Il me prit alors fantaisie de me faire un jardin à Oranienbaum, et comme je savais que le grand-duc ne me donnerait pas un pouce de terre pour cela, je priai le prince Galitzine de me vendre ou de me céder un espace de cent toises de terrain inutile et depuis longtemps abandonné, qu’ils avaient tout à côté d’Oranienbaum. Ce terrain appartenant à huit ou dix personnes de leur famille, ils me le cédèrent volontiers, n’en retirant rien. Je commençai donc à faire des plans et à planter, comme c’était la première gourme que je jetais en fait de plans et de bâtisse, elle devint vaste. J’avais un vieux chirurgien, Gyon, qui, voyant cela, me disait: «A quoi bon cela? Souvenez-vous de moi, je vous prédis que vous abandonnerez un jour tout cela.» Sa prédiction s’est vérifiée; mais il me fallait alors un amusement, et c’en était un à exercer l’imagination. J’employai, au commencement, à planter mon jardin le jardinier d’Oranienbaum, nommé Lamberti; il avait été chez l’Impératrice, lorsqu’elle était encore princesse, dans la terre de Zarskoé-Sélo, d’où elle l’avait placé à Oranienbaum; il se mêlait de prédictions: entr’autres celle au sujet de l’Impératrice s’était accomplie; il avait prédit qu’elle monterait au trône. Ce même homme m’a dit et répété, autant de fois que j’ai voulu l’entendre, que je deviendrais impératrice souveraine de Russie; que je verrais fils, petit-fils, et arrière petit-fils, et mourrais dans une grande vieillesse, passé les quatre-vingts ans. Il fit plus, il fixa l’année de mon avènement au trône six ans avant l’évènement. C’était un homme très singulier, et qui parlait avec une assurance dont rien ne le détournait. Il prétendait que l’Impératrice lui voulait du mal de ce qu’il lui avait prédit ce qui lui était arrivé, et qu’elle l’avait renvoyé de Zarskoé-Sélo à Oranienbaum, parcequ’elle le craignait.
A la Pentecôte, je pense, on nous tira d’Oranienbaum pour nous faire venir en ville. C’est à peu près dans ce temps-là que l’ambassadeur d’Angleterre, le chevalier Williams, vint en Russie. Il avait dans sa suite le comte Poniatowsky, polonais, fils de celui qui avait suivi le parti de Charles XII, roi de Suède. Après un court séjour en ville, nous retournâmes à Oranienbaum, où l’Impératrice ordonna de fêter la St Pierre. Elle n’y vint pas elle-même, parcequ’elle ne voulait pas fêter la première fête de mon fils Paul, qui tombe le même jour; elle resta à Péterhof. Là elle se mit à une fenêtre, où apparemment elle resta toute la journée, car tous ceux qui vinrent à Oranienbaum disaient l’avoir vue à cette fenêtre. Il vint un fort grand monde; on dansa dans la salle qui est à l’entrée de mon jardin et puis on y soupa; les ambassadeurs et les ministres étrangers y vinrent. Je me souviens que l’ambassadeur d’Angleterre, le chevalier Williams, au souper fut mon voisin, et que nous fîmes une conversation aussi agréable que gaie: comme il avait beaucoup d’esprit et de connaissances, et que l’Europe entière lui était connue, il n’était pas difficile de faire conversation avec lui. J’appris ensuite qu’il s’était autant amusé que moi à cette soirée, et qu’il parlait de moi avec éloge, ce qui ne m’a jamais manqué avec les têtes ou les esprits qui quadraient avec la mienne, et comme alors j’avais moins d’envieux, on parlait de moi généralement avec assez d’éloges; je passais pour avoir de l’esprit, et quantité de gens qui me connaissaient de plus près, m’honoraient de leur confiance, se fiaient à moi, me demandaient conseil, et se trouvaient bien de ceux que je leur donnais. Le grand-duc depuis longtemps m’appelait Mme la Ressource, et, quelque fâché ou boudeur qu’il fût contre moi, s’il se trouvait en détresse sur quelque point que ce fût, il venait courir à toutes jambes, comme il en avait l’habitude, chez moi, pour attraper mon avis, et dès qu’il l’avait saisi, il se sauvait de rechef à toutes jambes. Je me souviens encore qu’à cette fête de St Pierre, à Oranienbaum, voyant danser le comte Poniatowsky, je parlai au chevalier Williams de son père et du mal qu’il avait fait à Pierre I. L’ambassadeur d’Angleterre me dit beaucoup de bien du fils et me confirma ce que je savais, c’est-à-dire que son père et la famille de sa mère, les Czartorisky, composaient alors le parti russe en Pologne, et qu’il avait envoyé ce fils en Russie, et le lui avait confié, pour le nourrir dans leurs sentiments pour la Russie, et qu’ils espéraient que ce jeune homme réussirait en Russie. Il pouvait avoir alors vingt-deux à vingt-trois ans. Je lui répondis qu’en général je regardais, pour les étrangers, la Russie comme la pierre d’achoppement du mérite, et que celui qui réussirait en Russie pouvait être sûr de réussir dans toute l’Europe. Cette remarque je l’ai toujours regardée comme immanquable, car on n’est nulle part plus habile qu’en Russie à remarquer le faible, le ridicule, et le défaut d’un étranger; on peut être assuré qu’on ne lui passera rien, parceque naturellement tout russe n’aime foncièrement aucun étranger.
Environ ce temps-là j’appris comme quoi la conduite de Serge Soltikoff avait été peu mesurée, tant en Suède qu’à Dresde, dans l’un et l’autre pays. Outre cela il en avait conté à toutes les femmes qu’il avait rencontrées. Au commencement je ne voulais rien en croire, mais à la fin je l’entendis répéter de tant de côtés, que ses amis même ne purent le disculper. Durant cette année je me liai plus que jamais d’amitié avec Anne Narichkine; Léon, son beau-frère, y contribua beaucoup. Il était toujours, lui troisième, avec nous, et ses folies ne finissaient plus. Il nous disait quelquefois: «A celle de vous deux qui se conduira le mieux, je destine un bijou dont vous me remercierez!» On le laissait dire et personne n’était curieux de lui demander ce que c’était que ce bijou.
En automne les troupes de Holstein furent renvoyées par mer, et nous allâmes occuper le palais d’été. Pendant ce temps-là Léon Narichkine tomba malade d’une fièvre chaude, durant laquelle il m’écrivit des lettres que je voyais bien qui n’étaient pas de lui. Je lui répondis. Il me demandait par ses lettres tantôt des confitures, tantôt d’autres misères pareilles, et puis il m’en remerciait. Les lettres étaient parfaitement bien écrites et fort gaies; il disait qu’il employait la main de son secrétaire. Enfin j’appris que ce secrétaire était le comte Poniatowsky, et que celui-ci ne débougeait pas de chez lui et s’était faufilé avec la maison Narichkine. Du palais d’été, à l’entrée de l’hiver, on nous fit passer au nouveau palais d’hiver, que l’Impératrice avait fait bâtir, en bois, là où est présentement la maison des Tchitchérine. Ce palais prenait tout le quartier jusque vis-à-vis la maison de la comtesse Matiouchkine, qui appartenait alors à Naoumoff; mes fenêtres étaient vis-à-vis de cette maison, qui était occupée par les demoiselles d’honneur. En y entrant, je fus singulièrement frappée de la hauteur et grandeur des appartements qu’on nous y destinait: quatre grandes antichambres et deux chambres avec un cabinet, étaient préparées pour moi, et autant pour le grand-duc; nos appartements étaient assez bien distribués pour que je n’eusse pas à souffrir de la proximité de ceux du grand-duc. C’était un grand point de gagné. Le comte Alexandre Schouvaloff remarqua mon contentement, et alla tout de suite dire à l’Impératrice que j’avais beaucoup loué la grandeur et la quantité des appartements qui m’étaient destinés, ce qu’il me dit ensuite avec une sorte de contentement marqué par son clignotement d’œil, accompagné d’un sourire.
Dans ce temps-là, et longtemps après, le principal jouet du grand-duc, en ville, était une excessive quantité de petites poupées, de soldats de bois, de plomb, d’amadou et de cire, qu’il rangeait sur des tables fort étroites qui prenaient toute une chambre; entre ces tables à peine pouvait-on passer. Il avait cloué des bandes étroites de laiton le long de ces tables; à ces bandes de laiton étaient attachées des ficelles, et quand on tirait celles-ci, les bandes de laiton faisaient un bruit qui, selon lui, imitait le feu roulant des fusils. Il célébrait les fêtes de la cour avec beaucoup de régularité, en faisant faire le feu roulant à ces troupes-là; outre cela chaque jour on relevait la garde, c’est-à-dire que de chaque table on prenait les poupées qui étaient censées monter la garde; il assistait à cette parade en uniforme, bottes, éperons, hausse-col et écharpe; ceux de ses domestiques qui étaient admis à ce bel exercice, étaient obligés d’y assister de même.
Vers l’hiver de cette année, je me crus de nouveau grosse; on me saigna. J’eus une fluxion, ou plutôt je crus en avoir aux deux joues; mais, après avoir souffert pendant quelques jours, il me sortit quatre dents mâchelières, aux quatre extrémités des mâchoires. Comme nos appartements étaient très spacieux, le grand-duc établit toutes les semaines un bal et un concert; il n’y venait que les demoiselles d’honneur et les cavaliers de notre cour, avec leurs épouses. Les bals étaient intéressants selon le monde qui y venait, jamais beaucoup. Les Narichkine étaient plus sociables que les autres: dans ce nombre je compte Mmes Siniavine et Ismaïloff, sœurs de Narichkine, et la femme du frère ainé, dont j’ai déjà fait mention. Léon Narichkine, toujours plus fou que jamais, et regardé par tout le monde comme un homme sans conséquence, ce qu’il était en effet, avait pris l’habitude de courir continuellement de la chambre du grand-duc à la mienne, ne s’arrêtant nulle part longtemps. Pour entrer chez moi, il avait pris la coutume de miauler comme un chat à la porte de ma chambre, et quand je lui répondais, il entrait. Le 17 décembre, entre six et sept heures du soir, il s’annonça ainsi à ma porte; je lui dis d’entrer. Il débuta par me faire des compliments de sa belle-sœur, me disant qu’elle ne se portait pas trop bien; ensuite il me dit: «Mais vous devriez l’aller voir.» Je lui dis: «Je le ferais volontiers, mais vous savez que je ne puis sortir sans permission, et qu’on ne me permettra jamais d’aller chez elle.» Il me répondit: «Je vous y mènerai.» Je lui répartis: «Avez-vous perdu l’esprit? comment aller avec vous! on vous mettra, vous, à la forteresse, et moi, j’en aurai Dieu sait quelle bagarre.»—«Oh!» dit-il, «personne ne le saura; nous prendrons nos précautions.»—«Comment cela?»—Alors il me dit: «Je viendrai vous prendre dans une heure ou deux d’ici; le grand-duc soupera (il y avait longtemps que sous prétexte de ne pas souper, je restais dans ma chambre); il sera à table pendant une partie de la nuit, ne se lèvera que fort gris, et ira se coucher (il couchait alors la plupart du temps chez lui, depuis mes couches); pour plus de sûreté habillez-vous en homme, et nous irons chez Anna Nikitichna Narichkine ensemble.» L’aventure commença à me tenter; j’étais toujours seule dans ma chambre avec mes livres, sans aucune compagnie; enfin à force de débattre avec lui ce projet fou par lui-même, et qui m’avait paru tel au premier abord, j’y trouvai la possibilité de me procurer un moment d’amusement et de gaîté. Il sortit. J’appelai un coiffeur Kalmouck que j’avais, et lui dis de m’apporter un de mes habits d’homme et tout ce qu’il me fallait à cet effet, parceque j’avais besoin d’en faire présent à quelqu’un. Ce garçon avait la coutume de ne pas desserrer les dents, et on avait plus de peine à le faire parler qu’on n’en a avec d’autres pour les faire taire. Il s’acquitta de ma commission avec promptitude et m’apporta tout ce qu’il me fallait. Je prétendis un mal de tête et j’allai me coucher de meilleure heure. Dès que Mme Vladislava m’eût couchée et qu’elle se fut retirée, je me relevai et m’habillai de pied en cap en homme; j’accommodai mes cheveux le mieux que je pus: il y avait longtemps que j’avais cette habitude, et je n’y étais pas gauche. A l’heure marquée, Léon Narichkine vint, par les appartements du grand-duc, miauler à ma porte, que je lui ouvris. Nous passâmes par une petite antichambre dans le vestibule, et nous nous mîmes dans son carrosse, sans que personne nous vît, riant comme des fous de notre escapade. Léon logeait avec son frère et la femme de celui-ci dans la même maison. Arrivés dans cette maison, Anna Nikitichna, qui ne se doutait de rien, y était; nous y trouvâmes le comte Poniatowsky. Léon annonça un de ses amis, qu’il pria de recevoir bien, et la soirée se passa du ton le plus fou qu’on peut s’imaginer. Après une heure et demie de visite je m’en allai et revins à la maison le plus heureusement du monde, sans qu’âme qui vive nous rencontrât. Le lendemain, jour de naissance de l’Impératrice, à la cour le matin et le soir au bal, personne de nous qui étions du secret ne pouvions nous regarder sans éclater de rire de la folie de la veille. Quelques jours après, Léon proposa une contrevisite, qui devait avoir lieu chez moi; et de la même manière il amena son monde dans ma chambre, si bien que personne n’en eut vent. C’est ainsi que commença l’année 1756. Nous prîmes un plaisir singulier à ces entrevues furtives; il n’y avait de semaine qu’il n’y en eût une ou deux, et jusqu’à trois, tantôt chez les uns, tantôt chez les autres; et quand il y avait quelqu’un de la société malade, pour sûr c’était chez lui qu’on allait. Quelquefois à la comédie, sans nous parler, par certains signes convenus, quoique dans différentes loges et quelques-uns au parterre, chacun par un geste savait où se rendre, et jamais il n’y eut de méprise entre nous; seulement qu’il m’est arrivé deux fois de revenir à pied à la maison, ce qui était une promenade.
1756.
On se préparait alors pour la guerre avec le roi de Prusse. L’Impératrice, par son traité avec la maison d’Autriche, devait donner trente mille hommes de secours: c’était l’opinion du grand-chancelier Bestoujeff; mais la maison d’Autriche voulait que la Russie l’assistât de toutes ses forces. Le comte Esterhazy, ambassadeur de Vienne, intriguait pour cela de toutes ses forces, là où il pouvait, et souvent par différents canaux. Le parti opposé à Bestoujeff était le vice-chancelier comte Voronzoff et les Schouvaloff. L’Angleterre alors se liguait avec le roi de Prusse, et la France avec l’Autriche. L’Impératrice Elisabeth commençait dès lors à avoir de fréquentes indispositions. Au commencement on ne savait pas trop ce que c’était; on les attribuait à ses règles qui la quittaient. On voyait souvent les Schouvaloff affligés et fort intrigués, caressant de temps en temps fortement le grand-duc. Les courtisans se chuchotaient que ces indispositions de Sa Majesté Impériale étaient plus de conséquence qu’on ne le croyait; les uns nommaient maux hystériques ce que les autres appelaient évanouissements, ou convulsions, ou maux de nerfs. Ceci dura tout l’hiver de 1755 à 1756. Enfin au printemps nous apprîmes que le maréchal Apraxine partait pour commander l’armée qui devait entrer en Prusse. La maréchale vint chez nous pour prendre congé de nous avec sa fille cadette. Je lui parlai des appréhensions que j’avais sur l’état de la santé de l’Impératrice, et que j’étais fâchée que son mari partît dans un temps où je pensais qu’il n’y avait pas beaucoup à compter sur les Schouvaloff, que je regardais comme mes ennemis particuliers, qui m’en voulaient terriblement parceque j’aimais mieux leurs ennemis qu’eux, et nommément les comtes Rasoumowsky. Elle redit tout cela à son mari, qui fut aussi content de mes dispositions à son égard que le comte Bestoujeff, qui n’aimait pas les Schouvaloff et était allié aux Rasoumowsky, son fils ayant épousé une nièce de ceux-ci. Le maréchal Apraxine pouvait être intermédiaire utile entre tous les intéressés, à cause des liaisons de sa fille avec le comte Pierre Schouvaloff: Léon prétendait que ces liaisons étaient du sçu du père et de la mère. Je comprenais parfaitement outre cela, et je voyais clair comme le jour que MM. Schouvaloff employaient M. Brockdorf plus que jamais pour éloigner de moi le grand-duc le plus qu’ils pouvaient. Malgré cela alors encore il avait une confiance involontaire en moi: celle-ci il l’a toujours conservée à un point singulier, dont lui-même ne s’apercevait pas et ne se doutait ni ne se méfiait. Il était dans ce moment brouillé avec la comtesse Voronzoff et amoureux de Mme Téploff, nièce des Rasoumowsky. Quand il voulut voir celle-ci, il me consulta sur la façon d’orner la chambre pour mieux plaire à la dame, et me montra qu’il avait rempli cette chambre de fusils, de bonnets de grenadier, de bandoulières, de façon qu’elle avait l’air d’un coin d’arsenal. Je le laissai faire et m’en allai. Outre celle-ci on lui amenait le soir encore une petite chanteuse allemande, qu’il entretenait, et qu’on appelait Léonore, pour souper avec lui. C’était la princesse de Courlande qui avait brouillé le grand-duc avec la comtesse Voronzoff. A dire la vérité, je ne sais pas trop comment, cette princesse de Courlande alors jouait un rôle particulier à la cour: d’abord c’était une fille de près de trente ans alors, petite, laide et bossue, comme je l’ai déjà dit; elle avait su se ménager la protection du confesseur de l’Impératrice et de plusieurs vieilles femmes de la chambre de Sa Majesté Impériale, de façon qu’on lui passait tout ce qu’elle faisait; elle demeurait avec les demoiselles d’honneur de Sa Majesté. Celles-ci étaient sous la férule d’une Mme Schmidt, qui était la femme d’un trompette de la cour. Cette Mme Schmidt était finnoise de nation, prodigieusement épaisse et massive, avec cela une maîtresse femme qui avait le ton parfaitement grossier et rustre de son premier état. Elle jouait un rôle cependant à la cour, et était sous la protection immédiate des vieilles femmes de chambre allemandes et suédoises de l’Impératrice, et par conséquent, du maréchal de la cour Siévers, qui était finnois lui-même et avait épousé la fille de Mme Krouse, sœur d’une des plus affectionnées, comme je l’ai déjà dit. Mme Schmidt gouvernait l’intérieur de l’hôtel des demoiselles d’honneur avec plus de vigueur que d’intelligence, mais ne paraissait jamais à la cour. En public la princesse de Courlande était à leur tête, et Mme Schmidt lui avait tacitement confié leur conduite à la cour. Dans leur hôtel elles logeaient toutes dans une file de chambres qui aboutissaient, d’un côté à celle de Mme Schmidt, et de l’autre à celle de la princesse de Courlande; elles étaient à deux, trois, et quatre dans une chambre, chacune ayant un paravent à l’entour de son lit, toutes les chambres n’ayant d’autre issue que de l’une dans l’autre. Au premier abord il paraissait donc que par cet arrangement l’appartement des demoiselles d’honneur était impénétrable, car on ne pouvait y arriver qu’en passant par la chambre de Mme Schmidt ou par celle de la princesse de Courlande. Mais Mme Schmidt était souvent malade d’indigestion de tous les pâtés gras et autres friandises que lui envoyaient les parents de ces demoiselles; par conséquent il ne restait plus que l’issue de la chambre de la princesse de Courlande. Ici la médisance disait comme si pour passer dans les autres chambres il fallait de façon ou d’autre payer péage. Ce qu’il y avait de vérifié à cet égard, c’est que la princesse de Courlande fiançait et défiançait, promettait et dépromettait les demoiselles d’honneur de l’Impératrice pendant plusieurs années, comme elle le jugeait à propos; et je tiens de la bouche de plusieurs, entr’autres de celle de Léon Narichkine et du comte Boutourline, l’histoire du péage qu’ils prétendaient, eux, ne pas avoir été dans le cas de payer en argent.
Les amours du grand-duc avec Mme Téploff durèrent jusqu’à ce que nous allâmes à la campagne. Ici ils furent interrompus, parceque Son Altesse Impériale était insupportable l’été. Ne pouvant le voir, Mme Téploff prétendait qu’il lui écrivît au moins une ou deux fois la semaine, et pour l’engager dans cette correspondance, elle commença par lui faire une lettre de quatre pages. Dès qu’il la reçut, il vint dans ma chambre avec un visage fort altéré, tenant la lettre de Mme Téploff à la main, et me dit avec un emportement et un ton de colère assez haut: «Imaginez-vous: elle m’écrit une lettre de quatre pages entières, et elle prétend que je dois lire cela, et qui plus est, lui répondre, moi qui dois aller exercer (il avait de nouveau fait venir ses troupes de Holstein), puis dîner, puis tirer, puis voir la répétition d’un opéra et le ballet qu’y danseront les cadets! je lui ferai dire tout net que je n’ai pas le temps, et si elle se fâche, je me brouille avec elle jusqu’à l’hiver.» Je lui répondis que c’était assurément le chemin le plus court. Je pense que les traits que je cite sont caractéristiques, et qu’à cause de cela ils ne sont pas déplacés. Voici le nœud de l’apparition des cadets à Oranienbaum. Au printemps de 1756 les Schouvaloff avaient cru faire un trait fort politique, pour détacher le grand-duc de ses troupes de Holstein, en persuadant à l’Impératrice de donner à Son Altesse Impériale le commandement du corps des cadets de terre, qui était le seul corps de cadets existant alors. On avait placé sous lui l’intime ami d’Ivan Ivanowitch Schouvaloff et son confident, A. P. Melgounoff. Celui-ci était marié avec une des filles de chambre allemandes, favorite de l’Impératrice. Ainsi MM. Schouvaloff avaient donc un de leurs plus intimes dans la chambre du grand-duc, et à portée de lui parler à toute heure. Sous prétexte des ballets de l’opéra à Oranienbaum, on y mena donc une centaine de cadets, et M. Melgounoff et les officiers les plus intimes de celui-ci, attachés au corps, y vinrent avec eux: c’étaient autant de surveillants à la Schouvaloff. Parmi les maîtres qui vinrent à Oranienbaum avec les cadets, se trouvait leur écuyer Zimmerman, qui passait pour le meilleur homme de cheval qu’il y eût alors en Russie. Comme ma prétendue grossesse de l’automne passé s’était dissipée, je m’avisai de prendre des leçons pour bien manier mon cheval, de Zimmerman. J’en parlai au grand-duc qui ne fit aucune difficulté à ce sujet; il y avait longtemps que toutes les anciennes règles introduites par les Tchoglokoff avaient été oubliées, négligées ou ignorées par Alexandre Schouvaloff, qui d’ailleurs ne jouissait par lui-même d’aucune ou de fort peu de considération: nous nous moquions de lui, de sa femme, de sa fille, de son beau-fils, presqu’en leur présence; ils y prêtaient, car jamais on ne vit des figures plus ignobles ni plus mesquines. Mme Schouvaloff avait reçu, par moi, l’épithète de la statue de sel. Elle était maigre, petite et contrainte; son avarice perçait dans son habillement: ses jupes étaient toujours trop étroites et avaient un lé de moins qu’il ne fallait et que n’en avaient les autres jupes des dames. Sa fille, la comtesse Golofkine, était mise de même, leurs coiffures et leurs manchettes étaient mesquines et sentaient toujours l’épargne de quelque chose, quoique ce fussent des gens fort riches et à leur aise; mais ils aimaient par goût tout ce qui était petit et resserré, vrai tableau de leur esprit.
Dès que je parvins à prendre des leçons pour monter à cheval en règle, je m’adonnai à cet exercice de nouveau avec passion. Je me levais le matin à six heures, je m’habillais en homme et je m’en allais dans mon jardin; là j’avais fait accomoder une place en plein air, qui me servait de manège. Je faisais des progrès si rapides, que souvent Zimmerman, du milieu de ce manège, venait courir à moi, la larme à l’œil, et me baisait la botte avec une sorte d’enthousiasme dont il n’était pas le maître; d’autres fois il s’écriait: «Jamais de ma vie je n’ai eu d’écolier qui m’ait fait autant d’honneur, ni des progrès de cette nature en aussi peu de temps!» A ces leçons n’assistaient que mon vieux chirurgien Gyon, une femme de chambre et quelques domestiques. Comme je donnais beaucoup d’application à ces leçons, que je prenais tous les matins, excepté le dimanche, Zimmerman récompensa mes travaux par les éperons d’argent, qu’il me donna, selon les règles du manège. Au bout de trois semaines je passai par toutes les écoles de manège, et vers l’automne Zimmerman fit venir un cheval sauteur, après quoi il voulait me donner les étriers; mais la veille du jour fixé pour le monter, nous reçûmes l’ordre de rentrer en ville; la partie fut donc remise jusqu’au printemps prochain.