Un jeudi, y ayant bal chez nous, vers la fin du carnaval, m’étant assise entre la belle-sœur de Léon Narichkine et sa sœur Mme Siniavine, nous regardions danser le menuet par Marine Ossipovna Sakrefskaïa, demoiselle d’honneur de l’Impératrice, nièce du comte Rasoumowsky. Elle était alors leste et légère, et l’on disait que le comte Horn en était très amoureux; mais comme il l’était toujours de trois femmes à la fois, il en contait aussi à la comtesse Marie Romanovna Voronzoff, et à Anne Alexievna Hitroff, aussi filles d’honneur de Sa Majesté Impériale. Nous trouvâmes que la première dansait bien et était assez jolie; elle dansait avec Léon Narichkine. A ce sujet sa belle-sœur et sa sœur me contèrent que sa mère parlait de marier Léon Narichkine avec Melle Hitroff, nièce des Schouvaloff par sa mère, qui était sœur de Pierre et Alexandre Schouvaloff et avait été mariée au père de Melle Hitroff. Celui-ci venait souvent dans la maison des Narichkine, et avait fait tant que la mère de Léon s’était mis ce mariage en tête. Ni Mme Siniavine ni sa belle-sœur ne se souciaient point du tout de la parenté des Schouvaloff, qu’elles n’aimaient pas, comme je l’ai dit ci-dessus. Pour Léon, il ne savait pas seulement que sa mère pensait à le marier; il était amoureux de la comtesse Marie Voronzoff, dont je viens de parler. Ayant entendu cela, je dis à Mmes Siniavine et Narichkine qu’il ne fallait pas permettre ce mariage que la mère négociait avec Melle Hitroff, laquelle personne ne pouvait souffrir, parcequ’elle était intrigante, odieuse et clabaudeuse, et pour couper court à de pareilles idées, il fallait donner à Léon une femme de notre façon, et à cette occasion choisir la susdite nièce des comtes Rasoumowsky, qui était outre cela très aimée de ces deux dames et toujours dans leur maison. Ces deux dames approuvèrent fort mon avis. Le lendemain, comme il y avait mascarade à la cour, je m’adressai au maréchal Rasoumowsky, qui était alors hetman de l’Ukraine, et lui dis tout rondement qu’il faisait très mal de laisser échapper pour sa nièce un parti comme l’était Léon Narichkine; que sa mère voulait le marier avec la demoiselle Hitroff, mais que Mme Siniavine, sa belle-sœur et moi, nous étions convenues que sa nièce serait un parti plus convenable, et que sans perte de temps il s’en allât en faire la proposition aux intéressés. Le maréchal goûta notre projet, en parla à son factotum d’alors, Téploff, qui tout de suite alla en parler au comte Rasoumowsky l’âiné. Celui-ci y consentit. Dès le lendemain Téploff alla, chez l’évêque de St Pétersbourg, acheter pour cinquante roubles la permission de dispense. Celle-ci obtenue, le maréchal et sa femme s’en allèrent chez leur tante, la mère de Léon, et là ils s’y prirent si bien qu’ils firent consentir la mère à ce qu’elle ne voulait pas: ils vinrent fort à propos, car ce jour même elle devait donner sa parole à M. Hitroff. Ceci fait, le maréchal Rasoumowsky, Mmes Siniavine et Narichkine entreprirent Léon, et le persuadèrent d’épouser celle à laquelle il ne pensait seulement pas. Il y consentit quoiqu’il en aimât une autre, mais celle-ci était quasi promise au comte Boutourline. Pour la demoiselle Hitroff, il ne s’en souciait pas du tout. Ce consentement obtenu, le maréchal fit venir sa nièce chez lui: celle-ci trouva le mariage trop avantageux pour le refuser. Dès le lendemain, dimanche, les deux comtes Rasoumowsky demandèrent à l’Impératrice son agrément à ce mariage, qu’elle donna tout de suite. MM. Schouvaloff furent étonnés de la manière dont Hitroff fut déjoué et eux aussi, n’ayant appris la chose qu’après le consentement obtenu de l’Impératrice. L’affaire étant faite, on ne put en revenir, de façon que Léon amoureux d’une demoiselle, sa mère voulant le marier à une autre, en épousa une troisième, à laquelle ni lui ni personne trois jours auparavant n’avait pensé. Ce mariage de Léon Narichkine me lia plus fort que jamais d’amitié avec les comtes Rasoumowsky, qui me voulaient vraiment du bien d’avoir procuré un aussi bon et grand parti à leur nièce, et n’étaient plus du tout fâchés de l’avoir emporté sur les Schouvaloff, ceux-ci ne pouvant pas même s’en plaindre et étant obligés d’en cacher leur mortification; c’était une considération de plus que d’ailleurs je leur avais procurée.
Les amours du grand-duc avec Mme Téploff ne battaient plus que d’une aile très faible: un des plus grands obstacles à ses amours était la difficulté qu’ils avaient à se voir; c’était toujours furtivement, et cela gênait Son Altesse Impériale, qui n’aimait pas plus les difficultés que de répondre aux lettres qu’il recevait. A la fin du carnaval ses amours commencèrent à devenir affaire de parti. La princesse de Courlande m’avertit un jour que le comte Roman Voronzoff, père des deux demoiselles qui étaient à la cour, et qui, soit dit en passant, était la bête noire du grand-duc, de même que tous ses cinq enfants, tenait des propos peu mesurés sur le compte du grand-duc, et qu’entr’autres il disait que si l’envie lui en prenait, il saurait bien faire finir la haine que le grand-duc lui portait et la changer en faveur: qu’à cet effet il n’avait qu’à donner un repas à Brockdorf, lui donner de la bière anglaise à boire, et, en partant, lui en mettre six bouteilles en poche pour Son Altesse Impériale, et qu’alors lui et sa fille cadette deviendraient les premiers matadors de la faveur chez le grand-duc. Comme je remarquai au bal de ce même soir beaucoup de chuchoterie entre Son Altesse Impériale et la comtesse Marie Voronzoff, fille ainée du comte Roman, (cette maison étant réellement faufilée avec les Schouvaloff chez lesquels Brockdorf était toujours le bienvenu), je ne vis pas avec plaisir que la demoiselle Elisabeth Voronzoff revînt sur l’eau; pour y mettre une entrave de plus je contai au grand-duc le propos tenu par le père et que je viens de rapporter. Il entra presque en fureur, et me demanda avec grande colère de qui je tenais ce propos. Longtemps je ne voulus pas le dire; mais il me dit que puisque je ne pouvais nommer personne, lui il supposait que c’était moi qui avais composé cette histoire pour nuire au père et aux filles. J’eus beau lui dire que de ma vie je n’avais fait composition pareille, je fus obligée à la fin de lui nommer la princesse de Courlande. Il me dit que tout de suite il allait lui écrire un billet pour savoir si je disais vrai, et que, s’il y avait la moindre variation dans ce qu’elle lui répondrait, avec ce que je venais de lui dire, il se plaindrait à l’Impératrice de mes intrigues et mensonges; après quoi il sortit de ma chambre. Dans l’appréhension de ce que la princesse de Courlande lui répondrait, et craignant qu’elle ne parle avec équivoque, je lui fis un billet et lui dis: «Au nom de Dieu, dites la vérité pure et nette sur ce qu’on vous demandera.» Mon billet lui fut porté tout de suite et vint à temps, parcequ’il devança celui du grand-duc. La princesse de Courlande répondit à Son Altesse Impériale avec vérité, et il trouva que je n’avais pas menti. Ceci le retint encore quelque temps de ces liaisons avec les deux filles d’un homme qui avait aussi peu d’estime pour lui et qu’il n’aimait pas d’ailleurs. Mais afin d’y mettre une entrave de plus encore, Léon Narichkine persuada le maréchal comte Rasoumowsky d’inviter le soir une ou deux fois par semaine le grand-duc fort en cachette chez lui. C’était presqu’une partie carrée, car il n’y avait que le maréchal, Marie Paolovna Narichkine, le grand-duc, Mme Téploff et Léon Narichkine qui en étaient. Ceci dura une partie du carême et donna lieu à une autre idée. La maison du maréchal était alors de bois; dans les appartements de la maréchale se rassemblait le monde, et comme et lui et elle aimaient à jouer, il y avait toujours jeu. Le maréchal allait et venait, et dans ses appartements à lui il avait sa coterie, quand le grand-duc n’y venait pas. Mais comme le maréchal avait été plusieurs fois chez moi dans ma petite coterie furtive, il désira que celle-ci vint chez lui. A cet effet ce qu’il appelait son hermitage, et qui faisait deux ou trois appartements au rez de chaussée, fut destiné pour nous. Tout le monde se cachait les uns des autres, parceque nous n’osions sortir, comme je l’ai déjà dit, sans permission; or par cet arrangement il y avait trois ou quatre coteries dans la maison, le maréchal allait des unes aux autres et il n’y avait que la mienne qui sût tout ce qui se passait dans la maison, tandis qu’on ne savait pas que nous y étions.
Vers le printemps, M. Péchlin, ministre du grand-duc pour le Holstein, mourut. Le grand-chancelier comte Bestoujeff, prévoyant sa mort, m’avait fait conseiller de demander au grand-duc un certain M. Stambke. Au commencement du printemps nous allâmes à Oranienbaum. Ici le train de vie fut comme les années passées, à cela près que le nombre des troupes de Holstein et des aventuriers qui y étaient placés comme officiers, augmentait d’année en année, et comme on ne pouvait pas trouver de quartier pour le nombre dans le petit village d’Oranienbaum, où au commencement il n’y avait que vingt-huit cabanes, on faisait camper ces troupes, dont le nombre n’a jamais excédé 1,300 hommes. Les officiers dînaient et soupaient à la cour; mais comme le nombre des dames de la cour et celui des épouses des cavaliers ne dépassait pas quinze ou seize, et que Son Altesse Impériale aimait passionnément les grands repas, qu’il en donnait fréquemment et dans son camp et dans tous les coins et recoins d’Oranienbaum, il admettait à ces repas non seulement les chanteuses et danseuses de son opéra, mais quantité de bourgeoises de très mauvaise compagnie qu’on lui amenait de Pétersbourg. Dès que j’appris que les chanteuses, &c., y seraient admises, je m’abstins d’y venir, sous prétexte au commencement que je prenais les eaux, et la plupart du temps je mangeais dans ma chambre avec deux ou trois personnes. Ensuite je dis au grand-duc que je craignais que l’Impératrice ne trouvât mauvais que je parusse dans une compagnie aussi mêlée, et réellement je n’y vins jamais quand je savais que l’hospitalité y était plénière, ce qui fit que quand le grand-duc voulait que j’y vinsse, il n’y avait que les demoiselles de la cour qui y étaient admises. Aux mascarades que le grand-duc donnait à Oranienbaum, je ne venais que fort simplement mise sans bijoux ni parure: ceci fit aussi bon effet chez l’Impératrice qui n’aimait ni approuvait ces fêtes à Oranienbaum, dont les repas devenaient réellement des bacchanales; mais cependant elle les tolérait, ou du moins ne les défendait pas. J’appris que Sa Majesté Impériale disait: «Ces fêtes ne font pas plus de plaisir à la grande-duchesse qu’à moi; elle y vient le plus simplement habillée qu’elle peut et ne soupe jamais avec tout ce qui y vient.» Je m’occupais alors à Oranienbaum à bâtir et à planter ce qu’on y appelle mon jardin; et le reste du temps je me promenais à pied, à cheval ou en cabriolet, et quand j’étais dans ma chambre, je lisais.
Au mois de juillet nous apprîmes que Memel s’était rendu aux troupes russes, par accord, le 24 juin, et au mois d’août on reçut la nouvelle de la bataille de Gross-Jægersdorf, gagnée par l’armée russe le 19 août. Le jour du Te Deum je donnai un grand repas, dans mon jardin, au grand-duc et à tout ce qu’il y avait de plus considérable à Oranienbaum, auquel le grand-duc, et toute la compagnie, parut aussi gai que content. Ceci diminua pour le moment la peine que ressentait le grand-duc de la guerre qui venait d’éclater entre la Russie et le roi de Prusse, pour lequel il avait dès l’enfance un singulier penchant, qui n’avait rien d’extraordinaire au commencement et qui dégénéra en frénésie dans la suite. Alors la joie publique du succès des armes de la Russie l’obligeait de dissimuler le fond de sa pensée, qui était qu’il voyait avec regret les troupes prussiennes battues, tandis qu’il les regardait comme invincibles. Je fis donner ce jour-là aux maçons et travailleurs à Oranienbaum un bœuf rôti.
Peu de jours après ce repas nous retournâmes en ville où nous allâmes occuper le palais d’été. Ici le comte Alexandre Schouvaloff vint me dire, un soir, que l’Impératrice était dans la chambre de sa femme à lui, et qu’elle me faisait dire d’y venir pour lui parler, comme je l’avais désiré l’hiver passé. J’allai tout de suite dans l’appartement du comte et de la comtesse Schouvaloff, qui était au bout de mon appartement. J’y trouvai l’Impératrice toute seule. Après lui avoir baisé la main, et qu’elle m’eut embrassée, selon sa coutume, elle me fit l’honneur de me dire qu’ayant appris que je désirais de lui parler, elle était venue aujourd’hui pour savoir ce que je lui voulais. Or il y avait alors huit mois et plus de la conversation que j’avais eue avec Alexandre Schouvaloff au sujet de Brockdorf. Je répondis à Sa Majesté Impériale que l’hiver passé, voyant la conduite que tenait M. Brockdorf, j’avais cru indispensable d’en parler au comte Alexandre Schouvaloff, afin qu’il put en avertir Sa Majesté Impériale; qu’il m’avait demandé s’il pouvait me citer, et que je lui avais dit que si Sa Majesté Impériale le souhaitait, je lui répéterais moi-même tout ce que je savais. Alors je lui racontai l’histoire d’Elendsheim comme elle s’était passée. Elle parut m’écouter avec beaucoup de froideur, puis me demanda des détails sur la vie privée du grand-duc et sur ses entours. Je lui dis avec la plus grande vérité tout ce que j’en savais, et lorsque sur les affaires du Holstein je lui fis quelques détails qui lui firent voir que je les connaissais assez, elle me dit: «Vous me paraissez bien instruite sur ce pays.» Je lui répartis avec naïveté qu’il ne m’était pas difficile de l’être, le grand-duc m’ayant ordonné d’en prendre connaissance. Je vis sur le visage de l’Impératrice que cette confidence faisait une désagréable impression sur elle, et en général elle me parut très singulièrement renfermée pendant toute cette conversation, où elle me faisait parler et me questionnait à cet effet, et ne disait quasi pas un mot, de façon que cet entretien me parut plutôt une sorte d’inquisition de sa part qu’une conversation confidentielle. Enfin elle me congédia tout aussi froidement qu’elle m’avait reçue, et je fus très peu édifiée de mon audience, qu’Alexandre Schouvaloff me recommanda de garder fort secrète, ce que je lui promis; aussi bien n’y avait-il pas de quoi se vanter. Revenue chez moi, j’attribuai la froideur de l’Impératrice à l’antipathie qu’il y avait longtemps qu’on m’avait avertie que les Schouvaloff lui avaient inspirée contre moi. On verra ensuite le détestable emploi, si j’ose le dire, qu’on lui persuada de faire de cette conversation entre elle et moi.
A quelque temps de là nous apprîmes que le maréchal Apraxine, loin de profiter de ses succès, après la prise de Memel et le gain de la bataille de Gross-Jægersdorf, pour aller en avant, se retirait avec une telle précipitation que cette retraite ressemblait à une fuite, car il jetait et brûlait ses équipages et enclouait ses canons. Personne ne comprenait rien à cette opération; ses amis même ne savaient comment le justifier, et par là même on y chercha des dessous de cartes. Quoique au juste je ne saurais même à quoi attribuer la retraite précipitée et incohérente du maréchal Apraxine, ne l’ayant plus revu jamais, cependant je pense que la cause en pouvait être qu’il recevait de sa fille la princesse Kourakine, toujours liée, par politique non par inclination, à Pierre Schouvaloff, de son beau-fils, le prince Kourakine, de ses amis et parents, des nouvelles assez précises de la santé de l’Impératrice, qui allait de mal en pis. On commençait alors à être persuadé assez généralement qu’elle avait des convulsions très fortes tous les mois régulièrement, que ces convulsions affaiblissaient ses organes visiblement, qu’après chaque convulsion elle était pendant trois ou quatre jours dans un tel état de faiblesse et d’affaissement de facultés, qui tenait de la léthargie, que pendant ce temps on ne pouvait lui parler ni l’entretenir de rien du tout. Le maréchal Apraxine croyant peut-être le danger plus pressant qu’il n’était, n’avait pas jugé à propos de s’enfoncer plus avant dans la Prusse, mais avait cru devoir rétrograder pour se rapprocher des frontières de la Russie, sous prétexte de manquement de vivres, prévoyant qu’en cas de l’évènement de la mort de l’Impératrice cette guerre finissait tout de suite. Il était difficile de justifier la démarche du maréchal Apraxine; mais telles pouvaient être ses vues, d’autant plus qu’il se croyait nécessaire en Russie, comme je l’ai dit en parlant de son départ. Le comte Bestoujeff m’envoya dire par Stambke quelle tournure prenait la conduite du maréchal Apraxine, dont l’ambassadeur impérial et celui de la France se plaignaient hautement. Il me fit prier d’écrire au maréchal, comme son amie, et de joindre mes persuasions aux siennes, afin de lui faire rebrousser chemin et mettre fin à une fuite à laquelle ses ennemis donnaient une tournure odieuse et sinistre. Effectivement j’écrivis une lettre au maréchal Apraxine, dans laquelle je l’avertis des mauvais bruits de St Pétersbourg, et comme quoi ses amis avaient bien de la peine à justifier la précipitation de sa retraite, le priant de rebrousser chemin et de remplir les ordres qu’il avait du gouvernement. Le grand-chancelier comte Bestoujeff lui envoya cette lettre. Le maréchal Apraxine ne me répondit pas. Nous vîmes sur ces entrefaites partir de St Pétersbourg et prendre congé de nous le directeur général des bâtiments de l’Impératrice, le général Fermor. On nous dit qu’il allait pour être placé à l’armée; il avait autrefois été quartier-maître général du comte Munich. La première chose que le général Fermor demanda fut d’avoir avec lui ses employés ou surintendants aux bâtiments, les brigadiers Réaznoff et Mordvinoff, et avec eux il partit pour l’armée: c’étaient des militaires qui n’avaient guère fait que des contrats de bâtisse. Dès qu’il y fut arrivé, on lui ordonna d’en prendre le commandement à la place du maréchal Apraxine qui fut rappelé, et quand celui-ci revint, il trouva un ordre à Trihorsky de s’y arrêter et d’y attendre les ordres de l’Impératrice. Ceux-ci furent longtemps à venir, parceque ses amis, sa fille et Pierre Schouvaloff, faisaient tout au monde et remuaient ciel et terre pour calmer le courroux de l’Impératrice, fomenté par les comtes Voronzoff, Boutourline, Jean Schouvaloff et autres, qui étaient poussés par les ambassadeurs des cours de Versailles et de Vienne, pour que le procès fut entamé contre Apraxine. Enfin on nomma des commissaires pour l’examiner. Après le premier interrogatoire le maréchal Apraxine fut saisi d’un coup d’apoplexie dont il mourut au bout de vingt-quatre heures environ. Dans ce procès aurait été mêlé pour sûr le général Liéven aussi. Il était l’ami et le confident d’Apraxine. J’en aurais senti un chagrin de plus, car Liéven m’était bien sincèrement attaché; mais quelque amitié que j’eusse pour Liéven et Apraxine, je puis faire serment que j’ignorais parfaitement la cause de leur conduite et leur conduite même, quoiqu’on ait tâché de faire courir le bruit que c’était pour plaire au grand-duc et à moi qu’ils allaient en arrière, au lieu d’aller en avant. Liéven donnait quelquefois des témoignages assez singuliers de son attachement pour moi, entr’autres celui-ci: l’ambassadeur de la cour de Vienne, comte Esterhazy, donnait une mascarade à laquelle l’Impératrice et toute la cour assistait; Liéven me voyant passer par la chambre où il se tenait dit à son voisin, qui était le comte Poniatowsky: «Voilà une femme pour laquelle un honnête homme pourrait souffrir quelques coups de knout sans regrets.» Je tiens cette anecdote du comte Poniatowsky, depuis roi de Pologne, lui-même.
Dès que le général Fermor eut pris le commandement, il se hâta de remplir ses instructions, qui étaient précises, de se porter en avant, car malgré la rigueur de la saison il occupa Königsberg qui lui envoya des députés le 18 janvier 1758.
Pendant cet hiver je m’aperçus tout d’un coup d’un grand changement de conduite de Léon Narichkine: il commençait à être incivil et grossier; il ne venait plus qu’à regret chez moi, y tenait des propos qui témoignaient qu’on lui fourrait dans la tête du mauvais vouloir contre moi, sa belle-sœur, sa sœur, le comte Poniatowsky et tout ce qui tenait à moi. J’appris qu’il était presque toujours chez M. Jean Schouvaloff, et je devinai aisément qu’on le détournait de moi pour me punir de ce que je l’avais empêché d’épouser Melle Hitroff, et qu’assurément on ferait tant qu’on le mènerait à des indiscrétions qui pouvaient me devenir nuisibles. Sa belle-sœur, sa sœur, son frère étaient aussi fâchés pour moi contre lui, et à la lettre il se conduisait comme un fou et nous offensait tant qu’il pouvait de gaîté de cœur, et cela tandis que je meublais à mes dépens la maison où il devait loger quand il serait marié. Tout le monde l’accusait d’ingratitude, et lui disait qu’il n’avait pas l’âme intéressée, en un mot qu’il n’avait pas de raison de se plaindre d’aucune façon. L’on voyait clairement qu’il servait d’instrument à ceux qui s’étaient emparé de lui. Il faisait plus régulièrement la cour au grand-duc, qu’il amusait autant qu’il pouvait, et le portait de plus en plus à ce qu’il savait que je blâmais; il poussait l’incivilité quelquefois jusque-là que quand je lui parlais, il ne répondait pas. Je ne sais à l’heure qu’il est quelle mouche l’avait piqué tandis qu’à la lettre je l’avais comblé de bien et d’amitié de même que toute sa famille, depuis que je les connaissais. Je pense qu’il s’attacha à cajoler le grand-duc aussi par le conseil de MM. Schouvaloff qui lui disaient que cette faveur serait pour lui toujours plus solide que la mienne, parceque j’étais mal vue de l’Impératrice et du grand-duc; que ni l’un ni l’autre ne m’aimait pas, et qu’il nuirait à sa fortune s’il ne se détachait de moi; que dès que l’Impératrice serait morte le grand-duc me mettrait dans un couvent, et d’autres propos pareils que tenaient les Schouvaloff et qui me furent rapportés. Outre cela on lui montra en perspective l’ordre de Ste Anne, comme le signalement de la faveur du grand-duc vis-à-vis de lui. A l’aide de ces raisonnements et des promesses on eut de cette tête faible et sans caractère toutes les petites trahisons qu’on voulut, et on le fit aller aussi loin et plus loin même qu’on ne le désirait quoique, par-ci, par-là, il eût des hoquets de repentir, comme on verra après. Alors il s’appliquait autant qu’il pouvait à éloigner le grand-duc de moi, de façon que celui-ci me boudait presque sans discontinuer et s’était lié de nouveau avec la comtesse Elisabeth Voronzoff.
Vers le printemps de cette année le bruit se répandit que le prince Charles de Saxe, fils du roi Auguste III de Pologne, allait venir à St Pétersbourg. Ceci ne fit pas plaisir au grand-duc par différentes raisons, dont la première était qu’il craignait que cette arrivée ne fût une augmentation de gêne pour lui, parcequ’il n’aimait pas que le train de vie qu’il s’était arrangé fût le moins du monde dérangé; la seconde raison était que la maison de Saxe se trouvait du côté opposé au roi de Prusse; la troisième raison encore pouvait être qu’il craignait de perdre à la comparaison: c’était au moins être très modeste, car ce pauvre prince de Saxe n’était rien par lui-même et n’avait aucune sorte d’instruction; excepté la chasse et la danse, il ne savait rien, et il m’a dit lui-même que de la vie il n’avait eu de livre à la main, excepté les livres de prières que lui fournissait la reine sa mère qui était fort bigotte. Le prince Charles de Saxe arriva effectivement, le 5 avril de cette année, à St Pétersbourg. On le reçut avec beaucoup de cérémonie et un grand étalage de magnificence et de splendeur. Sa suite était fort nombreuse: quantité de polonais et de saxons l’accompagnaient, parmi lesquels il y avait un Lubomirsky, un Pototsky, un Rzevusky, qu’on appelait le beau, deux princes Soulkowsky, un comte Sapieha, le comte Branitzky, depuis grand-général, un comte Einsiedel, et beaucoup d’autres dont les noms ne sont pas présents à ma mémoire. Il avait une espèce de sous-gouverneur avec lui, nommé Lachinal, qui dirigeait sa conduite et sa correspondance. On logea le prince de Saxe dans la maison du chambellan Jean Schouvaloff, tout nouvellement achevée et dans laquelle le maître avait épuisé son goût, malgré quoi la maison était sans goût et assez mal, quoique fort richement arrangée. Il y avait beaucoup de tableaux, mais la plupart étaient des copies; on y avait orné une chambre de bois tchinar, mais comme le tchinar ne brille pas, on l’avait couvert de vernis; par-là elle devint jaune, mais d’un jaune désagréable, ce qui fit qu’on la trouva vilaine, et pour y remédier on la couvrit d’une fort lourde et riche sculpture qu’on argenta. Extérieurement cette maison, grande par elle-même, ressemblait par ses ornements à des manchettes de point d’Alençon, tant elle était chargé d’ornements. On nomma le comte Jean Czernicheff près du prince Charles, et il fut servi et pourvu en tout aux dépens de la cour et desservi par les gens de la cour.
La nuit avant le jour que le prince Charles vint chez nous, je sentis une si forte colique, avec un tel dévoiement que j’allai plus de trente fois à la selle. Malgré cela et la fièvre qui me prit, je m’habillai le lendemain pour recevoir le prince de Saxe. On l’amena chez l’Impératrice vers les deux heures de l’après-dîner et au sortir de chez elle on le mena chez moi, où le grand-duc devait entrer un moment après lui. A cet effet on avait placé trois fauteuils à la même muraille; celui du milieu était pour moi, celui à ma droite pour le grand-duc, celui à ma gauche pour le prince de Saxe. Ce fut moi qui fis la conversation, car le grand-duc ne voulut quasi pas parler, et le prince Charles n’était pas parlant. Enfin après un demi-quart d’heure d’entretien, le prince Charles se leva pour nous présenter son immense suite. Il avait, je pense, au delà de vingt personnes avec lui, auxquelles s’étaient joints, ce jour-là, l’envoyé de Pologne et celui de Saxe, qui résidaient à la cour de Russie, avec leurs employés. Après une demi-heure d’entretien le prince s’en alla, et moi je me déshabillai pour me mettre dans mon lit, où je restai trois ou quatre jours avec une très forte fièvre, à la suite de laquelle je donnai des indices de grossesse. A la fin d’avril nous allâmes à Oranienbaum. Avant notre départ nous apprîmes que le prince Charles de Saxe s’en irait comme volontaire à l’armée de Russie. Avant que de partir pour l’armée, il s’en alla avec l’Impératrice à Péterhof où on le fêta. Là et en ville nous ne fûmes pas de ces fêtes, mais restâmes à notre campagne, où il prit congé de nous et partit le 4 de juillet.