Pendant cet été le comte Poniatowsky alla faire un tour en Pologne, d’où il revint avec un créditif de ministre du roi de Pologne. Avant que de partir il vint à Oranienbaum, pour prendre congé de nous; il était accompagné du comte Horn, que le roi de Suède, sous prétexte de porter à Pétersbourg la notification de la mort de sa mère, ma grand-mère, avait fait passer en Russie pour le soustraire aux persécutions du parti français, autrement nommé des chapeaux, contre celui de Russie ou des bonnets. Cette persécution devint si grande en Suède, à cette diète de 1756, que presque tous les chefs du parti russe eurent le col coupé cette année-là. Le comte Horn m’a dit lui-même que s’il n’était pas venu à St Pétersbourg, il aurait été pour sûr au nombre de ceux-ci.
Le comte Poniatowsky et le comte Horn restèrent deux fois vingt-quatre heures à Oranienbaum. Le premier jour le grand-duc les traita très bien; le second ils l’ennuyèrent, parcequ’il avait la noce d’un chasseur en tête, où il voulait aller boire, et quand il vit que les comtes Poniatowsky et Horn restaient, il les planta là, et ce fut moi qui restai chargée des honneurs de la maison. Après le dîner, je menai la compagnie qui m’était restée, et qui n’était pas fort nombreuse, voir les appartements intérieurs du grand-duc et de moi. Arrivés dans mon cabinet, un petit chien de Bologne que j’avais, vint au devant de nous et se mit à aboyer fortement contre le comte Horn; mais quand il aperçut le comte Poniatowsky, je crus que le chien allait devenir fou de joie. Comme le cabinet était fort petit, hormis Léon Narichkine, sa belle-sœur et moi, personne ne vit cela; mais le comte Horn ne fut pas trompé, et tandis que je traversais les appartements pour revenir dans la salle, le comte Horn tira le comte Poniatowsky par l’habit et lui dit: «Mon ami, il n’y a rien d’aussi terrible qu’un petit chien de Bologne; la première chose que j’ai toujours faite avec les femmes que j’ai aimées, c’est de leur en donner un, et c’est par eux que j’ai toujours reconnu s’il y avait quelqu’un de plus favorisé que moi. La règle est sûre et certaine, vous le voyez, le chien a grondé, a voulu me manger, moi qu’il ne connaît pas, tandis qu’il ne savait que faire de joie quand il vous a revu, car très assurément ce n’est pas la première fois qu’il vous voit là.» Le comte Poniatowsky traita tout cela de folie de sa part, mais ne put le dissuader. Le comte Horn lui répondit seulement: «Ne craignez rien, vous avez à faire à un homme discret.» Le lendemain ils s’en allèrent. Le comte Horn disait que quand il faisait tant que de devenir amoureux, c’était toujours de trois femmes à la fois. Il mit ceci en pratique sous nos yeux à St Pétersbourg, où il fit la cour à trois demoiselles à la fois. Le comte Poniatowsky partit deux jours après pour son pays. Pendant son absence le chevalier Williams me fit dire par Léon Narichkine, que le grand-chancelier Bestoujeff cabalait pour que cette nomination du comte Poniatowsky n’eût pas lieu, et que c’est par lui qu’il avait tenté de dissuader le comte Brühl, alors ministre et favori du roi de Pologne, de cette nomination; mais qu’il n’avait eu garde de remplir cette commission, quoiqu’il ne l’eût pas déclinée, crainte que le grand-chancelier la donne à quelqu’autre qui s’en serait acquitté avec plus d’exactitude peut-être, et par là serait devenu nuisible à son ami, lequel souhaitait surtout revenir en Russie. Le chevalier Williams soupçonnait que le comte Bestoujeff, qui depuis longtemps avait les ministres Saxo-polonais à sa disposition, voulait faire nommer quelqu’un de ses plus affidés pour cette place. Cependant le comte Poniatowsky l’obtint et revint, vers l’hiver, comme envoyé de Pologne, et la mission Saxonne resta sous la direction immédiate du comte Bestoujeff.
Quelque temps avant que de quitter Oranienbaum, nous y vîmes arriver le prince et la princesse Galitzine, accompagnés de M. Betzky; ceux-ci s’en allaient dans les pays étrangers pour cause de leur santé, surtout Betzky, qui avait besoin de se distraire du profond chagrin qui lui était resté dans l’âme, de la mort de la princesse de Hesse-Hombourg, née princesse Troubetzkoy, mère de la princesse Galitzine, laquelle était issue du premier mariage de la princesse de Hesse avec le hospodar de Valachie, Prina Kantemir. Comme c’étaient d’anciennes connaissances que la princesse Galitzine et Betzky, je tâchai à les recevoir à Oranienbaum de mon mieux, et après les avoir beaucoup promenés, je montai avec la princesse Galitzine dans un cabriolet que je menais moi-même, et nous allâmes nous promener dans les alentours d’Oranienbaum. Chemin faisant la princesse Galitzine, qui était une personne assez singulière et fort bornée, commença à me tenir des propos, par lesquels elle me donna à entendre qu’elle me croyait de la noise[L] contre elle. Je lui dis que je n’en avais aucune, et ne savais pas sur quoi cette noise pouvait rouler, n’ayant jamais eu rien à démêler avec elle. Là-dessus elle me dit qu’elle appréhendait que le comte Poniatowsky ne l’ait desservie près de moi. Je tombai presque de mon haut à ces mots, et me mis à lui répliquer qu’elle rêvait parfaitement, et que celui-ci n’était pas à même de lui nuire ici et chez moi, étant parti depuis longtemps, et ne le connaissant que de vue et comme un étranger, et que je ne savais pas ce que c’était que cette idée. Revenue chez moi, j’appelle Léon Narichkine et lui conte cette conversation qui me parut aussi bête qu’impertinente et indiscrète. Là-dessus il me dit que pendant l’hiver dernier la princesse Galitzine avait remué ciel et terre pour attirer chez elle le comte Poniatowsky; que lui, par politesse et pour ne pas lui manquer, avait témoigné quelques attentions pour elle; qu’elle lui avait fait toutes sortes d’avance, auxquelles il était aisé de concevoir qu’il n’avait pas beaucoup répondu, parcequ’elle était vieille, laide, sotte et folle, même presqu’extravagante, et que voyant qu’il ne répondait guère à ses désirs, apparemment qu’elle avait conçu du soupçon de ce qu’il était toujours avec lui, Léon Narichkine, et avec sa belle-sœur, chez eux.
Pendant le court séjour de la princesse Galitzine à Oranienbaum, j’eus une terrible querelle avec le grand-duc, au sujet de mes demoiselles d’honneur. Je remarquais que celles-ci, toujours confidentes ou maîtresses du grand-duc, dans plusieurs occasions manquaient à leur devoir, ou bien aussi aux égards et respects qu’elles me devaient. Je m’en allai une après-dîner dans leur appartement et leur reprochai leur conduite, les faisant ressouvenir de leurs devoirs, de ce qu’elles me devaient, et que si elles continuaient, j’en porterais des plaintes à l’Impératrice. Quelques-unes s’alarmèrent, d’autres s’irritèrent, d’autres pleurèrent; mais dès que je fus sortie, elles n’eurent rien de plus pressé que de dire au grand-duc ce qui venait de se passer dans leur chambre. Son Altesse Impériale devint furieux, et vint tout de suite courir chez moi. En entrant, il débuta par me dire qu’il n’y avait plus moyen de vivre avec moi; que tous les jours je devenais plus fière et plus altière; que je demandais des égards et du respect des demoiselles d’honneur, et leur rendais la vie amère; qu’elles pleuraient à chaudes larmes toute la journée; que c’étaient des filles de condition que je traitais comme des servantes, et que si je me plaignais d’elles à l’Impératrice, lui, il se plaindrait de moi, de ma fierté, de mon arrogance, de ma méchanceté, et Dieu sait tout ce qu’il me dit. Je l’écoutai non sans agitation aussi, et lui répondis qu’il pourrait dire de moi tout ce qu’il lui plairait, que si l’affaire serait portée devant madame sa tante, qu’alors elle jugerait aisément si le plus raisonable ne serait pas de chasser des filles de mauvaise conduite, qui, par leur dites et redites, brouillaient son neveu et sa nièce; et qu’assurément Sa Majesté Impériale, pour rétablir la paix et l’union entre lui et moi, et enfin pour n’avoir pas les oreilles battues d’une mésintelligence, n’aurait d’autre résolution à prendre que celle-là, et que c’était ce qu’elle ferait immanquablement. Ici il baissa d’un ton et s’imagina (car il était très soupçonneux) que j’en savais plus des intentions de l’Impératrice à l’égard des filles, que je n’en faisais paraître, et que réellement elles pourraient être chassées pour cette affaire, et commença à me dire: «Ditez-moi donc, est-ce que vous savez quelque chose là-dessus? est-ce qu’on a parlé de cela?»—Je lui répondis que si les choses en venaient au point d’être portées devant l’Impératrice, que je ne doutais pas qu’elle ne les accommode d’une façon très tranchante. Alors il se mit à marcher à grands pas par la chambre en rêvant, se radoucit, puis s’en alla, ne boudant plus qu’à demi. Le même soir, je contai à celle des demoiselles qui m’avait paru la plus raisonnable, la scène que m’avait procurée leur imprudente redite mot-à-mot, ce qui les mit en garde, afin de ne pas porter les choses à une extrémité dont elles seraient devenues peut-être les victimes.
Pendant l’automne, nous rentrâmes en ville. Peu de temps après le chevalier Williams retourna par congé en Angleterre. Il avait manqué son but en Russie. Dès le lendemain de son audience chez l’Impératrice, il avait proposé un traité d’alliance entre la Russie et l’Angleterre; le comte Bestoujeff eut ordre et plein pouvoir de conclure ce traité. Effectivement ce traité fut signé par le grand-chancelier, et l’ambassadeur ne se sentait pas de joie de son succès, et dès le lendemain le comte Bestoujeff lui communiqua, par une note, l’accession de la Russie à la convention signée à Versailles entre la France et l’Autriche. Ceci fut un coup de foudre pour l’ambassadeur d’Angleterre, qui avait été déjoué et trompé dans cette affaire par le grand-chancelier, ou paraissait l’être. Mais le comte Bestoujeff lui-même n’était plus le maître de faire ce qu’il voulait: ses antagonistes commençaient à l’emporter sur lui, et ils intriguaient, ou plutôt on intriguait chez eux, pour les entraîner dans le parti français-autrichien, à quoi ils étaient très portés. Les Schouvaloff, et surtout Ivan Ivanovitch, aimaient la France, et tout ce qui en venait, à la folie, en quoi ils étaient secondés par le vice-chancelier Voronzoff, à qui Louis XV meubla, pour ce service, l’hôtel qu’il venait de bâtir à St Pétersbourg, de vieux meubles qui commençaient à ennuyer la marquise de Pompadour, sa maîtresse, et qu’elle vendit au roi, son amant, avec profit. Le vice-chancelier avait, outre le profit, encore un autre motif, c’était d’abaisser son rival, le comte Bestoujeff, en crédit, et d’accaparer sa place pour Pierre Schouvaloff. Il méditait d’avoir en monopole le commerce de tabac de la Russie, pour le vendre en France.
1757.
Vers la fin de cette année le comte Poniatowsky revint à Pétersbourg, comme ministre du roi de Pologne. Pendant cet hiver, où commença 1757, le train de vie chez nous fut le même que celui de l’hiver passé: mêmes concerts, mêmes bals, mêmes coteries. Je m’aperçus bientôt après notre rentrée en ville, où je voyais les choses de plus près, que M. Brockdorf, avec ses intrigues, faisait beaucoup de chemin dans l’esprit du grand-duc. Il était secondé en cela par un assez grand nombre d’officiers holsteinois, qu’il avait encouragé Son Altesse à garder, durant cet hiver, à St Pétersbourg. Le nombre en montait au moins à une vingtaine qui étaient continuellement avec cet alentour du grand-duc, sans compter une couple de soldats holsteinois qui faisaient le service dans sa chambre, comme galopins, comme valets de chambre, et étaient employés à toute sauce: au fond tout cela servait d’autant d’espions aux sieurs Brockdorf et compagnie. Je guettai un moment favorable pendant cet hiver pour parler sérieusement au grand-duc et lui dire avec sincérité ce que je pensais sur ceux qui l’entouraient et les intrigues que je voyais. Il s’en présenta un que je ne négligeai pas. Le grand-duc lui-même vint un jour dans mon cabinet, me dire comme quoi on lui représentait qu’il était indispensablement nécessaire qu’il envoyât un ordre secret en Holstein, pour faire mettre aux arrêts un des premiers personnages du pays par sa charge et son crédit, un nommé Elendsheim, d’extraction bourgeoise, mais qui par ses études et ses capacités était parvenu à sa place. Là-dessus je lui demandai quels griefs on avait contre cet homme, et qu’est-ce qu’il avait fait pour qu’il se porte à le faire arrêter? à ceci il me répondit: «Voyez-vous, on dit qu’on le soupçonne de malversation.» Je demandai qui étaient ses accusateurs? à cela il se crut fort en raison en me disant: «Oh! des accusateurs, il n’y en a pas, car tout le monde le craint et le respecte dans le pays, et c’est pour cela qu’il faut que je le fasse arrêter, et dès qu’il le sera, on m’assure qu’il s’en trouvera tant et plus.»—Je frémis de ce qu’il me dit, et lui répartis: «Mais de cette façon de s’y prendre, il n’y aura pas d’innocent dans le monde; suffit d’un envieux qui fera courir dans le public tel bruit vague qu’il lui plaira, sur lequel on arrêtera qui bon semblera en disant: ’les accusations et les crimes se trouveront après.’ C’est à la façon de Barbari, mon ami, selon la chanson, qu’on vous conseille d’agir, sans avoir égard ni à votre gloire ni à votre justice. Qui est-ce qui vous donne d’aussi mauvais conseils? Permettez-moi de vous le demander.»—Mon grand-duc se trouva un peu penaud de ma question, et me dit: «Vous voulez toujours en savoir plus que les autres.» Alors je lui répondis que ce n’était pas pour faire l’entendue que je parlais, mais parceque je haïssais l’injustice, et ne croyais pas que, de façon ou d’autre, il en voulût commettre une de gaîté de cœur.—Il se mit à se promener à grands pas par la chambre, puis s’en alla, plus agité que boudeur. Peu de temps après il revint et me dit: «Venez chez moi, Brockdorf vous parlera de l’affaire d’Elendsheim, et vous verrez et vous serez persuadée qu’il faut que je le fasse arrêter.» Je lui répondis: «Fort bien, je vous suivrai et écouterai ce qu’il vous dira, puisque vous le voulez.»—Effectivement je trouvai M. Brockdorf dans la chambre du grand-duc, qui lui dit: «Parlez à la grande-duchesse.»—M. Brockdorf, un peu interdit, s’inclina devant le grand-duc et lui dit: «Puisque Votre Altesse me l’ordonne, je parlerai à Mme la grande-duchesse.»—Ici il fit une pause, et puis dit: «C’est une affaire qui demande à être traitée avec beaucoup de secret et de prudence.»—J’écoutais.—«Tout le pays de Holstein est rempli du bruit des malversations et des concussions d’Elendsheim. Il est vrai qu’il n’y a point d’accusateurs, parcequ’on le craint; mais quand il sera arrêté, on pourra en avoir tant qu’on voudra.»—Je lui demandai des détails sur ces malversations et concussions, et j’appris que pour des malversations des deniers il ne pouvait y en avoir, vu que de l’argent du grand-duc il n’en avait pas en mains, mais qu’on regardait comme malversation qu’étant à la tête du département de la justice, à tout procès jugé il y avait toujours un des plaideurs qui se plaignait d’injustice, et disait que la partie adverse n’avait gagné qu’en payant les juges. Mais M. Brockdorf avait beau étaler toute son éloquence et sa science, il ne me persuada pas. Je continuai à soutenir à M. Brockdorf, en présence du grand-duc, qu’on tâchait de porter Son Altesse Impériale à une injustice criante, en le persuadant d’expédier un ordre pour faire arrêter un homme contre qui il n’existait ni plainte en forme ni accusation formelle. Je dis à Brockdorf que de cette façon le grand-duc pouvait le faire encoffrer à toute heure, et dire aussi que les crimes et les accusations viendraient après, et qu’en fait d’affaires de justice, il n’était pas difficile à concevoir que celui qui perdrait son procès crierait toujours qu’on lui faisait tort. J’ajoutai encore que le grand-duc devait être en garde plus que personne contre des affaires pareilles, parceque l’expérience lui avait déjà appris, à ses dépens, ce que la persécution et la haine des partis peut produire, n’y ayant que deux ou trois ans au surplus, qu’à mon intercession Son Altesse Impériale avait fait relâcher M. de Holmer, qu’on avait tenu en prison pendant six ou huit ans, afin de lui faire rendre compte sur les affaires qui avaient été traitées pendant la tutelle du grand-duc et durant l’administration de son tuteur le prince royal de Suède, auquel M. de Holmer avait été attaché et qu’il avait suivi en Suède, d’où même il n’était revenu qu’après que le grand-duc eut signé et expédié une approbation et une décharge générale en forme de tout ce qui avait été fait pendant sa minorité, malgré quoi on avait cependant engagé le grand-duc à faire arrêter M. de Holmer, et à nommer une commission pour rechercher ce qui s’était fait sous l’administration du prince de Suède; que cette commission, après avoir agi au commencement avec beaucoup de vigueur, ayant ouvert aux délateurs un champ libre et, malgré cela, n’ayant rien trouvé, était tombée en léthargie faute d’aliments; que pendant ce temps cependant M. de Holmer languissait dans une prison étroite, ne voyant ni sa femme, ni ses enfants, ni ses amis, ni ses parents; qu’à la fin tout le pays criait à l’injustice et à la tyrannie qu’on employait dans cette affaire, qui vraiment était criante, et qui n’aurait pas fini encore de si tôt, si ce n’était pas moi qui eusse conseillé au grand-duc de couper ce nœud gordien, en expédiant un ordre de relâcher M. de Holmer et d’abolir une commission, qui, outre cela, ne coûtait pas peu d’argent à la caisse d’ailleurs très aride du grand-duc, dans son duché héréditaire. Mais j’eus beau citer cet exemple frappant, le grand-duc m’écoutait, je pense, en rêvant à autre chose, et M. Brockdorf, endurci dans la méchanceté de cœur, d’un esprit très borné, et opiniâtre comme une bûche, me laissa dire, n’ayant plus de raisons à produire. Et quand je fus sortie, il dit au grand-duc que tout ce que j’avais dit ne partait d’autre principe que celui qui me donnait envie de dominer; que je désapprouvais toutes les mesures que je n’avais pas conseillées; que je n’entendais rien aux affaires; que les femmes voulaient toujours se mêler de tout, et qu’elles gâtaient tout ce qu’elles touchaient, que surtout les actions de vigueur étaient au-dessus de leur portée: enfin il fit tant qu’il l’emporta sur mon avis, et le grand-duc, persuadé par lui, fit dresser et signer l’ordre, qui fut expédié, pour arrêter M. Elendsheim. Un nommé Zeitz, secrétaire du grand-duc, attaché à Péchlin et beau-fils de la sage-femme qui m’avait servie, m’avertit de ceci. Le parti de Péchlin en général n’approuvait pas cette mesure violente et hors de saison, avec laquelle M. Brockdorf faisait trembler et eux et tout le pays de Holstein. Dès que j’appris que les menées de Brockdorf l’avaient emporté, dans une cause aussi injuste, sur moi et sur tout ce que j’avais représenté au grand-duc, je pris la ferme résolution de faire ressentir à M. Brockdorf mon indignation en plein. Je dis à Zeitz, et je fis dire à Péchlin, que dès ce moment je regardais Brockdorf comme une peste qu’il fallait fuir et écarter d’auprès du grand-duc, si faire se pouvait; que j’emploierais, moi, tout ce que je pourrais de peine pour cela. Effectivement je pris à tâche, en toute occasion, de montrer le mépris et l’horreur que m’avait inspirés la conduite de cet homme; il n’y eut sorte de ridicule dont il ne fut couvert, et je ne laissais ignorer à personne, quand l’occasion s’en présentait, ce que je pensais à son égard. Léon Narichkine et d’autres jeunes gens s’amusaient et me secondaient en cela. Quand M. Brockdorf passait par les chambres, tout le monde criait après lui: Ваба птица (pélican) c’était son épithète. Cet oiseau était le plus hideux qu’on connaissait, et en homme M. Brockdorf était tout aussi hideux, tant par son extérieur que par son intérieur. Il était grand, avec un col long et la tête épaisse et plate, avec cela il était roux et portait une perruque de fil d’archal, ses yeux étaient petits et enfoncés dans la tête, sans paupières presque ni sourcils, et les coins de la bouche descendaient vers le menton, ce qui lui donnait l’air piteux et de mauvaise volonté. Sur son intérieur je m’en rapporte à ce que j’ai déjà dit, mais j’ajoute encore qu’il était si vicieux qu’il prenait de l’argent de quiconque voulait lui en donner, et pour que son auguste maître ne trouvât pas à dire, avec le temps, à ses concussions, le voyant toujours nécessiteux, il le persuada d’en faire autant et lui procurait de cette façon autant de pécune qu’il pouvait, en vendant des ordres et des titres holsteinois à qui en voulait payer, ou en faisant solliciter par le grand-duc, et pousser dans les différents tribunaux de l’empire et au sénat, toutes sortes d’affaires, souvent injustes, quelquefois même onéreuses à l’empire, comme des monopoles et d’autres octrois qui n’auraient jamais passé d’ailleurs, parcequ’ils étaient contraires aux lois de Pierre I. Outre cela M. Brockdorf jeta le grand-duc plus que jamais dans la boisson et dans la crapule, l’ayant entouré d’un ramas d’aventuriers et de gens tirés des corps de garde et des tavernes, tant de l’Allemagne que de Pétersbourg, qui n’avaient ni foi ni loi, et ne faisaient que boire, manger, fumer et parler avec grossièreté de balivernes.
Voyant que malgré tout ce que je disais et faisais pour faire baisser le crédit de M. Brockdorf, il se soutenait chez le grand-duc et était plus en faveur que jamais, je pris la résolution de dire au comte Schouvaloff ce que je pensais à l’égard de cet homme, en y ajoutant que je regardais cet homme comme un des êtres les plus dangereux qu’il était possible de placer auprès d’un jeune prince, héritier d’un grand empire, et qu’en conscience je me trouvais obligée de lui en parler en confidence, afin qu’il pût en avertir l’Impératrice, ou prendre telle mesure qu’il regarderait convenable. Il me demanda s’il oserait me citer? Je lui dis que oui, et que si l’Impératrice me demanderait à moi-même, je ne ferais pas la petite bouche pour dire ce que je savais et voyais. Le comte Alexandre Schouvaloff clignotait de son œil en m’écoutant fort sérieusement, mais il n’était pas homme à agir sans le conseil de son frère Pierre et de son cousin Ivan. Longtemps il ne me dit rien, ensuite il me fit entendre qu’il se pourrait que l’Impératrice me parlerait. Pendant ce temps, un beau matin, je vis entrer le grand-duc en sautillant dans mon appartement, et son secrétaire Zeitz courait après lui, un papier à la main. Le grand-duc me dit: «Voyez un peu ce diable d’homme, j’ai trop bu hier, je suis tout étourdi encore aujourd’hui, et le voilà qui m’apporte toute une feuille de papier, et ce n’est que le registre des affaires qu’il veut que je finisse; il me poursuit jusque dans votre chambre.» Zeitz me dit: «Tout ce que je tiens là ne dépend que de oui ou de non, et c’est l’affaire d’un quart d’heure.» Je dis: «Mais voyons donc! peut-être en viendrez-vous à bout plus tôt que vous ne pensez.»—Zeitz se mit à lire, et à mesure qu’il lisait, je disais, moi: «Oui» ou «Non». Ceci plut au grand-duc, et Zeitz lui dit: «Voilà, Monseigneur, que si deux fois la semaine vous consentiez à faire comme celà, vos affaires ne s’arrêteraient pas. Ce ne sont que des misères, mais il faut qu’elles aillent, et la grande-duchesse a fini cela avec six oui et autant de non.» Depuis ce jour Son Altesse Impériale s’avisa de m’envoyer Zeitz toutes les fois qu’il avait des oui ou des non à demander. Au bout de quelque temps je lui dis de me donner un ordre signé, qu’est-ce que je pourrais finir et qu’est-ce que je ne pourrais pas finir sans son ordre, ce qu’il fit. Il n’y avait que Péchlin, Zeitz, et moi qui savions cet arrangement, dont Péchlin et Zeitz étaient enchantés: quand il s’agissait de signer, le grand-duc signait ce que j’avais réglé. L’affaire d’Elendsheim resta sous la tutelle de Brockdorf; mais comme Elendsheim était aux arrêts, M. Brockdorf ne se pressait pas de finir, parceque c’était à-peu-près tout ce qu’il avait voulu que de l’éloigner des affaires, et de montrer là-bas son crédit chez son maître.
Je saisis un jour que je trouvai l’occasion ou le moment favorable, pour dire au grand-duc que puisqu’il trouvait les affaires de Holstein si ennuyeuses à régler, et les regardait comme un échantillon de ce qu’il aurait un jour à régler, quand l’empire de Russie lui tomberait en partage, je pensais qu’il devait envisager ce moment-là comme un poids bien plus pénible encore. Là-dessus il me répéta, ce qu’il m’avait dit bien des fois, qu’il sentait qu’il n’était pas né pour la Russie, que ni lui ne convenait aux russes, ni les russes à lui, et qu’il était persuadé qu’il périrait en Russie. Je lui dis à ce sujet, ce que je lui avais dit aussi ci-devant beaucoup de fois, qu’il ne devait pas se laisser aller à cette fatale idée, mais faire de son mieux pour se faire aimer d’un chacun en Russie, et prier l’Impératrice de le mettre à même de s’instruire des affaires de l’empire: je le portai même à demander d’avoir place dans les conférences qui tenaient lieu de conseil à l’Impératrice. Effectivement il en parla aux Schouvaloff, qui portèrent l’Impératrice à l’admettre à cette conférence toutes les fois qu’elle y assistait elle-même; c’était comme si on avait dit qu’il n’y serait pas admis, car elle y vint avec lui deux ou trois fois, et puis ni elle ni lui n’y allèrent plus.
Les conseils que je donnais au grand-duc en général étaient bons et salutaires; mais celui qui conseille ne saurait conseiller que d’après son esprit et selon sa façon de penser, d’envisager les choses et de s’y prendre. Or le grand défaut de mes conseils vis-à-vis du grand-duc était que sa façon de faire et de s’y prendre était toute différente de la mienne, et à mesure que nous avancions en âge, elle devenait plus marquée. Je tâchais en toutes choses de m’approcher le plus que je pouvais toujours de la vérité, et lui de jour en jour il s’en éloignait, jusque là qu’il était devenu menteur déterminé. Comme la façon dont il le devint est assez singulière, je m’en vais la rapporter: peut-être développera-t-elle la marche de l’esprit humain sur ce point, et par là pourra servir à prévenir ce vice ou à le corriger dans quelques individus qui auraient du penchant à s’y livrer. Le premier mensonge que le grand-duc imagina, fut que pour se faire valoir auprès de quelque jeune femme ou fille, comptant sur son ignorance, il lui conta comme quoi, étant encore chez son père en Holstein, monsieur son père l’avait mis, lui, à la tête d’une escouade de ses gardes, et l’avait envoyé pour se saisir d’une troupe d’Egyptiens, qui rôdait alentour de Kiel et commettait, disait-il, des brigandages affreux; ceux-ci il les contait en détail, de même que les ruses qu’il avait employées à les entourer, à leur livrer un ou plusieurs combats dans lesquels il prétendait avoir fait des prodiges d’habileté et de valeur, après quoi il les avait pris et amenés à Kiel. Au commencement il prenait la précaution de ne conter tout ceci qu’aux gens qui ignoraient ce qui le regardait; peu-à-peu il s’enhardit à produire sa composition devant ceux sur la discrétion desquels il comptait assez pour n’en pas recevoir de démentis; mais lorsqu’il se prit à vouloir faire ce récit devant moi, je lui demandai combien de temps avant la mort de son père ceci avait eu lieu? Alors, sans hésiter, il me répondit: «Trois ou quatre ans.»—«Eh bien,» dis je, «vous avez commencé bien jeune à faire des prouesses, car trois ou quatre ans avant la mort du duc votre père, vous n’aviez que six ou sept ans, étant resté à onze ans, après lui, sous la tutelle de mon oncle, le prince royal de Suède; et ce qui m’étonne également,» dis-je, «c’est que monsieur votre père, n’ayant que vous pour fils unique, et votre santé ayant toujours été délicate, à ce qu’on m’a dit, dans votre enfance, qu’il vous eût envoyé batailler contre des voleurs, et cela encore à l’âge de six ou sept ans.» Le grand-duc se fâcha terriblement contre moi de ce que je venais de lui dire, et me dit que je voulais le faire passer pour un menteur vis-à-vis du monde, que je le discréditais. Je lui dis que ce n’était pas moi, mais l’almanach qui discréditait ce qu’il racontait; que je le laissais lui-même juger s’il était humainement possible d’envoyer un petit enfant de six à sept ans, fils unique et prince héréditaire, tout l’espoir de son père, pour prendre des égyptiens. Il se tut, et moi aussi, et me bouda fort longtemps; mais quand il eut oublié ma représentation, il n’en continua pas moins à faire, même en ma présence, ce conte qu’il variait à l’infini. Il en fit ensuite un autre infiniment plus honteux et plus nuisible pour lui, que je rapporterai dans son temps. Il me serait impossible présentement de dire toutes les rêveries que souvent il imaginait et donnait pour des faits, et auxquelles il n’y avait ombre de vérité; suffit, je pense, de cet échantillon.