L’Impératrice fêta le 1er jour de janvier 1754 dans ce palais, et nous eûmes, le grand-duc et moi, l’honneur de dîner avec elle, en public, sous le dais. A table Sa Majesté Impériale parut fort gaie et parlante. Il y avait auprès du trône des tables dressées pour quelques centaines de personnes des premières classes. Pendant le dîner l’Impératrice demanda qui était cette personne si maigre et laide et à cou de grue, qu’elle voyait assise (elle désigna la place). On lui dit que c’était Melle Marthe Schafiroff. Elle éclata de rire, et s’adressant à moi, elle me dit que cela la faisait souvenir d’un proverbe russe qui disait: «Шейка длинна, на висѣлицу годна.» («Cou long n’est bon que pour la pendaison.») Je ne pus m’empêcher de sourire de la malice de ce sarcasme impérial, qui ne tomba pas à terre et que les courtisans se passèrent de bouche en bouche, de façon qu’en me levant de table j’en trouvai déjà plusieurs personnes instruites. Pour le grand-duc, je ne sais pas s’il l’avait entendu; mais ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il n’en souffla pas le mot, et j’eus garde de lui en parler.
Jamais année ne fut plus fertile en incendies que celle de 1753-54. Il m’est arrivé de voir plus d’une fois, des fenêtres de mes appartements du palais d’été, deux, trois, quatre, et jusqu’à cinq incendies à la fois, dans différents endroits de la ville de Moscou. Pendant le carnaval l’Impératrice ordonna qu’il y eût dans ses appartements différents bals et mascarades, pendant l’une desquelles je vis que l’Impératrice eut une longue conversation avec la générale Matiouchkine. Celle-ci ne voulait pas que son fils épousât la princesse Gagarine, ma demoiselle d’honneur; mais l’Impératrice persuada la mère; et la princesse Gagarine, qui avait trente-huit ans bien comptés, eut la permission de se marier avec M. Dmitri Matiouchkine; elle en fut très aise et moi aussi: c’était un mariage d’inclination; Matiouchkine était alors fort beau. Mme Tchoglokoff ne vint pas loger avec nous dans les appartements d’été; elle resta, sous différents prétextes, dans sa maison, qui était fort proche de la cour, avec ses enfants. Mais le vrai était, si sage et aimant tant son mari, elle avait pris de la passion pour le prince Pierre Repnine et une aversion marquée pour son mari. Elle crut qu’elle ne pouvait être heureuse sans confidente, et je lui parus la personne la plus sûre. Elle me montrait toutes les lettres qu’elle recevait de son amant; je gardais son secret fidèlement, avec une exactitude et une prudence scrupuleuses. Elle voyait le prince fort en secret; malgré cela le mari de la dame en eut quelques soupçons. Un officier de la garde-à-cheval, nommé Kaminine lui en avait fait naître. Cet homme était la jalousie et le soupçon personifiés; il l’était par caractère; c’était une ancienne connaissance de Tchoglokoff. Celui-ci s’en ouvrit à Serge Soltikoff, qui chercha à le tranquilliser. J’eus garde de dire à Serge Soltikoff ce que j’en savais, crainte d’indiscrétion quelquefois involontaire. A la fin le mari m’en sonna aussi quelque chose. Je fis la niaise et l’étonnée, et je me tus.
Au mois de février j’eus des indices de grossesse. Le jour même de pâques, pendant la messe, Tchoglokoff tomba malade d’une colique sèche; on lui donna force remèdes, mais son mal ne fit qu’empirer. Pendant la semaine de pâques le grand-duc alla se promener, avec les cavaliers de notre cour, à cheval. Serge Soltikoff était du nombre. Je restai à la maison, parcequ’on craignait de me laisser sortir en mon état et par la raison que j’avais fait deux fausses couches. J’étais seule dans ma chambre, lorsque M. Tchoglokoff me fit prier de passer dans la sienne. J’y allai; je le trouvai au lit. Il me fit mille plaintes de sa femme, me dit qu’elle voyait le prince Repnine, qu’il venait à pied chez elle, que pendant le carnaval il y était venu un jour de bal de la cour, en habit d’arlequin, que Kaminine l’avait fait suivre, enfin Dieu sait tous les détails qu’il me dit.
Au moment qu’il était le plus animé, arriva sa femme; alors il se mit à lui faire en ma présence mille reproches, disant qu’elle l’abandonnait malade. Lui et elle étaient des gens fort soupçonneux et bornés; je mourais de peur que la femme ne crût que c’était moi qui l’avais trahie dans quantité de détails qu’il lui fit alors sur ses entrevues. Sa femme, d’un autre côté, lui dit qu’il ne serait pas étrange si elle le punissait de sa conduite envers elle; que ni lui, ni personne au monde ne pouvait lui reprocher, à elle, de lui avoir manqué jusqu’ici en quoi que ce fût; et elle conclut à dire qu’il lui seyait mal de se plaindre; et l’un et l’autre s’en rapportaient toujours à moi et me prenaient pour juge, pour arbitre dans ce qu’ils disaient. Je me taisais, crainte d’offenser l’un ou l’autre ou tous les deux, ou d’être compromise; le visage me brûlait d’appréhension; j’étais seule avec eux. Au plus fort de la dispute Mme Vladislava vint me dire que l’Impératrice était venue dans mon appartement; j’y courus tout de suite. Mme Tchoglokoff sortit avec moi; mais, au lieu de me suivre, elle s’arrêta dans un corridor où il y avait un escalier, qui donnait dans le jardin, où elle s’assit, à ce qu’on me dit ensuite. Pour moi j’entrai dans ma chambre tout essouflée; j’y trouvai effectivement l’Impératrice. Comme elle me vit hors d’haleine et un peu rouge, elle me demanda où j’avais été? Je lui dis que je venais de chez Tchoglokoff, qui était malade, et que j’avais couru pour revenir au plus vite, ayant appris qu’elle avait bien voulu venir chez moi. Elle ne me fit pas d’autres questions, mais il me parut qu’elle rêvait à ce que je disais, et que cela lui avait paru singulier. Cependant elle continua à parler avec moi. Elle ne demanda pas où était le grand-duc, parcequ’elle le savait sorti: ni lui ni moi, de tout le règne de l’Impératrice, nous n’osions sortir en ville, ni de la maison, sans lui en envoyer demander la permission. Mme Vladislava était dans ma chambre; l’Impératrice lui adressa plusieurs fois la parole, et puis à moi, parla de choses indifférentes, ensuite elle s’en alla au bout d’une petite demi-heure, en me disant qu’à cause de ma grossesse elle me dispensait de paraître les 21 et 25 d’avril. J’étais étonnée que Mme Tchoglokoff ne m’eût pas suivie; je demandai à Mme Vladislava, quand l’Impératrice se fut en-allée, ce que l’autre était devenue; elle me dit qu’elle s’était assise sur l’escalier, où elle avait pleuré. Dès que le grand-duc fut revenu, je contai à Serge Soltikoff ce qui m’était arrivé pendant leur promenade, comment Tchoglokoff m’avait fait appeler, mon appréhension de ce qui s’était dit entre le mari et la femme, et la visite que l’Impératrice m’avait faite. Alors il me dit: «Si c’est comme cela, je juge que l’Impératrice sera venue voir ce que vous faites dans l’absence de votre mari, et afin qu’on voie que vous étiez parfaitement seule chez vous et chez Tchoglokoff, je m’en vais amener tous mes camarades, comme nous sommes crottés jusqu’aux dents, chez Ivan Schouvaloff.» Réellement, le grand-duc s’étant retiré, il s’en alla avec tous ceux qui avaient été à cheval avec le grand-duc, chez Ivan Schouvaloff, qui logeait à la cour. Quand ils y vinrent, celui-ci leur demanda des détails de leur promenade, et Serge Soltikoff me dit ensuite que par ses questions il lui avait paru qu’il ne s’était pas trompé.
Depuis ce jour la maladie de Tchoglokoff ne fit qu’empirer. Le 21 avril, jour de ma naissance, les médecins le regardèrent comme sans espérance de rétablissement. On en instruisit l’Impératrice, qui ordonna, comme elle en avait pris la coutume, de transporter le malade dans sa propre maison, pour qu’il ne mourût pas à la cour, parcequ’elle craignait les morts. Je fus très affligée dès que j’appris l’état dans lequel M. Tchoglokoff se trouvait. Il mourut justement dans le temps où, après plusieurs années de peines et de travail, on était parvenu à le rendre non seulement moins méchant et malfaisant, mais où il était devenu traitable et où même on en pouvait venir à bout, à force d’avoir étudié son caractère. Pour la femme, elle m’aimait sincèrement alors, et d’un argus dur et malveillant elle était devenue une amie ferme et attachée. Tchoglokoff vécut, dans sa maison, encore jusqu’au 25 d’avril, jour du couronnement de l’Impératrice, où il décéda à l’après-dîner. On m’en avertit tout de suite: j’y envoyais quasi à tout moment. J’en fus véritablement affligée et je pleurai beaucoup. Sa femme était alitée aussi les derniers jours de la maladie du mari; il était dans un côté de la maison, elle dans l’autre. Serge Soltikoff et Léon Narichkine se trouvaient dans la chambre de la femme au moment du décès de son mari, les fenêtres de la chambre étaient ouvertes, un oiseau y entra en volant et se plaça sur la corniche du plafond, vis-à-vis du lit de Mme Tchoglokoff. Alors elle dit en voyant cela: «Je suis persuadée que mon mari vient de rendre l’âme, envoyez demander ce qui en est.» On vint dire que réellement il était décédé. Elle disait que cet oiseau était l’âme de son mari. On voulut lui prouver que cet oiseau était un oiseau ordinaire; mais on ne put le retrouver. On lui dit qu’il était envolé; mais comme personne ne l’avait vu, elle resta persuadée que c’était l’âme de son mari qui était venue la trouver.
Dès que les funérailles de M. Tchoglokoff furent achevées, Mme Tchoglokoff voulut venir chez moi. L’Impératrice lui voyant passer le long pont de Yaousa, envoya au devant d’elle lui dire qu’elle la dispensait de ses fonctions près de moi et qu’elle s’en retournât à la maison. Sa Majesté Impériale trouvait mauvais que comme veuve elle sortît si tôt. Le même jour elle nomma M. Alexandre Ivanovitch Schouvaloff pour remplir près du grand-duc les fonctions de feu M. Tchoglokoff. Or ce M. Schouvaloff, non pas par lui-même, mais par la place qu’il occupait, était la terreur de la cour, de la ville et de tout l’empire. Il était chef du tribunal d’inquisition d’état, qu’on appelait alors la chancellerie secrète. Ses fonctions, à ce qu’on disait, lui avaient donné une espèce de mouvement convulsif, qui lui prenait à tout le côté droit du visage, depuis l’œil jusqu’au bas du visage, chaque fois qu’il était affecté par la joie, la colère, la peur ou l’appréhension. Il était étonnant comment on avait choisi cet homme avec une grimace aussi hideuse, pour le mettre continuellement vis-à-vis d’une jeune femme grosse; si j’étais accouchée d’un enfant qui eût ce malheureux tic, je pense que l’Impératrice en aurait été bien fâchée. Cependant cela aurait pu arriver, le voyant toujours, jamais volontiers, et la plupart du temps avec un mouvement de répugnance involontaire, à cause de son personnel, de ses parents, et de sa charge par laquelle on se doutait bien que l’agrément de sa société ne pouvait augmenter. Mais ceci n’était qu’un léger commencement du bon temps qu’on nous préparait, et principalement à moi. Le lendemain on vint me dire que l’Impératrice allait placer de nouveau près de moi la comtesse Roumianzoff. Je savais que celle-ci était ennemie jurée de Serge Soltikoff, qu’elle n’aimait guère plus la princesse Gagarine, qu’elle avait fait beaucoup de tort à ma mère dans l’esprit de l’Impératrice; pour le coup, quand je sus ceci, je perdis toute patience; je me mis à pleurer amèrement et je dis au comte Alexandre Schouvaloff que si on plaçait auprès de moi la comtesse Roumianzoff, je regarderais cela comme un très grand malheur pour moi, que cette femme avait autrefois nui à ma mère, qu’elle l’avait noircie dans l’esprit de l’Impératrice et qu’à présent elle m’en ferait autant, qu’elle avait été crainte comme la peste quand elle avait été chez nous, et qu’il y aurait bien des malheureux de cet arrangement, s’il ne trouvait pas moyen de le détourner. Il me promit d’y travailler et tâcha de me tranquilliser. Craignant surtout pour mon état tellement, il s’en alla chez l’Impératrice, et quand il revint il me dit qu’il espérait que l’Impératrice ne placerait pas la comtesse Roumianzoff auprès de moi. Je n’en entendis plus parler en effet, et on ne s’occupa plus que du départ pour St Pétersbourg. Il fut réglé que nous serions vingt-neuf jours en chemin, c’est-à-dire que nous ne ferions qu’une station de poste par jour. Je mourais de peur qu’on ne laissât Serge Soltikoff et Léon Narichkine à Moscou; mais je ne sais comment il se fit qu’on eut la condescendance de les inscrire dans notre suite.
Enfin nous partîmes, le 10 ou le 11, du palais de Moscou. J’étais en carrosse avec l’épouse du comte Alexandre Schouvaloff, la femme la plus ennuyeuse qu’il soit possible d’imaginer, Mme Vladislava, et la sage-femme dont on prétendait qu’on ne pouvait se passer, parceque j’étais grosse. Je m’ennuyais comme un chien dans ce carrosse, et ne faisais que pleurer. Enfin la princesse Gagarine qui n’aimait pas personnellement la comtesse Schouvaloff, à cause que sa fille, qui était mariée avec Golofkine, cousin de la princesse, avait des manières peu prévenantes avec les parents de son mari, prit un moment où elle put m’approcher, pour me dire qu’elle travaillait, elle, à me rendre Mme Vladislava favorable, parcequ’elle et tout le monde craignait que l’hypocondrie que j’avais de ma situation ne fît tort et à moi et à mon enfant que je portais; que pour Serge Soltikoff, il n’osait m’approcher ni de près ni presque de loin, à cause de la contrainte et présence continuelle des Schouvaloff, mari et femme. Réellement elle parvint à faire entendre raison à Mme Vladislava, qui se prêta du moins à quelque condescendance pour alléger l’état de gêne et de contrainte perpétuelle de laquelle même naissait cette hypocondrie qu’il n’était plus dans mon pouvoir de maîtriser. Il s’agissait de si peu de chose, de quelques instants seulement de conversation; enfin elle réussit. Après vingt-neuf jours de marche aussi ennuyeuse, nous arrivâmes à Pétersbourg, au palais d’été. Le grand-duc y rétablit d’abord ses concerts. Ceci me donnait quelquefois la possibilité de faire la conversation; mais mon hypocondrie était devenue telle qu’à tout moment et à tout propos, j’avais toujours la larme à l’œil, et mille appréhensions me passaient par la tête: en un mot je ne pouvais m’ôter de l’esprit que tout tendait à l’éloignement de Serge Soltikoff.
Nous allâmes à Péterhof; j’y marchais beaucoup, mais malgré cela mes chagrins m’y suivaient en croupe. Au mois d’août nous rentrâmes en ville de rechef occuper le palais d’été. Ce fut pour moi un coup mortel quand j’appris qu’on préparait pour mes couches des appartements attenant et faisant suite à ceux de l’Impératrice. Alexandre Schouvaloff me mena pour les voir; je trouvai deux chambres, comme sont toutes celles du palais d’été, tristes et n’ayant qu’une seule issue, mal meublées en damas cramoisi, et n’ayant quasi pas de meubles et aucune sorte de commodité. Je vis que j’y serais isolée, sans aucune sorte de compagnie et malheureuse comme une pierre. Je le dis à Serge Soltikoff et à la princesse Gagarine, qui, quoique ne s’aimant pas, avaient cependant pour point de réunion leur amitié pour moi. Ils voyaient tout ce que je voyais; mais il était impossible d’y remédier. Je devais passer le mercredi dans ces appartements, très éloignés de ceux du grand-duc. Je me couchai le mardi au soir et me réveillai la nuit avec des douleurs. J’éveillai Mme Vladislava qui envoya chercher la sage-femme, laquelle assura que j’allais accoucher. On alla éveiller le grand-duc qui couchait dans sa chambre, et le comte Alexandre Schouvaloff. Celui-ci envoya chez l’Impératrice, qui ne tarda pas à venir, à peu près vers les deux heures du matin. Je fus fort mal. Enfin vers midi, le lendemain, 20 septembre, j’accouchai d’un fils. Dès qu’il fut emmaillotté, l’Impératrice fit entrer son confesseur qui imposa à l’enfant le nom de Paul, après quoi l’Impératrice tout de suite fit prendre l’enfant par la sage-femme et lui dit de la suivre. Je restai sur le lit de misère. Or ce lit était placé vis-à-vis d’une porte au travers de laquelle je voyais le jour; derrière moi il y avait deux grandes fenêtres qui fermaient mal, et à droite et à gauche de ce lit deux portes, dont l’une donnait dans ma chambre de toilette, et l’autre dans celle qu’occupait Mme Vladislava. Dès que l’Impératrice fut partie, le grand-duc s’en alla aussi de son côté, de même que M. et Mme Schouvaloff, et je ne revis personne jusqu’à trois heures sonnées. J’avais beaucoup sué, je priai Mme Vladislava de me changer de linge, de me mettre au lit; elle me dit qu’elle n’osait pas. Elle envoya plusieurs fois quérir la sage-femme, mais celle-ci ne vint pas. Je demandai à boire, mais je reçus toujours la même réponse. Enfin, après trois heures, arriva la comtesse Schouvaloff, qui avait fait une grande toilette. Quand elle me vit encore couchée à la même place où elle m’avait laissée, elle se récria, disant qu’il y avait de quoi me tuer. Ceci était fort consolant pour moi qui fondais déjà en larmes depuis le moment que j’étais accouchée, et surtout de l’abandon dans lequel j’étais, mal et incommodément couchée, après un travail rude et douloureux, entre des portes et des fenêtres qui fermaient mal, personne n’osant me porter dans mon lit qui était à deux pas, et n’ayant la force de m’y traîner. Mme Schouvaloff s’en alla tout de suite, et je pense qu’elle fit chercher la sage-femme, car celle-ci vint une demi-heure après et nous dit que l’Impératrice était si occupée de l’enfant qu’elle ne l’avait pas laissée aller un instant; pour moi on n’y pensait pas. Cet oubli ou abandon n’était au moins guère flatteur pour moi. Je mourais de soif. Enfin on me mit dans mon lit, et je ne vis plus âme qui vive de la journée, ni même on envoya s’informer de moi. Le grand-duc de son côté ne fit que boire avec ceux qu’il trouva, et l’Impératrice s’occupa de l’enfant. Dans la ville et dans l’empire la joie fut grande de cet événement. Dès le lendemain je commençai à sentir une douleur insupportable et rhumatique, depuis la hanche longeant la cuisse et la jambe gauche. Cette douleur m’empêcha de dormir, et avec cela je pris une forte fièvre. Malgré cela le lendemain les attentions furent les mêmes; je ne vis personne, et personne ne demanda de mes nouvelles. Le grand-duc cependant entra dans ma chambre un moment et puis s’en alla, disant qu’il n’avait pas le temps de rester. Je ne faisais que pleurer et gémir dans mon lit; il n’y avait que Mme Vladislava qui était dans ma chambre; au fond elle me plaignait, mais ne pouvait y remédier. Je n’aimais pas outre cela à être plainte, ni à me plaindre; j’avais l’âme trop fière, et la seule idée d’être malheureuse m’était insupportable: jusqu’ici j’avais fait tout ce que je pouvais pour ne pas paraître telle. J’aurais pu voir le comte Alexandre Schouvaloff et sa femme; mais c’étaient des êtres si insipides et ennuyeux que j’étais toujours enchantée quand ils n’y étaient pas. Le troisième jour on vint de la part de l’Impératrice, demander à Mme Vladislava si un mantelet de satin bleu qu’avait eu, le jour que j’accouchai, Sa Majesté Impériale, parcequ’il faisait très froid dans ma chambre, n’était pas resté dans mon appartement. Mme Vladislava alla chercher partout ce mantelet et enfin le trouva dans un coin de ma chambre de toilette, où on ne l’avait pas remarqué parceque depuis mes couches on entrait peu dans cette chambre. L’ayant trouvé, elle le renvoya tout de suite. Ce mantelet, à ce que nous apprîmes peu de temps après, avait donné lieu à un accident assez singulier. L’Impératrice n’avait aucune heure fixe ni pour son coucher, ni pour son réveil, ni pour son dîner, ni pour son souper, ni pour sa toilette. Une après-dîner de ces trois jours indiqués, elle se coucha sur un canapé où elle avait fait mettre un matelas et des coussins. Etant couchée, elle demanda ce mantelet, ayant froid; on le chercha partout et on ne le trouva pas, parcequ’il était resté dans ma chambre. Alors l’Impératrice ordonna de le chercher sous les coussins de son chevet, croyant qu’on le trouverait là. La sœur de Mme Krouse, cette femme de chambre favorite de l’Impératrice, passa la main sous le chevet de Sa Majesté Impériale, et la retira en disant que sous ce chevet le mantelet n’y était pas, mais qu’il y avait un paquet de cheveux ou quelque chose d’approchant, qu’elle ne savait pas ce que c’était. L’Impératrice tout de suite se leva de sa place et fit lever le matelas et les coussins, et l’on vit, non sans étonnement, un papier dans lequel il y avait des cheveux entortillés autour de quelques racines de légumes. Alors les femmes de l’Impératrice et elle-même se mirent à dire qu’assurément c’était quelque charme ou sortilège, et toutes formèrent des conjectures qui ce pouvait être qui eût la hardiesse de placer ce paquet sous le chevet de l’Impératrice. On en soupçonna une des femmes que Sa Majesté Impériale aimait le mieux; elle était connue sous le nom d’Anna Dmitrevna Doumachéva; mais il n’y avait pas longtemps que cette femme était devenue veuve et avait épousé en secondes noces un valet de chambre de l’Impératrice. MM. Schouvaloff n’aimaient pas cette femme, qui leur était contraire et par son crédit et par la confiance de l’Impératrice, qu’elle possédait depuis la jeunesse; elle était très capable de leur jouer quelque tour qui diminuât de beaucoup leur faveur. Comme les Schouvaloff ne manquaient pas de partisans, aussi ceux-ci commencèrent à envisager la chose au criminel; à ceci l’Impératrice était assez portée d’elle-même, parcequ’elle croyait aux charmes et sortilèges. En conséquence elle ordonna au comte Alexandre Schouvaloff de faire arrêter cette femme, son mari et ses deux fils, dont l’un était officier aux gardes et l’autre page de la chambre de l’Impératrice. Le mari, deux jours après avoir été arrêté, demanda un rasoir pour se faire la barbe et s’en coupa la gorge. Pour la femme et les enfants, ils furent longtemps aux arrêts, et elle avoua que pour que la faveur de l’Impératrice se prolongeât à son égard, elle avait employé ces charmes, et qu’elle avait mis quelques grains de sel brûlé le jeudi saint, dans un verre de vin de Hongrie qu’elle avait présenté à l’Impératrice. On finit cette affaire en exilant la femme et les enfants à Moscou. On fit ensuite courir le bruit comme si un évanouissement que l’Impératrice avait eu peu de temps avant mes couches, était une suite du breuvage que cette femme avait donné à l’Impératrice; mais le fait est qu’elle ne lui avait jamais donné que deux ou trois grains de sel brûlé le jeudi saint, qui assurément ne pouvait pas lui nuire. En cela il n’y avait de répréhensible que la hardiesse de cette femme et sa superstition.
Enfin le grand-duc s’ennuyant le soir sans mes demoiselles d’honneur, auxquelles il faisait la cour, vint me proposer de passer la soirée dans ma chambre: alors il courtisait précisément la plus laide, c’était la comtesse Elisabeth Voronzoff. Le sixième jour le baptême de mon fils eut lieu. Il avait déjà pensé mourir des aphtes. Je ne pouvais avoir de ses nouvelles que furtivement: car demander de ses nouvelles aurait passé pour un doute du soin qu’en prenait l’Impératrice, et aurait été très mal reçu. Elle l’avait pris d’ailleurs dans sa chambre, et dès qu’il criait elle y courait elle-même, et à force de soins on l’étouffait à la lettre. On le tenait dans une chambre extrêmement chaude, emmailloté dans de la flanelle, couché dans un berceau garni de fourrures de renards noirs; on le couvrait d’une couverture de satin piqué et doublé de ouate, et par dessus celle-ci on en mettait une de velours couleur de rose, doublée de fourrure de renard noir. Je l’ai vu moi-même, après cela, bien des fois ainsi couché: la sueur lui coulait du visage et de tout le corps, ce qui fit que devenu plus grand, le moindre air qui venait jusqu’à lui le refroidissait et le rendait malade. Outre cela il y avait autour de lui un grand nombre de vieilles matrones, qui, à force de soins mal entendus et n’ayant pas le sens commun, lui faisaient infiniment plus de maux physiques et moraux que de bien.
Le jour même du baptême l’Impératrice, après la cérémonie, vint dans ma chambre et m’apporta, sur une assiette d’or, un ordre à son cabinet de m’envoyer 100,000 roubles. Elle y avait ajouté un petit écrin, que je n’ouvris que quand elle fut sortie. Cet argent me vint fort à propos, car je n’avais pas le sou et j’étais accablée de dettes. Pour l’écrin, quand je l’eus ouvert, il ne fit pas grand effet sur mon esprit: c’était un très pauvre petit collier avec des boucles d’oreilles et deux misérables bagues que j’aurais eu honte de donner à mes femmes de chambre; dans tout cet écrin il n’y avait pas une pierre qui valut cent roubles; le travail ni le goût n’y brillaient pas non plus. Je me tus et je fis serrer l’écrin impérial. Apparemment qu’on sentit la mesquinerie véritable de ce présent, parceque le comte Alexandre Schouvaloff me vint dire qu’il avait ordre de s’informer chez moi comment me plaisait l’écrin? Je lui répondis que tout ce qui me venait des mains de Sa Majesté Impériale je m’étais accoutumée à le regarder comme sans prix pour moi. Il s’en alla avec ce compliment d’un air joyeux. Il revint ensuite à la charge quand il vit que je ne mettais jamais ce beau collier et surtout les misérables boucles d’oreilles, me disant de les mettre. Je lui répondis qu’aux fêtes de l’Impératrice j’étais accoutumée à mettre ce que j’avais de plus beau, et que ce collier et ces boucles d’oreilles n’étaient pas dans ce cas.