Dans le courant du mois de mai j’eus de nouveau des indices de grossesse. Nous allâmes à Libéritza, campagne du grand-duc, à douze ou quatorze verstes de Moscou. La maison de pierre qui y était, et qui avait été bâtie anciennement par le prince Menchikoff, tombait en ruines; nous ne pûmes l’habiter. Pour y suppléer, on dressa des tentes dans la cour. Le matin, dès trois et quatre heures, mon sommeil était interrompu par les coups de hache qu’on donnait, et par le bruit qu’on faisait à la bâtisse d’une aîle de bois qu’on se hâtait de construire à deux pas, pour ainsi dire, de nos tentes, afin que nous eussions où demeurer pendant le reste de l’été. Le reste du temps nous étions à la chasse ou à la promenade; je n’allais plus à cheval, mais en cabriolet. Vers la St Pierre nous revînmes à Moscou, et il me prit un tel sommeil que je dormais tous les jours jusqu’à midi et qu’on avait de la peine à m’éveiller pour le dîner. La St Pierre fut célébrée comme de coutume; je m’habillai, j’assistai à la messe, au dîner, au bal et au souper. Dès le lendemain je sentis des douleurs aux reins; Mme Tchoglokoff fit venir une sage-femme qui prédit la fausse couche que je fis réellement la nuit suivante. Je pouvais être grosse de deux à trois mois; je fus dans un grand danger pendant treize jours, parcequ’on soupçonnait qu’une partie de l’arrière-faix était resté; on me cacha cette circonstance. Enfin le treizième jour il partit de lui-même, sans douleurs ni efforts. On me fit rester pendant six semaines pour cet accident dans ma chambre, pendant une chaleur insupportable. L’Impératrice vint me voir le jour même que je devins malade et parut affectée de mon état. Pendant les six semaines que je restai dans ma chambre, je m’ennuyai à mourir. Toute ma compagnie consistait en Mme Tchoglokoff (encore venait elle assez rarement) et une petite Kalmoucque, que j’aimais parcequ’elle était gentille; d’ennui je pleurais souvent. Pour le grand-duc la plupart du temps il était dans sa chambre, où un Ukrainien qu’il avait pour valet de chambre, nommé Karnovitch, aussi sot qu’ivrogne, l’amusait de son mieux, lui fournissant des jouets, du vin et d’autres liqueurs fortes, tant qu’il pouvait, à l’insçu de M. Tchoglokoff, que d’ailleurs tout le monde trompait et dont on se jouait. Mais dans les bacchanales nocturnes et cachées du grand-duc avec les domestiques de la chambre, parmi lesquels il y avait plusieurs garçons Kalmoucks, le grand-duc se trouvait souvent mal obéi et mal servi, car étant ivres, ils ne savaient ce qu’ils faisaient et oubliaient qu’ils étaient avec leur maître, et que ce maître était le grand-duc. Alors Son Altesse Impériale avait recours aux coups de bâton et de lame d’épée; malgré cela sa société lui obéissait mal, et plus d’une fois il eut recours à moi, se plaignant de ses gens et me priant de leur faire entendre raison. Alors j’allais chez lui et leur disais leur fait, les faisant souvenir de leurs devoirs, et tout de suite ils s’y rangeaient, ce qui fit que le grand-duc me dit plus d’une fois, et le répéta aussi à Bressan, qu’il ne savait pas comment je m’y prenais avec ces gens, que lui il les rossait et ne pouvait s’en faire obéir, et que j’en obtenais ce que je voulais avec une parole. Un jour que j’entrai à cet effet dans l’appartement de Son Altesse Impériale, ma vue fut frappée par un gros rat qu’il avait fait pendre, avec tout l’appareil d’un supplice, au milieu d’un cabinet qu’il s’était fait faire à l’aide d’une cloison. Je demandai ce que cela voulait dire? Il me dit alors que ce rat avait fait une action criminelle et digne du dernier supplice, selon les lois militaires; qu’il avait grimpé par dessus les remparts d’une forteresse de carton, qu’il avait sur la table dans ce cabinet, et avait mangé deux sentinelles, faites d’amadou, en faction sur un des bastions; qu’il avait fait juger le criminel par les lois de la guerre; que son chien couchant avait attrapé le rat, et que tout de suite il avait été pendu comme je le voyais, et qu’il resterait là exposé aux yeux du public pendant trois jours, pour l’exemple. Je ne pus m’empêcher d’éclater de rire de l’extrême folie de la chose; mais ceci lui déplut très fort. Vu l’importance qu’il y mettait, je me retirai et me retranchai dans mon ignorance, comme femme, des lois militaires: cependant il ne laissa pas de me bouder sur mon éclat de rire, et au moins pouvait-on dire pour la justification du rat qu’il avait été pendu sans qu’on lui eût demandé ou entendu sa justification.
Pendant ce séjour de la cour à Moscou, il arriva qu’un laquais de la cour devint fol et même enragé. L’Impératrice ordonna que son premier médecin, Boërhave, eût soin de cet homme. On le mit dans une chambre proche de l’appartement de Boërhave, qui demeurait à la cour. Par hasard il arriva encore que cette année il y eut plusieurs personnes qui perdirent l’esprit. A mesure que l’Impératrice en était informée, elle les prenait à la cour, les faisait loger proche de Boërhave, de façon que cela formait un petit hôpital de fous à la cour. Je me souviens que les principaux en étaient un major aux gardes Semenofsky, nommé Tchédajeff, un lieutenant-colonel Lintrum, un major Tchoglokoff, un moine du couvent de Voskresensky, qui s’était coupé avec un rasoir les parties naturelles, et plusieurs autres. La folie de Tchédajeff consistait en ce qu’il regardait Schah-Nadir, autrement Thamas-Kuli-Khan, usurpateur de la Perse et son tyran, comme le bon Dieu. Quand les médecins ne purent venir à bout de le guérir de sa marotte, on le mit entre les mains des prêtres. Ceux-ci persuadèrent à l’Impératrice de le faire exorciser. Elle assista elle-même à la cérémonie; mais Tchédajeff resta aussi fou qu’il paraissait être. Cependant il y avait des gens qui doutaient de sa folie, parcequ’il était raisonnable sur tout autre point que Schah-Nadir; ses anciens amis même allaient le consulter sur leurs affaires, et il leur donnait des conseils très sensés. Ceux qui ne le croyaient pas fou donnaient pour cause de cette affectation de manie, qu’il avait eu une mauvaise affaire sur les bras, dont il ne s’était tiré que par cette ruse. Il avait été du commencement du règne de l’Impératrice, à la révision des contribuables, il avait été accusé de concussion, et il devait subir un jugement, dans l’appréhension duquel il prit cette fantaisie qui le tira d’affaire.
A la mi-août (1753) nous retournâmes à la campagne. Pour le 5 septembre, jour de la fête de l’Impératrice, elle s’en alla au couvent de Voskresensky. Pendant qu’elle y était la foudre tomba dans l’église; par bonheur que Sa Majesté Impériale se tenait dans une chapelle à côté de la grande église: elle n’apprit la chose que par la frayeur de ses courtisans, cependant il n’y eut ni blessé ni tué de cet accident. Peu de temps après elle revint à Moscou, où nous nous rendîmes aussi de Libéritza. A notre rentrée en ville nous vîmes la princesse de Courlande baiser la main publiquement à l’Impératrice, pour la permission qu’elle lui avait donnée de se marier avec le prince George Hovansky: elle s’était brouillée avec son premier promis Pierre Soltikoff, qui de son côté tout de suite épousa une princesse Sonzoff. Le 1er novembre de cette année, l’après-midi, à 3 heures, j’étais dans l’appartement de Mme Tchoglokoff, lorsque son mari, Serge Soltikoff, Léon Narichkine, et plusieurs autres cavaliers de la cour sortirent de la chambre pour s’en aller dans les appartements du chambellan Schouvaloff, afin de le féliciter du jour de sa naissance, qui était ce jour-là. Mme Tchoglokoff, la princesse Gagarine et moi nous causions ensemble, lorsqu’après avoir entendu quelque bruit dans une petite chapelle qui était proche de l’appartement où nous nous tenions, nous vîmes rentrer un couple de ces messieurs qui nous dirent qu’ils avaient été empêchés de passer par les salles du château, parceque le feu y avait pris. Tout de suite je m’en allai dans ma chambre, et, en passant par une antichambre, je vis que la balustrade du coin de la grande salle était en feu. C’était à vingt pas de notre aîle. J’entrai dans mes chambres et je les trouvai déjà remplies de soldats et de domestiques qui les démeublaient et emportaient ce qu’ils pouvaient. Mme Tchoglokoff me suivit de près, et comme il n’y avait plus rien à faire dans la maison que d’y attendre qu’elle prît feu, Mme Tchoglokoff et moi nous en sortîmes, et ayant trouvé à la porte le carrosse du maître de chapelle Araga, qui était venu pour un concert chez le grand-duc que j’avais averti moi-même que la maison brûlait, nous nous mîmes, elle et moi, dans ce carrosse, la rue étant couverte de boue, à cause des pluies continuelles qui étaient tombées depuis quelques jours, et nous regardions de là tant l’incendie que la façon dont on emportait les meubles de toutes parts hors de la maison. Je vis alors une chose singulière, c’est l’étonnante quantité de rats et de souris qui descendaient l’escalier à la file, sans même trop se presser. On ne put porter aucun secours à cette vaste maison de bois, faute d’instruments et parceque le peu qu’il y en avait se trouvait précisément sous la salle qui brûlait: celle-ci occupait à-peu-près le centre des bâtiments qui l’entouraient, ce qui pouvait faire l’étendue de deux ou trois verstes de circonférence. J’en sortis à trois heures précises, et vers les six heures il n’existait aucun vestige de la maison. La chaleur du feu devint si grande que ni moi ni Mme Tchoglokoff ne pouvant plus la supporter, nous fîmes aller notre carrosse dans la campagne, à quelques centaines de pas. Enfin M. Tchoglokoff vint avec le grand-duc, et nous dit que l’Impératrice s’en allait à la maison de Pokrovsky et qu’elle avait ordonné que nous irions dans celle de M. Tchoglokoff, qui faisait à droite le premier coin de la grande rue de la Sloboda. Tout de suite nous nous y rendîmes. Dans cette maison il y avait une salle au milieu et quatre chambres de chaque côté; il n’est guère possible d’être plus mal que nous n’y étions: le vent y soufflait dans toutes les directions, les fenêtres et les portes y étaient à demi pourries, les planchers fendus avec des intervalles de trois à quatre doigts; outre cela la vermine y dominait; les enfants, les domestiques de M. Tchoglokoff l’habitaient; au moment que nous y entrâmes on les en fit sortir, et on nous logea dans cette horrible maison, qui était dégarnie de meubles.
Le lendemain de mon séjour dans cet hôtel je vis ce qu’un nez Kalmouck peut contenir. La petite fille que j’avais près de moi, à mon réveil, me dit, en me montrant son nez: «J’ai là une noisette.» Je lui tâtai le nez, je n’y trouvai rien; mais toute la matinée cette enfant ne fit que répéter qu’elle avait dans son nez une noisette; c’était une enfant de quatre à cinq ans; personne ne savait ce qu’elle entendait par sa noisette dans le nez. Vers midi elle tomba en courant et se cogna contre une table, ce qui la fit pleurer, et en pleurant elle tira son mouchoir et se moucha le nez: en se mouchant la noisette tomba de son nez, ce que je vis moi-même, et alors je compris qu’une noisette qui ne pourrait tenir dans aucun nez européen sans qu’on s’en aperçut, pouvait tenir dans la cavité d’un nez Kalmouck, qui est placé dans l’intérieur de la tête entre deux grosses joues.
Nos hardes, et tout ce dont nous avions besoin, étaient restées dans la boue, devant le palais brûlé, et on nous les amena pendant la nuit et le jour suivant. Ce qui me fit le plus de peine, ce furent mes livres. J’achevais alors le 4ème tome du dictionnaire de Bayle; j’avais employé deux ans à cette lecture, tous les six mois je coulais à fond un tome: par là on peut s’imaginer dans quelle solitude je passais ma vie. Enfin on me les apporta; mes hardes se trouvèrent, celles de la comtesse Schouvaloff, &c. Mme Vladislava me fit voir par curiosité les jupes de cette dame, qui par derrière étaient toutes doublées de cuir, parcequ’elle ne pouvait retenir ses urines, accident qui lui était resté après ses premières couches, et dont l’odeur était imprégnée dans toutes ses jupes; je les renvoyai au plus vite à qui elles appartenaient. L’Impératrice perdit dans cet incendie tout ce qu’on avait amené à Moscou de son immense garderobe. Elle m’a fait l’honneur de me dire qu’elle y avait perdu 4000 paires d’habits, et que de tous elle ne regrettait que celui qui avait été fait de l’étoffe que je lui avais envoyée et que j’avais reçue de ma mère. Elle y perdit encore d’autres choses précieuses, entre autres un bassin couvert de pierres gravées, que le comte Roumianzoff avait acheté à Constantinople et qu’il avait payé 8000 ducats. Tous ces effets avaient été placés dans une garderobe qui était au dessus de la salle où le feu avait pris. Cette salle servait d’avant-salle à la grande salle du palais; à dix heures du matin les chauffeurs de fourneaux étaient venus pour chauffer cette avant-salle; après avoir mis le bois dans le fourneau, ils l’allumèrent comme de coutume. Ceci fait, la chambre se remplit de fumée; ils crurent qu’elle perçait par quelques trous imperceptibles du fourneau, et se mirent à couvrir de terre glaise les entre-deux des carreaux de faïence. La fumée augmentant, ils se mirent à chercher des crevasses au fourneau, et n’en trouvant pas, ils comprirent que la crevasse était entre les séparations de l’appartement. Ces séparations n’étaient que de bois. Ils allèrent chercher de l’eau et éteignirent le feu dans le fourneau; mais la fumée augmentant, elle passa dans l’antichambre où il y avait une sentinelle de la garde-à-cheval. Celle-ci, pensant étouffer et n’osant bouger de son poste, cassa une vitre et se mit à crier; mais personne n’arrivant à son secours ni ne l’entendant, il tira son fusil par la fenêtre. Le coup fut entendu à la grande garde qui était vis-à-vis du palais; on courut à lui, et en entrant on trouva partout une fumée épaisse de laquelle on retira la sentinelle. Les chauffeurs furent mis aux arrêts. Ils avaient cru que sans avertir personne ils éteindraient le feu ou bien empêcheraient la fumée d’augmenter; ils s’étaient de bonne foi occupés à cela pendant cinq heures.
Cet incendie donna lieu à une découverte que fit M. Tchoglokoff. Le grand-duc avait dans son appartement beaucoup de fort grandes commodes; quand on les apporta de sa chambre, quelques tiroirs ouverts ou mal fermés découvrirent aux yeux des spectateurs ce dont ils étaient remplis. Qui le croyait? les tiroirs ne contenaient rien autre chose qu’une immense quantité de bouteilles de vin et de liqueurs fortes: ils servaient de cave à Son Altesse Impériale. Tchoglokoff m’en parla; je lui dis que j’ignorais cette circonstance, et je disais vrai: je n’en savais rien, mais je voyais fort souvent, quasi journellement, l’ivresse du grand-duc.
Nous restâmes, après l’incendie, dans la maison de Tchoglokoff près de six semaines, et comme en sortant nous passions souvent devant une maison, située dans un jardin proche du pont Soltikoff, qui appartenait à l’Impératrice et qu’on nommait la maison de l’évêque, parceque l’Impératrice l’avait achetée d’un évêque, la fantaisie nous prit de faire solliciter l’Impératrice, à l’insu des Tchoglokoff, de nous permettre d’habiter cette maison, qui nous paraissait et qu’on disait plus logeable que celle où nous étions. Nous reçûmes l’ordre d’aller habiter la maison de l’évêque. C’était une très vieille maison de bois, de laquelle il n’y avait aucune vue; elle était bâtie sur des caves de pierre, et par-là plus élevée que celle que nous venions de quitter, qui n’était qu’un rez-de-chaussée. Les poêles étaient si vieux que quand on les chauffait, on voyait le feu à travers les fourneaux, tant il y avait de crevasses, et la fumée remplissait les chambres; nous en avions tous mal à la tête et aux yeux. On courait risque dans cette maison d’y être brûlé vif; il n’y avait qu’un escalier de bois et les fenêtres étaient hautes; le feu y prit réellement deux ou trois fois pendant que nous y restâmes, mais on l’éteignit. J’y pris un mal de gorge avec beaucoup de fièvre; le même jour que je devins malade, M. de Breithardt, qui était revenu en Russie, de la part de la cour de Vienne, devait venir souper chez nous pour prendre congé; il me trouva les yeux rouges et enflés. Il crut que j’avais pleuré et il ne se trompait pas: l’ennui, l’indisposition, et l’incommodité physique et morale de ma situation m’avaient donné beaucoup d’hypocondrie. Pendant toute la journée, que j’avais passée avec Mme Tchoglokoff à attendre ceux qui n’étaient pas venus, elle disait à tout moment: «Voilà comme on nous abandonne!» Son mari avait dîné dehors et avait emmené tout le monde. Malgré toutes les promesses que Serge Soltikoff nous avait faites de s’esquiver de ce dîner, il ne revint qu’avec Tchoglokoff. Tout cela me donnait une humeur de chien. Enfin quelques jours après on nous permit d’aller à Libéritza. Ici nous nous crûmes en paradis: la maison était toute neuve et assez bien arrangée; on y dansait tous les soirs, et toute notre cour y était rassemblée. Pendant un de ces bals nous vîmes le grand-duc longtemps occupé à parler à l’oreille de M. Tchoglokoff; celui-ci, après cela, parut chagrin, rêveur et plus renfermé et renfrogné que de coutume. Serge Soltikoff, voyant cela et que Tchoglokoff lui battait singulièrement froid, alla s’asseoir près de Melle Martha Schafiroff, et tâcha de savoir d’elle ce que ce pouvait être que cette intimité peu accoutumée entre le grand-duc et Tchoglokoff. Alors elle lui dit qu’elle ne savait pas ce que c’était, que le grand-duc lui avait dit plusieurs fois: «Serge Soltikoff et ma femme trompent Tchoglokoff d’une manière inouïe; lui il est amoureux de la grande-duchesse; elle ne peut le souffrir. Serge Soltikoff est le confident de Tchoglokoff; il lui fait accroire qu’il travaille pour lui auprès de ma femme, et au lieu de cela il travaille pour lui-même auprès d’elle; et elle, elle peut bien souffrir Serge Soltikoff, qui est amusant; elle s’en sert pour mener Tchoglokoff comme elle veut, et au fond elle se moque de tous les deux. Il faut que je détrompe ce pauvre diable de Tchoglokoff qui me fait pitié, que je lui dise la vérité, et alors il verra qui est son vrai ami, de ma femme ou de moi.» Dès que Serge Soltikoff eut appris ce dangereux dialogue et la scabreuse situation qui s’en suivait, il me le redit, et s’en alla s’asseoir auprès de Tchoglokoff et lui demanda ce qu’il avait. Tchoglokoff au commencement ne voulut point s’expliquer et ne fit que soupirer, ensuite se mit à faire des jérémiades sur la difficulté qu’il y avait à trouver des amis fidèles; enfin Serge Soltikoff le tourna et retourna dans tant de diverses directions, qu’il lui tira l’aveu des conversations qu’il venait d’avoir avec le grand-duc. Assurément on ne pouvait s’attendre à ce qui s’était dit entr’eux, à moins que d’en être instruit. Le grand-duc avait débuté par faire à Tchoglokoff de grandes protestations d’amitié, lui disant qu’il n’y avait que dans les occasions les plus urgentes de la vie qu’on pouvait distinguer les vrais amis des faux; que pour lui prouver la sincérité de la sienne, il allait lui donner une preuve bien marquée de sa franchise: qu’il savait à n’en pas douter, que lui Tchoglokoff était amoureux de moi; qu’il ne lui en faisait pas un crime, que je pouvais lui paraître aimable, et qu’on n’était pas le maître de son cœur; mais qu’il devait l’avertir qu’il choisissait mal ses confidents, qu’il croyait bonnement que Serge Soltikoff était son ami et qu’il travaillait chez moi pour lui, tandis que l’autre ne travaillait que pour lui-même, et qu’il le soupçonnait d’être son rival; que pour moi je me moquais d’eux deux; mais que si lui, Tchoglokoff, voulait suivre ses avis à lui, grand-duc, et se confier à lui, alors il verrait qu’il était son seul et vrai ami. M. Tchoglokoff avait beaucoup remercié le grand-duc de son amitié et de ses protestations d’amitié; mais au fond il avait traité tout le reste de chimère et de vision de son compte.
Il est facile de croire qu’en aucun cas il ne se souciait d’un confident, par état et par caractère aussi peu sûr qu’utile. Ceci une fois dit, Serge Soltikoff n’eut que fort peu de peine à ramener le calme et la tranquillité dans la tête de Tchoglokoff, qui était accoutumé à ne faire ni beaucoup de cas ni beaucoup d’attention aux discours d’un homme qui n’avait aucun jugement, et passait pour tel. Quand je sus tout ceci, j’avoue que j’en fus outrée contre le grand-duc, et pour le détourner de revenir à la charge, je lui fis sentir que je n’ignorais pas ce qui s’était passé entre lui et Tchoglokoff. Il rougit et ne dit pas un mot, s’en alla, me bouda, et les choses en restèrent là.
Revenus à Moscou on nous fit passer de la maison de l’évêque dans les appartements de ce qu’on appelait la maison d’été de l’Impératrice, qui n’avait pas été incendiée. L’Impératrice s’était fait construire de nouveaux appartements dans l’espace de six semaines: à cet effet on avait pris et transporté les poutres de la maison à Pérova, de celle du comte Hendrikoff et de celle des princes de Géorgie. Enfin elle y entra vers le nouvel an.