skourine se trouvait ordinairement, le matin, et où étaient mes hardes, et le trouvant là, je lui donnai, de toutes mes forces, un grand soufflet bien appliqué, et lui dis qu’il était un traître et le plus ingrat des hommes, d’avoir osé rapporter à Mme Tchoglokoff ce que je lui avais défendu de dire; que je le comblais de biens, et qu’il me trahissait jusque dans des paroles aussi innocentes; que de ce jour je ne lui donnerais plus rien, et que je le ferais chasser et étriller. Je lui demandai ce qu’il se promettait de sa conduite, lui dis que je restais moi toujours ce que j’étais, et que les Tchoglokoff, haïs et détestés de tout le monde, finiraient par se faire chasser de la part de l’Impératrice elle-même qui, pour sûr, reconnaîtrait tôt ou tard leur profonde bêtise et leur incapacité pour la place où un méchant homme par intrigue les avait placés; que s’il voulait, il n’avait qu’à aller rendre ce que je venais de lui dire, que pour moi il ne m’en arriverait assurément rien, mais que lui-même il verrait ce qu’il deviendrait. Mon homme tomba à mes pieds, pleurant à chaudes larmes, et me demanda pardon avec un repentir qui me parut sincère. J’en fus touchée, et je lui répondis que sa conduite future me montrerait le chemin que j’avais à tenir à son égard, et que ce serait d’après elle que je réglerais la mienne. C’était un garçon intelligent, qui ne manquait pas d’esprit et qui ne m’a jamais manqué de parole; au contraire, j’ai eu de lui des preuves de zèle et de fidélité les plus avérées, dans les temps les plus difficiles. Je me plaignis à tous ceux que je pus, pour que cela parvînt aux oreilles de l’Impératrice, du tour que Mme Tchoglokoff m’avait joué. L’Impératrice me remercia de mes étoffes quand elle me vit; je sus par tierce main qu’elle désapprouvait la manière dont Mme Tchoglokoff en avait agi, et les choses en restèrent-là.
Après Pâques nous passâmes au palais d’été. Je voyais déjà depuis quelque temps que le chambellan Serge Soltikoff était plus assidu que de coutume à la cour. Il y venait toujours en compagnie de Léon Narichkine, qui amusait tout le monde par son originalité, dont j’ai rapporté plusieurs traits. Serge Soltikoff était la bête noire de la princesse Gagarine, que j’aimais beaucoup et en laquelle même j’avais confiance. Léon Narichkine était regardé comme un personnage parfaitement sans conséquence et très original. Serge Soltikoff s’insinuait le plus qu’il pouvait dans l’esprit des Tchoglokoff. Comme ceux-ci n’étaient ni aimables, ni spirituels, ni amusants, il ne pouvait y avoir à ses assiduités que quelques vues cachées. Mme Tchoglokoff était alors grosse et souvent incommodée. Comme elle prétendait que je l’amusais pendant l’été tout comme pendant l’hiver, souvent elle désirait que je vinsse chez elle. Serge Soltikoff, Léon Narichkine, la princesse Gagarine, et quelques autres, étaient ordinairement chez elle, quand il n’y avait pas concert chez le grand-duc ou bien comédie à la cour. Les concerts ennuyaient M. Tchoglokoff, qui n’y manquait jamais; Serge Soltikoff trouva un moyen singulier de l’occuper. Je ne sais comment il débrouilla dans l’homme le plus lourd et le plus dénué d’imagination et d’esprit, un penchant passionné pour la versification de chansons qui n’avaient pas le sens commun. Ceci découvert, chaque fois qu’on voulait se défaire de M. Tchoglokoff, on le priait de faire une chanson nouvelle. Alors, avec beaucoup d’empressement, il allait s’asseoir dans le coin de la chambre, la plupart du temps près du fourneau, et se mettait à faire sa chanson, ce qui remplissait la soirée. On trouvait sa chanson charmante, et par-là il s’encourageait à en faire continuellement de nouvelles. Léon Narichkine mettait ses chansons en musique et les chantait avec lui; en attendant, la conversation se faisait sans gêne dans la chambre, et l’on disait ce qu’on voulait. J’ai eu un gros livre de ces chansons; je ne sais ce qu’il est devenu.
Pendant un de ces concerts Serge Soltikoff me fit entendre quelle était la cause de ses assiduités. Je ne lui répondis pas d’abord; je lui demandai, lorsqu’il revint me parler sur la même matière, ce qu’il s’en promettait? Alors il se mit à faire un tableau aussi riant que passionné du bonheur qu’il s’en promettait. Je lui dis: «Et votre femme que vous avez épousée par passion, il y a deux ans, et dont vous passiez pour être amoureux, et elle de vous aussi, à la folie, qu’est-ce qu’elle dira de cela?» Alors il se mit à me dire que tout n’était pas or qui luisait, et qu’il payait cher un moment d’aveuglement. Je fis tout au monde pour le faire changer d’idée—je croyais bonnement y réussir—il me faisait pitié. Par malheur je l’écoutais. Il était beau comme le jour, et assurément personne ne l’égalait ni à la grande cour, ni encore moins à la nôtre. Il ne manquait ni d’esprit, ni de cette tournure de connaissances, de manières, de manèges, que donne le grand monde, mais surtout la cour; il avait vingt-six ans. A tout prendre, c’était, et par sa naissance et par plusieurs autres qualités, un cavalier distingué. Ses défauts, il les savait cacher; les plus grands de tous étaient l’esprit d’intrigue et le manque de principes: ceux-ci n’étaient pas développés à mes yeux. Je tins bon pendant le printemps et une partie de l’été; je le voyais quasi tous les jours, je ne changeai point de conduite avec lui; j’étais avec lui comme j’étais avec tous les autres, je ne le voyais qu’en présence de la cour ou d’une partie de celle-ci. Un jour je m’avisai de lui dire, pour m’en défaire, qu’il s’adressait mal. J’ajoutai: «Que savez-vous? peut-être mon cœur est-il pris ailleurs.» Ceci dit, au lieu de le décourager, je vis que sa poursuite n’en devint que plus ardente. Il n’était pas question dans tout ceci du cher mari, parceque c’était une chose connue et reçue qu’il n’était guère aimable, même pour les objets dont il était amoureux, et il l’était continuellement, et faisait, pour ainsi dire, la cour à toutes les femmes. Il n’y avait que celle qui portait le nom de la sienne qui fût exclue de son attention.
Sur ces entrefaites Tchoglokoff nous invita à une chasse sur son île, où nous allâmes en chaloupe; nos chevaux nous avaient devancés. Dès que j’arrivai je me mis à cheval, et nous allâmes trouver les chiens. Serge Soltikoff guetta le moment où les autres étaient à la poursuite des lièvres, et s’approcha de moi pour me parler de sa matière favorite. Je l’écoutai plus attentivement qu’à l’ordinaire. Il me fit un tableau du plan qu’il avait arrangé pour envelopper d’un profond mystère, disait-il, le bonheur dont quelqu’un pouvait jouir en pareil cas. Je ne disais mot; il profita de mon silence pour me persuader qu’il m’aimait passionnément, et il me pria de lui permettre de croire qu’il pouvait espérer qu’il ne m’était pas du moins indifférent. Je lui dis qu’il pouvait jouir d’imagination, sans que je pusse l’en empêcher. Enfin il fit des comparaisons des autres gens de la cour, et me fit convenir qu’il leur était préférable: de-là il conclut qu’il était préféré. Je riais de ce qu’il disait, mais au fond je convins qu’il me plaisait assez. Au bout d’une heure et demie de conversation je lui dis de s’en aller, parcequ’une aussi longue conversation pouvait devenir suspecte. Il me dit qu’il ne s’en irait pas, si je ne lui disais, moi, qu’il était souffert. Je lui répondis: «Oui, oui, mais allez-vous-en.» Il dit: «Je me le tiens pour dit,» et donna des deux à son cheval, et moi je lui criais: «Non, non,» et lui répétait: «Oui, oui,» et ainsi nous nous séparâmes. Revenus à la maison, qui était sur l’île, nous y soupâmes, et pendant le souper, il s’éleva un grand vent de mer, qui fit enfler les eaux si considérablement qu’elles montèrent jusqu’aux degrés de l’escalier de la maison, de sorte que toute l’île était couverte, à quelques pieds de hauteur, des eaux de la mer. Nous fûmes obligés de nous arrêter sur l’île de Tchoglokoff jusqu’à ce que la tempête et les eaux fussent baissées, ce qui dura jusque vers les deux ou trois heures du matin. Pendant ce temps Serge Soltikoff me dit que le ciel même lui était favorable ce jour-là, parcequ’il le faisait jouir plus longtemps de ma vue, et quantité de choses pareilles. Il se croyait déjà fort heureux; mais moi je ne l’étais guère: mille appréhensions me troublaient la tête, et j’étais très maussade, selon moi, ce jour-là, et très mal-contente de moi-même. J’avais cru pouvoir gouverner et morigéner sa tête à lui et la mienne, et je compris, que l’un et l’autre étaient difficiles, sinon impossibles.
A deux jours de-là Serge Soltikoff me dit qu’un des valets de chambre du grand-duc, nommé Bressan, français de nation, lui avait dit que Son Altesse Impériale avait dit, dans sa chambre: «Serge Soltikoff et ma femme trompent Tchoglokoff, lui font accroire ce qu’ils veulent et puis s’en moquent.» Il faut dire vrai, il en était quelque chose, et le grand-duc s’en était aperçu. Je répondis à cela en lui conseillant d’être plus circonspect à l’avenir. Je pris quelques jours après un terrible mal de gorge qui me dura plus de trois semaines, avec une forte fièvre pendant laquelle l’Impératrice m’envoya la princesse Kourakine qui se mariait avec le prince Lobanoff: je devais la coiffer. On la fit asseoir à cet effet, en robe de cour sur grand panier, sur mon lit; je fis de mon mieux; mais Mme Tchoglokoff, voyant qu’il m’était impossible de parvenir à la coiffer, la fit descendre de mon lit et acheva de la coiffer. Je n’ai pas revu cette dame depuis ce temps-là.