Le grand-duc était alors amoureux de la demoiselle Marthe Isaevna Schafiroff que l’Impératrice avait nouvellement placée près de moi, de même que la sœur ainée de celle-ci, nommée Anne Isaevna. Serge Soltikoff, qui était un démon en fait d’intrigue, se faufila avec ces deux demoiselles afin de savoir ce qu’il pourrait y avoir de discours du grand-duc avec les deux sœurs à son sujet, pour en faire son profit. Ces filles étaient pauvres, assez sottes et très intéressées, et réellement elles devinrent très confiantes avec lui dans fort peu de temps.

Sur ces entrefaites nous allâmes à Oranienbaum, où de rechef je fus tous les jours à cheval et ne portais plus d’autre habit que celui d’homme, excepté les dimanches. Tchoglokoff et sa femme étaient devenus doux comme des moutons. J’avais aux yeux de Mme Tchoglokoff un nouveau mérite: j’aimais et je caressais beaucoup un de ses enfants qui était avec elle. Je lui faisais des habits, et Dieu sait tous les jouets et nippes que je lui donnais. Or la mère raffolait de cet enfant, qui après cela est devenu un tel vaurien qu’il a été enfermé par sentence, pour ses fredaines, dans une forteresse, pour quinze ans. Serge Soltikoff était devenu l’ami, le confident, le conseiller de M. et de Mme Tchoglokoff. Assurément aucun homme qui avait le sens commun, n’aurait pu se soumettre à une aussi dure besogne, qui est celle d’entendre deux sots orgueilleux, arrogants et égoïstes déraisonner toute la journée, sans y avoir un très grand intérêt. On devina, on supposa celui qu’il pouvait y avoir; ceci parvint à Péterhof et aux oreilles de l’Impératrice. Or dans ce temps-là il arrivait assez souvent que quand Sa Majesté Impériale avait envie de gronder, elle ne grondait pas pour ce pourquoi elle aurait pu gronder, mais elle prenait le prétexte de gronder pour ce dont on ne s’était jamais avisé qu’elle pourrait gronder: ceci est une remarque de courtisan; je la tins de la propre bouche de son auteur, nommément de Zachar Czernicheff. A Oranienbaum tout le monde de notre suite était convenu, tant hommes que femmes, de se faire pour cet été des habits de la même couleur, le dessus gris, le reste bleu, avec un collet de velours noir, le tout sans garniture aucune. Cette uniformité nous était commode de plus d’une façon. C’est à cet habillement qu’on s’accrocha, et plus particulièrement à ce que j’étais toujours habillée en habit de cheval et que je montais en homme à Péterhof. Pour un jour de cour l’Impératrice dit à Mme Tchoglokoff que cette manière de monter m’empêchait d’avoir des enfants, et que mon habillement ne convenait point; que quand elle montait à cheval, elle changeait d’habit. Mme Tchoglokoff lui répondit que pour avoir des enfants il n’en était pas question; que ceux-ci ne pouvaient venir sans cause, et que, quoique Leurs Altesses Impériales fussent mariées depuis 1745, cependant la cause n’en existait pas. Alors Sa Majesté Impériale gronda Mme Tchoglokoff, et lui dit qu’elle s’en prenait à elle de ce qu’elle négligeait de prêcher les parties intéressées sur cet article, et en général elle marqua beaucoup d’humeur, et lui dit que son mari était un bonnet de nuit qui se laissait mener par des morveux. Tout ceci fut redit dans les vingt-quatre heures à leurs confidents. A ce mot de morveux, les morveux se mouchèrent, et, dans un conseil très particulier tenu à cet effet par ces morveux, il fut résolu et déterminé qu’en suivant très strictement les sentiments de Sa Majesté Impériale, Serge Soltikoff et Léon Narischkine encourraient une disgrâce simulée de la part de M. Tchoglokoff, dont lui-même peut-être ne se douterait pas; que sous prétexte de maladie de leurs parents, ils se retireraient dans leurs maisons pour trois semaines ou un mois, afin de faire tomber les bruits sourds qui couraient. Ceci fut exécuté à la lettre, et le lendemain ils partirent pour se confiner dans leurs familles pour un mois. Pour moi je changeai tout de suite d’habillement, aussi bien l’autre était-il devenu inutile. La première idée de l’uniformité d’habillement nous était venue de celui qu’on portait les jours de cour à Péterhof; il était, le dessus, blanc, le reste vert, et le tout chamarré de galons d’argent. Serge Soltikoff, qui était brun, disait que dans cet habit blanc et argent il avait, lui, l’air d’une mouche dans du lait. Au reste je continuais à fréquenter les Tchoglokoff comme ci-devant, quoique j’y essuyais un plus grand ennui. Mari et femme en étaient aux regrets de l’absence des deux principaux champions de leur société, en quoi assurément je ne les contredisais pas. La maladie de Serge Soltikoff prolongea encore son absence pendant laquelle l’Impératrice nous fit dire de venir d’Oranienbaum la joindre à Cronstadt, où elle se rendait pour faire entrer les eaux dans le canal de Pierre I, que cet empereur avait commencé et qui venait d’être achevé. Elle nous devança à Cronstadt. La nuit qui suivit son arrivée étant devenue fort orageuse, Sa Majesté Impériale, qui, dès son arrivée, nous avait fait dire de venir l’y joindre, crut que pendant cet orage nous étions en mer; elle fut fort inquiète pendant toute la nuit; il lui parut qu’un bâtiment qu’elle voyait de ses fenêtres et qui souffrait en mer, pouvait bien être le yacht sur lequel nous devions passer la mer; elle eut recours à des reliques qu’elle avait toujours à côté de son lit; elle les porta à la fenêtre et leur faisait faire le mouvement contraire du bâtiment qui souffrait de la tourmente; elle s’écria plusieurs fois qu’assurément nous allions périr et que ce serait sa faute à elle, parceque, nous ayant envoyé réprimander il n’y avait pas longtemps, pour lui témoigner plus d’empressement nous serions partis tout de suite après l’arrivée du yacht. Mais de fait le yacht n’arriva qu’après cette tourmente à Oranienbaum, de façon que nous ne nous rendîmes à bord que le lendemain après-midi. Nous restâmes trois fois vingt-quatre heures à Cronstadt, pendant lesquelles la bénédiction du canal eut lieu avec une très grande solemnité, et l’on fit entrer l’eau pour la première fois dans ce canal. L’après-dîner il y eut un grand bal. L’Impératrice voulait rester à Cronstadt pour voir de rechef sortir l’eau; mais elle repartit le troisième jour sans que ceci eût été effectué. Ce canal n’a pas été mis à sec depuis cette époque jusqu’à ce que, de mon règne, j’aie fait construire le moulin à feu qui le vide; d’ailleurs la chose aurait été impossible, le fond du canal étant plus bas que la mer; mais c’est ce qu’on n’envisageait pas alors.

De Cronstadt chacun revint chez soi; l’Impératrice alla à Péterhof, et nous à Oranienbaum. M. Tchoglokoff demanda et obtint la permission d’aller dans une de ses terres pour un mois. Pendant son absence, madame son épouse se donna beaucoup de mouvement pour exécuter les ordres de l’Impératrice à la lettre. D’abord elle eut beaucoup de conférences avec le valet de chambre du grand-duc, Bressan; celui-ci trouva à Oranienbaum une jolie veuve d’un peintre, nommé Mme Groot; on fut quelques jours à la persuader, à lui promettre je ne sais quoi, puis à l’instruire sur ce qu’on voulait d’elle et à quoi elle devait se prêter. Ensuite Bressan fut chargé de faire faire à Son Altesse Impériale la connaissance de cette jeune et jolie veuve. Je voyais bien que Mme Tchoglokoff était fort intriguée; mais j’ignorais de quoi, lorsqu’enfin Serge Soltikoff revint de son exil volontaire et m’apprit à peu-près de quoi il était question. Enfin, à force de peine, Mme Tchoglokoff parvint à son but, et quand elle fut sûre de son fait, elle avertit l’Impératrice que tout allait au gré de ses désirs. Elle espérait grande récompense de ses peines; mais sur ce point elle se trompa, car on ne lui donna rien: cependant elle disait que l’Empire lui en devait. Immédiatement après nous rentrâmes en ville.

Ce fut dans ce temps-là que je persuadai le grand-duc de rompre la négociation avec le Danemark. Je lui fis ressouvenir les conseils du comte de Bernis, qui était déjà parti pour Vienne; il m’écouta et ordonna de finir sans rien conclure, ce qui fut fait. Après un court séjour au palais d’été, nous retournâmes à celui d’hiver.

Il me parut que Serge Soltikoff commençait à diminuer ses assiduités, qu’il devenait distrait, quelquefois fat, arrogant et dissipé. J’en étais fâchée, je lui en parlai. Il me donna de mauvaises raisons et prétendit que je n’entendais rien à l’excès d’habileté de sa conduite: il avait raison, car je le trouvais assez étrange. On nous dit de nous préparer pour le voyage de Moscou, ce que nous fîmes. Nous partîmes le 14 décembre 1752 de Pétersbourg. Serge Soltikoff y resta et ne vint que plusieurs semaines après nous. Je partis de St Pétersbourg avec quelques légers indices de grossesse; nous allions fort vite, nuit et jour. A la dernière station avant Moscou, les indices s’évanouirent avec de violentes tranchées. Arrivée à Moscou, et voyant le tour que prenaient les choses, je me doutai que je pouvais bien avoir fait une fausse couche. Mme Tchoglokoff était restée à St Pétersbourg, parcequ’elle venait d’accoucher de son dernier enfant, qui était une fille; c’était le septième. Quand elle fut relevée, elle nous joignit à Moscou.

1753.

Ici on nous avait logés dans une aîle bâtie en bois, tout nouvellement construite pendant cet automne, de façon que l’eau découlait des lambris et que tous les appartements étaient étrangement humides. Cette aîle contenait deux rangées de cinq ou six grandes chambres chacune, dont celle sur la rue était pour moi, et celle de l’autre côté pour le grand-duc. Dans celle de ces chambres qui devait me servir de toilette, on logea mes filles et femmes de chambre, avec leurs servantes, de façon qu’elles étaient dix-sept filles et femmes logées dans une chambre, qui avait à la vérité trois grandes fenêtres, mais point d’autre issue que ma chambre à coucher, par laquelle, pour toute espèce de besoin, elles étaient obligées de passer, ce qui n’était commode ni pour elles ni pour moi. Nous fûmes obligées de supporter cette incommodité, dont je n’ai jamais vu rien de semblable. Outre cela leur chambre à manger était une de mes antichambres. J’étais malade en arrivant; pour remédier à cet inconvénient je fis mettre force grands écrans dans ma chambre à coucher, à l’aide desquels je la partageai en trois; mais cela ne m’aidait presque de rien, parceque les portes s’ouvraient et se fermaient presque continuellement, et ceci était inévitable. Enfin, le dixième jour, l’Impératrice vint me voir, et voyant le passage continuel, elle entra dans l’autre chambre et dit à mes femmes: «Je vous ferai faire une autre sortie que par la chambre à coucher de la grande-duchesse.» Mais que fit-elle? Elle ordonna de faire une cloison qui ôta une des fenêtres de cette chambre, où demeuraient d’ailleurs avec peine dix-sept personnes. Voilà donc la chambre rétrécie pour gagner un corridor; la fenêtre fut percée dans la rue; on y fit un escalier, et voilà mes femmes obligées de passer dans la rue; sous leurs fenêtres on plaça des lieux pour elles; quand elles allaient dîner il fallait longer la rue encore. En un mot cet arrangement ne valait rien, et je ne sais pas comment ces dix-sept femmes, entassées et quelquefois malades, ne gagnèrent pas quelque fièvre putride dans cette habitation, et cela à côté de ma chambre à coucher, qui en était remplie de vermine de toute espèce jusqu’à empêcher le sommeil. Enfin Mme Tchoglokoff, relevée de couches, arriva à Moscou, et quelques jours après, Serge Soltikoff. Comme Moscou est fort grand, que tout le monde y est toujours très éparpillé, il se servit de ce local avantageux à cet effet, pour cacher la diminution de ses assiduités feintes ou réelles à la cour. A dire la vérité j’en étais affligée; cependant il m’en donnait de si bonnes et valables raisons, que dès que je le voyais et lui avais parlé, mes réflexions à ce sujet s’évanouissaient. Nous convînmes que pour diminuer le nombre de ses ennemis, je ferais dire quelques paroles au comte Bestoujeff, qui pourraient donner espérance à celui-ci comme quoi j’étais moins éloignée de lui que ci-devant. Je chargeai de ce message un nommé Bremse, qui était employé dans la chancellerie holsteinoise de M. Pechline. Cet homme-là, quand il n’était pas à la cour, allait souvent dans la maison du chancelier comte Bestoujeff; il s’en chargea avec beaucoup d’empressement et me dit que le chancelier en avait été dans la joie de son cœur, et qu’il avait dit que je pouvais disposer de lui toutes les fois que je le jugerais à propos, et que, si de son côté il pouvait m’être utile, il me priait de lui indiquer un canal sûr par qui réciproquement nous pourrions nous communiquer ce que nous jugerions à propos. Je sentis son idée et répondis à Bremse que j’y penserais. Je redis cela à Serge Soltikoff, et tout de suite il fut résolu qu’il irait, lui, chez le chancelier, sous prétexte de visite, ne faisant que d’arriver. Le vieillard le reçut à merveille, le prit à part, lui parla de l’intérieur de notre cour, de la bêtise des Tchoglokoff, lui disant entr’autres choses: «Je sais que, quoique leur plus intime, vous les connaissez tout comme moi, car vous êtes un garçon d’esprit.» Ensuite il lui parla de moi et de ma situation, comme s’il avait vécu dans ma chambre, puis dit: «En reconnaissance de la bonne volonté que la grande-duchesse veut bien me montrer, je m’en vais lui rendre un petit service, dont elle me saura gré, je pense; je lui rendrai Mme Vladislava, douce comme un agneau, et elle en fera ce qu’elle voudra; elle verra que je ne suis pas aussi loup-garou qu’on m’avait dépeint à ses yeux.» Enfin Serge Soltikoff revint enchanté de cette commission et de son homme. Il lui donna à lui plusieurs conseils aussi sages qu’utiles. Tout cela le rendit intime avec nous, sans que âme qui vive en sût rien.

Sur ces entrefaites, Mme Tchoglokoff, qui avait toujours son projet favori en tête, de veiller à la succession, me prit un jour à part et me dit: «Écoutez, il faut que je vous parle bien sincèrement.» J’ouvris yeux et oreilles, comme de raison. Elle débuta par un long raisonnement de choses à sa manière, sur son attachement à son mari, sur sa sagesse, sur ce qu’il fallait et ne fallait pas pour s’aimer et pour faciliter les liens conjugals ou conjugaux, et puis elle se rabattit à dire qu’il y avait quelquefois des situations d’un intérêt majeur qui devaient faire exception à la règle. Je la laissai dire tout ce qu’elle voulut sans l’interrompre, ne sachant point où elle en voulait venir, un peu étonnée, et ignorant si c’était une embûche qu’elle me dressait ou si elle parlait sincèrement. Au moment que je faisais intérieurement ces réflexions, elle me dit: «Vous allez voir si j’aime ma patrie et combien je suis sincère: je ne doute pas que vous n’ayez jeté un coup d’œil de préférence sur quelqu’un; je vous laisse à choisir entre Serge Soltikoff et Léon Narichkine; si je ne me trompe pas, c’est le dernier.» A ceci je m’écriai: «Non, non, pas du tout.» Là-dessus elle me dit: «Eh bien, si ce n’est pas lui, c’est l’autre sans faute.» A cela je ne dis pas un mot, et elle continua en me disant: «Vous verrez que ce ne sera pas moi qui vous ferai naître des difficultés.» Je fis la niaise jusqu’au point qu’elle m’en gronda bien des fois, tant à la ville qu’à la campagne, où nous allâmes après pâques.

Ce fut alors, ou à-peu-près dans ce temps-là, que l’Impératrice donna la terre de Libéritza et plusieurs autres, à quatorze ou quinze verstes de Moscou, au grand-duc; mais avant que d’aller demeurer dans ces nouvelles possessions de Son Altesse Impériale, l’Impératrice célébra l’anniversaire de son couronnement, à Moscou. C’était le 25 avril. On nous annonça qu’elle avait ordonné que le cérémonial fût exactement suivi selon qu’il avait été suivi le propre jour du couronnement. Nous étions fort curieux de ce que ce serait. La veille elle alla coucher au Kremlin. Nous restâmes à la Sloboda, au palais de bois, et nous reçûmes l’ordre de venir à la messe à la cathédrale. Dès les 9 heures du matin nous partîmes du palais de bois, en équipage de parade, les domestiques marchant à pied; nous traversâmes tout Moscou pas à pas (le trajet fait sept verstes) et nous mîmes pied à terre devant l’église. Quelques moments après l’Impératrice y vint avec son cortège, la petite couronne sur la tête, et le manteau impérial, comme de coutume, porté par les chambellans. Elle alla se placer à sa place ordinaire à l’église, et à tout ceci il n’y avait rien encore d’extraordinaire qui ne se pratiquât à toutes les autres fêtes de son règne. Il faisait à l’église un froid humide, comme je n’en ai senti de ma vie; j’étais toute bleue, et je gelais de froid, en robe de cour et avec la gorge découverte. L’Impératrice me fit dire de mettre une palatine de Sobel, mais je n’en avais pas avec moi. Elle se fit apporter les siennes, en prit une, la passa à son col; j’en vis une autre dans la boîte; je pensai qu’elle allait me l’envoyer pour la mettre, mais je me trompais: elle la renvoya. Il me parut que c’était une mauvaise volonté assez marquée. Mme Tchoglokoff, qui voyait que je grelottais, me fit avoir, de je ne sais qui, un mouchoir de soie que je me mis au col. Lorsque la messe et le sermon furent finis, l’Impératrice sortit de l’église; nous nous mîmes en devoir de la suivre, mais elle nous fit dire que nous pouvions revenir à la maison. Ce fut alors que nous apprîmes qu’elle allait dîner toute seule sur le trône, et qu’en cela le cérémonial serait observé comme le jour même de son couronnement, où elle avait dîné seule. Exclus de ce dîner, nous retournâmes, comme nous étions venus, en grande cérémonie, nos gens à pied, faisant quatorze verstes pour aller et venir par la ville de Moscou, et nous transis de froid et mourant de faim. Si l’Impératrice nous avait paru de fort mauvaise humeur pendant la messe, elle ne nous renvoya pas de plus belle humeur non plus, de cette marque si peu agréable de manque d’attention, au moins à notre égard, pour ne rien dire de plus. Les autres grandes fêtes où elle dînait sur le trône, nous avions l’honneur de dîner avec elle: cette fois elle nous renvoya publiquement. Chemin faisant, seule en carrosse avec le grand-duc, je lui dis ce que j’en pensais; il me dit qu’il s’en plaindrait. Revenue à la maison, morfondue de froid et fatiguée, je me plaignis à Mme Tchoglokoff de m’être refroidie. Le lendemain il y eut un bal au palais de bois; je me dis malade et n’y allai pas. Le grand-duc réellement fit dire je ne sais quoi aux Schouvaloff à ce sujet, et eux lui firent répondre aussi je ne sais quoi de satisfaisant pour lui, et il n’en fut plus question.

Environ ce temps-là nous apprîmes que Zachar Czernicheff et le colonel Nicolas Léontieff avaient pris querelle ensemble pour le jeu, chez Roman Voronzoff; qu’ils s’étaient battus l’épée à la main, et que le comte Zachar Czernicheff avait une griève blessure à la tête. Elle était telle qu’on n’avait pas pu le transporter de la maison du comte Roman Voronzoff dans la sienne. Il y resta; fut très mal; on parla de le trépaner. J’en fus très fâchée, car je l’aimais beaucoup. Léontieff fut arrêté par l’ordre de l’Impératrice. Ce combat mit toute la ville en intrigues, à cause de la très nombreuse parenté de l’un et de l’autre des champions. Léontieff était beau-fils de la comtesse Roumianzoff, très proche parent des Panine et des Kourakine. L’autre avait aussi des parents, amis et protecteurs. Le tout était arrivé dans la maison du comte Roman Voronzoff; le malade était chez lui. Enfin quand le danger cessa, l’affaire fut apaisée et les choses en restèrent là.