Quatre ou cinq jours après qu’on m’eut apporté l’argent que l’Impératrice m’avait donné, le baron Tcherkassoff, son secrétaire de cabinet, me fit prier de prêter, au nom de Dieu, cet argent au cabinet de l’Impératrice, parcequ’elle demandait de l’argent et qu’il n’y avait pas le sou. Je lui renvoyai son argent et il me le rendit au mois de janvier. Le grand-duc ayant appris le présent que l’Impératrice m’avait fait, se mit dans une colère terrible de ce qu’elle ne lui avait rien donné à lui. Il en parla avec véhémence au comte Alexandre Schouvaloff. Celui-ci alla le dire à l’Impératrice, qui envoya au grand-duc tout de suite une somme pareille à celle qu’elle m’avait donnée, et à cette fin on m’emprunta ma somme à moi. Il faut dire la vérité, les Schouvaloff en général étaient les êtres les plus peureux, et c’est par là qu’on pouvait les mener; mais ces belles qualités alors n’étaient pas encore tout-à-fait découvertes.
Après le baptême de mon fils il y eut des fêtes, bals, illuminations, feux d’artifice, à la cour; pour moi j’étais toujours dans mon lit, malade et souffrant un grand ennui. Enfin on choisit le dix-septième jour de mes couches pour m’annoncer deux fort agréables nouvelles à la fois: la première, que Serge Soltikoff était nommé pour porter la nouvelle de la naissance de mon fils en Suède; la seconde, que le mariage de la princesse Gagarine était fixé pour la semaine suivante; c’est-à-dire en bon français, que j’allais être incessament séparée des deux personnes que j’aimais le mieux de tout ce qui m’entourait. Je me renfonçai plus que jamais dans mon lit, où je ne faisais que m’affliger. Pour m’y tenir je prétendis des redoublements de mal à la jambe, qui m’empêchaient de me lever; mais le vrai est que je ne pouvais ni ne voulais voir personne, parceque j’étais chagrine.
Pendant mes couches le grand-duc eut aussi un grand crève-cœur, car le comte Alexandre Schouvaloff vint lui dire qu’un ancien chasseur du grand-duc, nommé Bastien, à qui l’Impératrice avait ordonné, il y avait quelques années, de marier Melle Schenck, mon ancienne fille de chambre, était venu lui dénoncer comme quoi il avait entendu de je ne sais qui, que Bressan voulait donner je ne sais quoi à boire au grand-duc. Or ce Bastien était un grand gueux et un ivrogne, qui buvait de temps en temps avec Son Altesse Impériale, et s’étant brouillé avec Bressan, qu’il croyait plus en faveur près du grand-duc que lui, il pensait lui jouer un mauvais tour. Le grand-duc les aimait tous les deux. Bastien fut mis à la forteresse; Bressan pensa y être mis aussi, mais il en fut quitte pour la peur. Le chasseur fut banni du pays et renvoyé en Holstein avec sa femme, et Bressan garda sa place, parcequ’il servait d’espion à tout le monde. Serge Soltikoff après quelques délais provenus de ce que l’Impératrice ne signait ni souvent ni aisément, partit. La princesse Gagarine, en attendant, se maria au terme fixé.
Quand les quarante jours de mes couches furent passés, l’Impératrice, pour les relevailles, vint une seconde fois dans ma chambre. Je m’étais levée du lit pour la recevoir; mais elle me vit si faible et si défaite qu’elle me fit asseoir pendant les prières que lut son confesseur. On m’avait apporté mon fils dans ma chambre. C’était la première fois que je le voyais après sa naissance. Je le trouvai fort beau, et sa vue me réjouit un peu; mais au moment même que les prières furent finies, l’Impératrice le fit emporter et s’en alla. Le 1er de novembre fut fixé par Sa Majesté Impériale pour que je reçusse les félicitations d’usage, après les six semaines de couches. A cet effet on mit des ameublements fort riches dans la chambre à côté de la mienne, et là, assise sur un lit de velours couleur de rose brodé en argent, tout le monde vint me baiser la main. L’Impératrice y vint aussi, et de chez moi elle passa au palais d’hiver, et nous eûmes ordre de la suivre deux ou trois jours après. On nous logea dans les chambres qu’avait occupées ma mère et qui proprement faisaient partie de la maison Yagoujisky et mi-partie de la maison Ragousinsky; l’autre moitié de cette dernière était occupée par le collège des affaires étrangères. On bâtissait alors le palais d’hiver, à côté de la grande place.
Je passai du palais d’été dans l’habitation d’hiver, dans la ferme résolution de ne pas quitter ma chambre aussi longtemps que je ne me sentirais pas assez de force pour vaincre mon hypocondrie. Je lisais alors l’Histoire d’Allemagne et l’Histoire Universelle de Voltaire, après quoi je lus, cet hiver, autant de livres russes que je pus m’en procurer, entr’autres deux immenses tomes de Baronius traduits en russe; puis je tombai sur l’Esprit des Lois de Montesquieu, après quoi je lus les Annales de Tacite, qui firent une singulière révolution dans ma tête, à laquelle peut-être la disposition chagrine de mon esprit à cette époque ne contribua pas peu. Je commençais à voir plus de choses en noir, et à chercher des causes plus profondes et plus calquées sur les intérêts divers dans les choses qui se présentaient à ma vue. Je rassemblai mes forces pour sortir à noël. Effectivement j’assistai au service divin, mais à l’église même il me prit un frisson et des douleurs par tout le corps, de façon que revenue chez moi, je me déshabillai et me couchai dans mon lit, qui n’était autre chose qu’une chaise longue que j’avais placée devant une porte condamnée, par laquelle il me paraissait qu’il ne perçait pas de vent, parceque, outre une portière doublée de drap, il y avait encore un grand écran, mais qui m’a, je crois, donné toutes les fluxions qui m’accablèrent pendant cet hiver. Le lendemain de noël la chaleur de la fièvre était si grande que je battais la campagne. Quand je fermais les yeux je ne voyais que les figures mal dessinées des carreaux du fourneau qui était au pied de ma chaise longue, la chambre étant petite et étroite. Pour ma chambre à coucher, je n’y entrais guère, parcequ’elle était très froide, à cause des fenêtres qui donnaient au levant et au nord, des deux côtés, sur la Néva. La seconde cause qui m’en bannissait était la proximité des appartements du grand-duc, où, pendant le jour et une partie de la nuit, il y avait toujours un tapage à-peu-près comme celui d’un corps de garde. Outre cela, comme lui et tout ce qui l’entourait fumait beaucoup, la désagréable vapeur et odeur du tabac s’y faisait sentir. Je me tins donc tout l’hiver dans cette pauvre petite chambre étroite, qui avait deux fenêtres et un trumeau, ce qui en tout pouvait faire l’étendue de sept à huit archines de long sur quatre de large en trois portes.
1755.
C’est ainsi que commença l’année 1755. Depuis noël jusqu’au carême il n’y eut que fêtes à la cour et en ville. C’était toujours encore la naissance de mon fils qui y donnait lieu; tout le monde tour-à-tour s’empressait, à l’envi l’un de l’autre, de donner les repas, les bals, les mascarades, les illuminations et feux d’artifice les plus beaux possibles. Je n’assistai à aucun, sous prétexte de maladie.
Vers la fin du carnaval Serge Soltikoff revint de Suède. Pendant son absence le grand-chancelier comte Bestoujeff m’envoya toutes les nouvelles qu’il recevait de lui et les dépêches du comte Panine, alors envoyé de Russie en Suède, par Mme Vladislava, à qui son beau-fils, le premier commis du grand-chancelier, les remettait, et je les renvoyai par la même voie. Encore j’appris par la même voie que dès que Serge Soltikoff serait revenu, on avait décidé de l’envoyer résider, comme ministre de Russie, à Hambourg, à la place du prince Alexandre Galitzine qu’on plaçait à l’armée. Ce nouvel arrangement ne diminua pas mon chagrin.
Quand Serge Soltikoff fut revenu il envoya me dire par Léon Narichkine de lui indiquer si je pouvais trouver un moyen de le voir. J’en parlai à Mme Vladislava qui consentit à cette entrevue. Il devait passer chez elle, de là chez moi. Je l’attendis jusqu’à trois heures du matin, mais il ne vint pas; j’étais dans des transes mortelles de ce qui avait pu l’empêcher de venir. J’appris le lendemain qu’il avait été entraîné, par le comte Roman Voronzoff, dans une loge de francs-maçons, et prétendait qu’il n’avait pas pu s’en retirer sans donner du soupçon. Mais je questionnai et retournai tant Léon Narichkine, que je vis clair comme le jour qu’il avait manqué faute d’empressement et d’attention pour moi, sans aucun égard à ce que je souffrais depuis si longtemps uniquement par attachement pour lui. Léon Narichkine lui-même, quoique son ami, ne l’excusait guère ou point du tout. A dire vrai, j’en fus très piquée. Je lui écrivis une lettre où je me plaignais amèrement de ces procédés. Il me répondit et vint chez moi; il ne lui était pas difficile de m’apaiser, parceque j’y étais très portée. Il me persuada de sortir en public; je suivis son conseil et je parus le 10 février, jour de naissance du grand-duc et du carême-prenant. Je me fis faire pour ce jour-là un habit superbe de velours bleu brodé en or. Comme dans ma solitude j’avais fait mainte et mainte réflexion, je pris la résolution de faire sentir à ceux qui m’avaient causé tant de divers chagrins, autant qu’il dépendait de moi, qu’on ne m’offensait pas impunément, et que ce n’était pas par de mauvais procédés qu’on gagnait mon affection ou mon approbation. En conséquence je ne négligeais aucune occasion où je pouvais témoigner à MM. Schouvaloff comment ils m’avaient disposée en leur faveur; je leur marquais un profond mépris; je faisais remarquer aux autres leur méchanceté, leur bêtise; je les tournais en ridicule partout où je pouvais; j’avais toujours quelque sarcasme à leur lancer qui ensuite courait la ville et amusait la malignité à leurs dépens; en un mot je me vengeais d’eux de toutes les manières dont je pouvais m’aviser; en leur présence je ne manquais jamais de distinguer ceux qu’ils n’aimaient pas. Comme il y avait grand nombre de gens qui les haïssaient, je ne manquai pas de chalands. Les comtes Rasoumowsky, que j’avais toujours aimés, furent plus caressés que jamais; je redoublai d’attention et de politesse envers tout le monde, excepté les Schouvaloff; en un mot je me tins fort droite: je marchais tête levée, plutôt en chef d’une très grande faction qu’en personne humiliée et opprimée. MM. Schouvaloff ne surent un moment sur quel pied danser. Ils tinrent conseil et on eut recours aux ruses et intrigues de courtisans. Dans ce temps parut en Russie un M. Brockdorf, gentilhomme holsteinois, qui ci-devant avait été renvoyé de la frontière de Russie (où il voulait venir) par les entours d’alors, Brummer et Berkholz, parcequ’ils le connaissaient pour un homme de très mauvais caractère et propre à l’intrigue. Cet homme-là se présenta fort à propos pour MM. Schouvaloff. Comme il avait une clef de chambellan du grand-duc, comme duc de Holstein, celle-ci lui donna les entrées chez Son Altesse Impériale, qui d’ailleurs était favorablement disposé pour chaque bûche qui venait de ce pays-là. Cet homme-là trouva accès auprès du comte Pierre Schouvaloff, et voici comment. Il fit sa connaissance, dans l’hôtellerie où il logeait, avec un homme qui ne sortait pas des hôtelleries de Pétersbourg que pour aller chez trois filles allemandes assez jolies, nommées Reifenstein. Une de ces filles jouissait d’un entretien que lui avait assigné le comte Pierre Schouvaloff. L’homme en question s’appelait Braun: c’était une espèce de maquignon pour toutes choses. Il introduisit Brockdorf chez ces filles. Là il fit connaissance du comte Pierre Schouvaloff; celui-ci lui fit de grandes protestations d’attachement pour le grand-duc, et, de fil en aiguille, se plaignit de moi. M. Brockdorf, à la première occasion, rapporta tout ceci au grand-duc, et on le dressa à mettre, à ce qu’il disait, sa femme à la raison. A cet effet Son Altesse Impériale, un jour que nous avions dîné, vint dans ma chambre et me dit que je commençais à être d’une fierté insupportable; qu’il saurait me mettre à la raison. Je lui demandai en quoi consistait cette fierté? Il me répondit que je me tenais fort droite. Je lui demandai si pour lui plaire il fallait se tenir le dos courbé, comme les esclaves du Grand-Seigneur? Il se fâcha et me dit qu’il saurait bien me mettre à la raison. Je lui demandai comment? Alors il se mit le dos contre la muraille et tira son épée jusqu’à la moitié et me la montra. Je lui demandai ce que cela signifiait, s’il prétendait se battre avec moi, qu’alors il m’en faudrait une aussi. Il remit son épée à demi-tirée dans le fourreau, et me dit que j’étais devenue d’une méchanceté épouvantable. Je lui demandai en quoi? alors il me dit, en balbutiant: «Mais, vis-à-vis des Schouvaloff.» A ceci je lui répondis que ce n’était qu’un rendu, et qu’il ferait bien de ne pas parler de ce qu’il ne savait pas, ni n’entendait pas. Il se mit à dire: «Voilà ce que c’est que de ne pas se fier à ses vrais amis; alors on s’en trouve mal. Si vouz vouz étiez fiée à moi, vouz vouz en seriez trouvée fort bien.» Je lui dis: «Mais en quoi fiée?»—Alors il commença à tenir des propos d’une telle extravagance et si hors du sens commun le plus ordinaire, que, voyant qu’il extravaguait purement et simplement, je le laissai dire sans lui répondre et saisis un intervalle qui me parut favorable, pour lui conseiller d’aller se coucher: car je voyais clairement que le vin lui avait aliéné la raison et abruti toute existence de sens commun. Il suivit mon conseil et alla se coucher. Il commençait déjà alors à avoir constamment une odeur de vin, mêlée à celle de tabac à fumer, qui à la lettre était insupportable à ceux qui l’approchaient de près. Le même soir, tandis que j’étais à jouer aux cartes, le comte Alexandre Schouvaloff vint me signifier de la part de l’Impératrice, comme quoi elle avait défendu aux dames d’employer dans leur parure quantité de chiffons qui étaient spécifiés dans l’annonce. Pour lui montrer comment Son Altesse Impériale m’avait corrigée, je lui ris au nez, et lui dis qu’il aurait pu se dispenser de me notifier cette annonce, parceque je ne mettais jamais aucun des chiffons qui déplaisaient à Sa Majesté Impériale; que d’ailleurs je ne faisais point consister mon mérite dans la beauté ni dans la parure; que quand l’une était passée, l’autre devenait ridicule: qu’il n’y avait que le caractère qui restait. Il écouta ceci jusqu’au bout, en clignotant de l’œil droit, comme c’était sa coutume, et s’en alla avec sa grimace. Je fis remarquer ceci à ceux que j’avais avec moi en le contrefaisant, ce qui fit rire la compagnie. Quelques jours après le grand-duc me dit qu’il voulait demander de l’argent à l’Impératrice pour ses affaires de Holstein, qui allaient toujours de pis en pis, et que c’était Brockdorf qui lui conseillait cela. Je vis bien que c’était une amorce qu’on lui tendait pour lui en faire espérer par MM. Schouvaloff; je lui dis s’il n’y avait pas moyen de faire autrement? Il me dit qu’il me montrerait là-dessus ce que les holsteinois lui représentaient. Il le fit en effet, et après avoir vu les papiers qu’il me fit voir, je dis qu’il me paraissait qu’il pouvait se passer de mendier de l’argent chez madame sa tante, qui peut-être encore le lui refuserait, n’y ayant pas six mois qu’elle lui avait donné 100,000 roubles; mais il resta de son avis, et moi du mien. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’on lui fit longtemps espérer qu’il en aurait, et qu’il n’eut rien.
Après pâques nous allâmes à Oranienbaum. Avant de partir l’Impératrice me permit de voir mon fils, pour la troisième fois depuis qu’il était né. Il fallait passer tous les appartements de Sa Majesté Impériale pour parvenir jusqu’à sa chambre. Je le trouvai dans une chaleur étouffante, comme je l’ai déjà conté. Arrivés à la campagne nous y vîmes un phénomène. Son Altesse Impériale, à qui les Holsteinois prêchaient continuellement le déficit, et à qui tout le monde disait de diminuer ce monde inutile, que d’ailleurs il ne pouvait voir que furtivement et par parcelles, s’avisa et s’enhardit tout-à-coup d’en faire venir un détachement entier. C’était encore une manigance de ce malheureux Brockdorf, qui flattait la passion dominante de ce prince. Aux Schouvaloff il avait fait entendre qu’en lui connivant ce jouet ou hochet, ils s’assureraient sa faveur à jamais, qu’ils l’occuperaient par là et seraient sûrs de son approbation pour tout ce qu’ils entreprendraient ailleurs. A l’Impératrice, qui détestait le Holstein et tout ce qui en venait, qui avait vu que des hochets militaires pareils avaient perdu le père du grand-duc, le duc Charles Frédérick, dans l’esprit de Pierre I et dans celui du public de Russie, au commencement il paraît qu’on cacha la chose et qu’on lui dit que c’était si petite chose qu’il n’y avait pas la peine d’en parler, et d’ailleurs la présence seule du comte Schouvaloff était un frein suffisant pour que la chose fût sans conséquence. Embarqué à Kiel ce détachement arriva à Cronstadt et parvint à Oranienbaum. Le grand-duc qui, du temps de Tchoglokoff, n’avait porté l’uniforme de Holstein que dans sa chambre et comme furtivement, déjà n’en portait plus d’autre, excepté les jours de cour, quoiqu’il fût lieutenant-colonel du régiment Préobrajensky, et qu’il eût outre cela un régiment de cuirassiers en Russie. Pour moi, le grand-duc fit, par le conseil de Brockdorf, un grand secret de ce transport de troupes. J’avoue que, quand je l’appris, je frémis de l’effet détestable que cette démarche devait faire pour le grand-duc, dans le public russe et même dans l’esprit de l’Impératrice dont je n’ignorais pas du tout les sentiments. M. Alexandre Schouvaloff vit passer ce détachement devant le balcon d’Oranienbaum, en clignotant de l’œil; j’étais à côté de lui. Intérieurement il désapprouvait ce que lui et ses parents étaient convenus de tolérer. La garde du château d’Oranienbaum était au régiment d’Inguermanie, qui alternait avec celui d’Astracan. J’appris qu’en voyant passer les troupes de Holstein, ils avaient dit: «Ces maudits allemands sont tous vendus au roi de Prusse; c’est tout autant de traîtres qu’on amène en Russie.» En général le public était scandalisé de cette apparition; les plus attachés haussaient les épaules, les plus modérés trouvaient la chose ridicule; au fond c’était un enfantillage très imprudent. Pour moi je me taisais, et quand on m’en parlait j’en disais mon avis, de façon qu’on vît que je n’approuvais nullement la chose, que je regardais en effet, de quelque côté qu’on la tourne, comme très nuisible au bien-être du grand-duc; car quelle autre opinion pouvait-on avoir en l’examinant? Son seul plaisir ne pouvait jamais compenser le mal que cela devait lui faire dans l’opinion publique. Mais le grand-duc, enthousiasmé de sa troupe, alla s’établir avec elle dans le camp qu’il fit dresser à cet effet, et ne fit que les exercer. Ensuite il fallait les nourrir, et à ceci on n’avait nullement pensé. Cependant la chose était pressante; il y eut quelques débats avec le maréchal de la cour, qui n’était pas préparé à la demande; mais enfin il s’y prêta, et les laquais de la cour, avec les soldats de la garde du château, du régiment d’Inguermanie, furent employés pour porter de la cuisine du château au camp, de quoi nourrir les nouveaux arrivés. Ce camp n’était pas bien près de la maison; on ne donna rien ni aux uns ni aux autres pour leur peine: on peut s’imaginer la belle impression que devait faire un arrangement aussi sage et prudent. Les soldats du régiment d’Inguermanie disaient: «Nous voilà devenus les valets de ces maudits allemands.» La livrée de la cour disait: «Nous sommes employés à servir un ramas de manants.» Quand je vis et appris ce qui se passait, je résolus très fermement de me tenir le plus éloignée que je pourrais de ce nuisible jeu d’enfants. Les cavaliers de notre cour, qui étaient mariés, avaient leurs femmes avec eux, ceci faisait une assez nombreuse compagnie; les cavaliers eux-mêmes n’avaient rien à faire au camp holsteinois, dont Son Altesse ne débouchait plus. Ainsi au milieu de cette compagnie de gens de la cour et avec elle, j’allais me promener le plus que je pouvais, mais toujours du côté opposé au camp, duquel nous n’approchions ni de loin ni de près.