Comme le grand-duc était presque toujours de très mauvaise humeur contre moi, et qu’à cela je ne savais pas d’autre raison que celle que je ne faisais accueil ni à M. Brockdorf ni à la comtesse Elisabeth Voronzoff, qui commençait à être de nouveau la sultane favorite, je m’avisai de donner à Son Altesse Impériale une fête dans mon jardin à Oranienbaum, afin de diminuer son humeur, si faire se pouvait. Toute fête était toujours bien vue chez son Altesse Impériale. En conséquence je fis construire, dans un lieu écarté du bois, par l’architecte italien que j’avais alors, Antonio Rinaldi, un grand char sur lequel on pouvait placer un orchestre de soixante personnes, musiciens et chanteurs. Je fis composer des vers par le poète italien de la cour, et la musique par le maître de chapelle, Araja. Dans le jardin on mit à la grande allée une décoration illuminée, avec un rideau, vis-à-vis de laquelle on dressa la table avec le souper. Le 17 juillet, au déclin du jour, Son Altesse Impériale et tout ce qu’il y avait à Oranienbaum, et quantité de spectateurs venus de Cronstadt et de St Pétersbourg, se rendirent dans le jardin qu’ils trouvèrent illuminé. On se mit à la table, et après le premier service, on leva le rideau qui cachait la grande allée, et l’on vit arriver de loin l’orchestre ambulant traîné par une vingtaine de bœufs ornés de guirlandes, et entouré de tout ce que j’avais pu trouver de danseurs et danseuses. L’allée était illuminée et si claire qu’on distinguait les objets. Lorsque le char s’arrêta, le hasard voulut que la lune se trouvât précisément placée sur le char, ce qui fit un effet admirable et étonna beaucoup toute la compagnie, le temps étant outre cela le plus beau du monde. Tout le monde sauta de table pour jouir de plus près de la beauté de la symphonie et du spectacle. Quand elle finit, on baissa le rideau, et l’on alla se mettre à la table pour le second service. A la fin de celui-ci on entendit les fanfares et timballes, et un charlatan vint crier: «Messieurs et Mesdames, venez chez moi, vous trouverez dans mes boutiques des loteries gratis.» Des deux côtés de la décoration à rideaux deux petits rideaux se levèrent, et l’on vit deux boutiques fort éclairées, dans l’une desquelles on distribuait gratis des numéros de loterie pour la porcelaine qu’elle contenait, et dans l’autre pour des fleurs, rubans, éventails, peignes, bourses, gants, nœuds d’épée et autres chiffons de pareille nature. Quand les boutiques furent vides on alla manger le dessert, après quoi on se mit à danser jusqu’à six heures du matin. Pour le coup aucune intrigue ou mauvaise volonté ne tint contre ma fête, et Son Altesse Impériale et tout le monde en fut content à l’extase, et ne faisait que priser la grande-duchesse et sa fête; aussi ni avais-je rien épargné. Mon vin, on le trouva délicieux; mon repas, le meilleur possible. Tout était à mes propres dépens, et la fête me coûta 10,000 à 15,000 roubles—notez que j’en avais 30,000 par an. Mais cette fête pensa me coûter bien plus cher encore, car pendant la journée du 17 juillet, étant allée en cabriolet, avec Mme Narichkine, pour voir les préparatifs, en voulant sortir du cabriolet, étant déjà sur le marchepied, le cheval fit un mouvement qui me fit tomber par terre sur mes genoux, étant grosse de quatre ou cinq mois. Je ne fis semblant de rien et restai la dernière à la fête, faisant les honneurs; je craignais cependant beaucoup la fausse couche; cependant il ne m’arriva rien, et je fus quitte pour la peur. Le grand-duc, tout ce qui était autour de lui, tout ses holsteinois, et mes ennemis les plus acharnés même, pendant plusieurs jours ne se lassèrent pas de chanter mes louanges et celles de ma fête, n’y ayant ni ami ni ennemi qui n’eût emporté quelques chiffons pour se souvenir de moi; et comme à cette fête, qui était en masque, il y avait une grande quantité de monde de tout étage et que la compagnie était fort mêlée dans le jardin, et entr’autres de quantité de femmes qui d’ailleurs ne paraissaient pas à la cour et en ma présence, tous se vantaient et faisaient étalage de mes dons, qui au fond n’étaient pas grand-chose, car je pense qu’il n’y en avait aucun qui passât les 100 roubles; mais on les recevait de moi, et l’on était bien aise de dire: «Cela me vient de Son Altesse Impériale la grande-duchesse; elle est la bonté même; elle a fait des présents à tout le monde; elle est charmante; elle me regardait d’un air riant, affable; elle prenait plaisir à nous faire danser, manger, promener; elle plaçait qui n’avait plus de place; elle voulait qu’on vît ce qu’il y avait à voir; elle était gaie, &c.» Enfin on me trouva ce jour-là des qualités qu’on ne m’avait pas connues, et je désarmai mes ennemis. C’était-là mon but; mais ce ne fut pas pour longtemps, comme on le verra par la suite.
Après cette fête Léon Narichkine recommença à venir chez moi. Un jour, voulant entrer dans mon cabinet, je l’y trouvai impertinemment couché sur un canapé qui s’y trouvait, et chantant une chanson qui n’avait pas le sens commun. Voyant cela je sortis, en fermant la porte après moi, et tout de suite je m’en allai trouver sa belle-sœur, à laquelle je dis qu’il fallait aller prendre une bonne poignée d’orties et en fouetter cet homme, qui se conduisait si insolemment depuis longtemps avec nous, afin de lui apprendre à nous respecter. La belle-sœur y consentit de bon cœur, et tout de suite nous nous fîmes apporter de bonnes verges entourées d’orties; nous nous fîmes accompagner par une veuve qui était chez moi, parmi mes femmes, nommée Tatiana Jourievna, et nous entrâmes toutes les trois dans mon cabinet, où nous trouvâmes Léon Narichkine à la même place, chantant à gorge déployée sa chanson. Quand il nous vit, il voulut nous esquiver, mais nous lui donnâmes tant de coups avec nos verges et nos orties qu’il en eut les mains, les jambes et le visage enflés pendant deux ou trois jours, de telle façon qu’il ne put pas aller le lendemain à Péterhof avec nous au jour de cour, mais fut obligé de rester dans sa chambre. Il n’eut garde non plus de se vanter de ce qui venait de lui arriver, parceque nous l’assurâmes qu’à la moindre impolitesse ou matière qu’il nous donnerait à nous plaindre de lui, nous renouvellerions la même opération, voyant qu’il n’y avait que ce moyen là pour venir à bout de lui. Tout cela se traitait comme un pur badinage et sans colère, mais notre homme s’en ressentit assez pour s’en ressouvenir, et ne s’y exposa plus, au degré du moins qu’il avait fait ci-devant.
Au mois d’août nous apprîmes, à Oranienbaum, que le 14 août s’était donnée la bataille de Zorndorff, une des plus sanglantes du siècle, puisque de chaque côté on compte au delà de 20,000 hommes de tués et perdus. Notre perte en officiers était considérable et passait les 1,200. On nous annonça cette bataille comme gagnée; mais à l’oreille on se disait que des deux côtés les pertes étaient égales; que pendant trois jours aucune des deux armées n’avait osé s’attribuer le gain de cette bataille; qu’enfin le troisième jour le roi de Prusse, dans son camp, et le comte Fermor, sur le champ de bataille, avaient fait chanter le Te Deum. Le chagrin de l’Impératrice et la consternation de la ville furent grands, quand on sut tous les détails de cette sanglante journée, où beaucoup de gens perdirent leurs proches, leurs amis, leurs connaissances. Pendant longtemps on n’entendit que des regrets sur cette journée; beaucoup de généraux tués, blessés ou faits prisonniers. Enfin il fut reconnu que la conduite du comte Fermor n’était rien moins qu’habile et militaire. La cour le rappela et on nomma le général comte Pierre Soltikoff pour aller commander l’armée de la Russie en Prusse, au lieu du général Fermor. A cet effet on fit venir le comte Soltikoff de l’Ukraine, où il avait le commandement, et en attendant on donna le commandement de l’armée au général Froloff Bagreeff, mais avec un ordre secret de ne rien faire sans les lieutenants-généraux, comte Roumianzoff et prince Alexandre Galitzine, beau-frère de Roumianzoff. On accusait ce dernier qu’étant à une distance peu éloignée du champ de bataille avec un corps de 10,000 hommes, sur des hauteurs d’où il entendait la canonnade, il aurait dépendu de lui de la rendre plus décisive en se portant au dos de l’armée prussienne, tandis que celle-ci était aux prises avec la nôtre. Le comte Roumianzoff ne le fit pas, et quand son beau-frère, le prince Galitzine, après la bataille, vint dans son camp et lui conta la boucherie qu’il y avait eue, il le reçut fort mal et lui dit toutes sortes de duretés, et ne voulait pas le voir ensuite, le traitant comme un lâche, ce que cependant le prince Galitzine n’était, et toute l’armée est plus convaincue de l’intrépidité de ce dernier que de celle du comte Roumianzoff, malgré sa gloire présente et ses victoires. L’Impératrice se trouvait au commencement de septembre à Zarskoé-Sélo, où, le 8 du mois, jour de la nativité de la sainte vierge, elle s’en alla à pied du château à l’église de la paroisse, qui n’est qu’à deux pas de la porte vers le nord, pour y entendre la messe. A peine le service divin eut-il commencé que l’Impératrice, se sentant incommodée, sortit de l’église, descendit le petit perron qui donne en biais vers le château, et étant parvenue à l’angle rentrant du côté de l’église, elle tomba sur l’herbe sans connaissance, au milieu ou plutôt entourée de la foule du peuple qui était venu pour entendre la messe de la fête, de tous les villages d’alentour. Personne de la suite de Sa Majesté ne l’avait suivie, lorsqu’elle sortit de l’église; mais bientôt avertis, les dames de la suite de Sa Majesté et ses plus affidés coururent à son secours, et la trouvèrent sans mouvement ni connaissance, au milieu du peuple qui la regardait sans oser l’approcher. L’Impératrice était grande et puissante et n’avait pu tomber tout d’un coup sans se faire beaucoup de mal par la chute même. On la couvrit d’un mouchoir blanc et on alla chercher médecin et chirurgien; celui-ci arriva le premier et n’eut rien de plus pressé à faire que de la saigner là par terre, au milieu et en présence de tout ce monde, mais elle ne revint pas. Le médecin fut longtemps à venir étant malade lui-même et hors d’état de marcher; on fut obligé de l’apporter sur un fauteuil. C’était feu Condoijdij, grec de nation, et le chirurgien Fouzadier, français réfugié. Enfin on apporta de la cour des écrans et un canapé, sur lequel on la plaça, et à force de remèdes et de soins on la fit un peu revenir; mais en ouvrant les yeux elle ne reconnut personne et demanda, d’une façon presque inintelligible, où elle était. Tout ceci dura au-delà de deux heures, au bout desquelles on prit la résolution de porter Sa Majesté Impériale, avec le canapé, au château. L’on peut s’imaginer la consternation dans laquelle devaient être tous ceux qui étaient attachés à la cour. La publicité de la chose ajoutait encore à la peine: jusqu’ici on avait tenu son état fort secret, et dans ce moment l’accident était devenu public. Le lendemain matin j’en appris les circonstances, à Oranienbaum, par un billet que m’envoya le comte Poniatowsky. J’allai tout de suite le dire au grand-duc, qui n’en savait rien, parcequ’à nous on nous cachait tout en général avec le plus grand soin, et particulièrement ce qui regardait l’Impératrice personnellement. Seulement était-il d’usage que tous les dimanches, quand nous n’étions pas dans le même endroit que Sa Majesté Impériale, un de nos cavaliers était envoyé pour demander l’état de sa santé. Nous n’y manquâmes pas le dimanche suivant, et nous apprîmes que pendant plusieurs jours l’Impératrice n’avait recouvert l’usage libre de sa langue et que son parler n’était pas encore sans difficulté. L’on disait que pendant l’évanouissement elle s’était mordu la langue. Tout cela faisait supposer que cette faiblesse tenait plus de la convulsion que de l’évanouissement.
A la fin de septembre nous revînmes en ville.
Comme je commençais à devenir pesante à cause de ma grossesse, je ne paraissais plus en public, me croyant plus proche d’accoucher qu’en effet je ne l’étais; ceci ennuyait le grand-duc parceque quand je paraissais en public, fort souvent il se disait incommodé, pour rester chez lui, et comme l’Impératrice aussi paraissait rarement, c’était sur moi que roulaient les jours de cour, les fêtes et les bals de la cour, ou quand je n’y étais pas on persécutait Son Altesse Impériale d’y aller, afin que quelqu’un remplit la représentation. Son Altesse Impériale prit donc de l’humeur contre ma grossesse, et s’avisa de dire un jour dans sa chambre en présence de Léon Narichkine et de plusieurs autres: «Dieu sait où ma femme prend ses grossesses; je ne sais pas trop si cet enfant est à moi et s’il faut que je le prenne sur mon compte.» Léon Narichkine vint courir chez moi et me rendre ce propos tout chaud. Je fus effrayée, comme de raison, de ce propos et lui dis: «Vous êtes des étourdis; exigez de lui un serment comme quoi il n’a pas couché avec sa femme, et dites-lui que s’il prête serment, tout de suite vous irez en faire part à Alexandre Schouvaloff, comme au grand-inquisiteur de l’empire.» Léon Narichkine alla effectivement chez Son Altesse Impériale et lui demanda ce serment, à quoi il eut pour réponse: «Allez-vous-en au diable et ne me parlez plus de cela.» Ce propos du grand-duc, tenu si imprudemment, me fâcha beaucoup, et je vis dès lors que trois voies également scabreuses se trouvaient à mon choix: primo, de partager la fortune du grand-duc telle qu’elle pouvait se trouver; secondo, d’être exposée à toute heure à tout ce qu’il lui plairait de disposer pour ou contre moi; tertio, de prendre une route indépendante de tout évènement. Mais pour parler plus clair, il s’agissait de périr avec lui ou par lui, ou bien aussi de me sauver moi-même, mes enfants, et peut-être l’Etat, du naufrage dont toutes les facultés morales et physiques de ce prince faisaient prévoir le danger. Ce dernier parti me parut le plus sûr. Je résolus donc, autant que je pourrais, de continuer à lui donner tous les conseils dont je pourrais m’aviser pour son bien, mais de ne jamais m’opiniâtrer jusqu’à le fâcher comme ci-devant, quand il ne les suivrait pas; de lui ouvrir les yeux sur ses vrais intérêts, chaque fois que l’occasion s’en présenterait, et le reste du temps de me renfermer dans un très morne silence; de ménager, d’un autre côté, dans le public mes intérêts, de telle façon que celui-ci vît en moi le sauveur de la chose publique dans l’occasion. Au mois d’octobre je reçus du grand-chancelier comte Bestoujeff l’avis que le roi de Pologne venait de renvoyer au comte Poniatowsky ses lettres de rappel. Le comte Bestoujeff eut une grande altercation à ce sujet avec le comte Brühl et le cabinet de Saxe, et se fâcha de ce qu’on ne l’avait pas consulté comme ci-devant sur ce point. Il apprit enfin que c’était le vice-chancelier comte Voronzoff et Jean Schouvaloff, qui, par Prasse, résident de Saxe, avaient manigancé toute cette affaire. Ce M. Prasse d’ailleurs paraissait souvent instruit de quantité de particularités dont on était étonné d’où il les savait. Plusieurs années après le canal se découvrit: il était l’amant fort secret et fort discret de la femme du vice-chancelier, la comtesse Anna Karlovna née Scavronsky; celle-ci était très liée avec la femme du maître des cérémonies Samarine, et c’était chez cette femme que la comtesse voyait M. Prasse. Le chancelier Bestoujeff se fit donner les lettres de rappel envoyées au comte Poniatowsky et les renvoya en Saxe sous prétexte de manque de formalité.
Dans la nuit du 8 au 9 décembre je commençai à sentir les douleurs de l’enfantement. J’en envoyai avertir le grand-duc par Mme Vladislava, de même que le comte Alexandre Schouvaloff, afin qu’il pût en instruire Sa Majesté Impériale. Au bout de quelque temps le grand-duc vint dans ma chambre, habillé de son uniforme de Holstein, en bottes et en éperons, avec son écharpe autour du corps et une énorme épée au côté, ayant fait une fort grande toilette; il était à peu près deux heures et demie du matin. Tout étonnée de cet équipage, je lui demandai la cause de cette parure si recherchée; à quoi il me répondit que ce n’était que dans l’occasion qu’on reconnaissait ses vrais amis; que dans cet habillement il était prêt à agir selon son devoir; que le devoir d’un officier holsteinois était de défendre, selon son serment, la maison ducale contre tous ses ennemis, et que comme je me trouvais mal, il était accouru à mon secours. On aurait dit qu’il plaisantait, mais point du tout, ce qu’il disait était très sérieux. Je compris aisément qu’il était gris, et je lui conseillai d’aller se coucher, afin que l’Impératrice, quand elle viendrait, n’eût pas le double déplaisir de le voir ivre et armé de pied en cap, avec cet uniforme holsteinois que je savais qu’elle détestait. J’eus beaucoup de peine à le faire aller; cependant Mme Vladislava et moi nous le persuadâmes, à l’aide de la sage-femme qui assurait que je n’accoucherais pas encore si tôt. Enfin il s’en alla et l’Impératrice arriva. Elle demanda où était le grand-duc; on lui dit qu’il venait de sortir et ne manquerait pas de revenir. Comme elle vit que les douleurs ralentissaient et que la sage-femme disait que cela pouvait encore durer quelques heures, elle retourna dans ses appartements, et moi je me mis au lit, où je m’endormis jusqu’au lendemain que je me levai à mon ordinaire, sentant, par-ci, par-là, des douleurs, après lesquelles j’étais sans douleurs des heures entières. Vers l’heure du souper j’eus faim et je me fis apporter à souper. La sage-femme était assise proche de moi, et me voyant manger avec un appétit dévorant, elle me dit: «Mangez, mangez, ce souper vous portera bonheur.» En effet ayant fini de souper je me levai de table, et au moment même que je me levai il me prit une telle douleur que je jetai un grand cri. La sage-femme et Mme Vladislava me saisirent sous les bras et me mirent sur le lit de misère, et l’on alla chercher et le grand-duc et l’Impératrice. A peine qu’ils furent entrés dans ma chambre que j’accouchai, le 9 décembre, entre dix et onze heures du soir, d’une fille à laquelle je priai l’Impératrice de permettre qu’on donnât son nom. Mais elle décida qu’elle aurait le nom de la sœur aînée de Sa Majesté Impériale, la duchesse de Holstein, Anne Petrovna, mère du grand-duc. Celui-ci parut fort aise de la naissance de cet enfant, et en fit dans son appartement de grandes réjouissances, et en fit faire en Holstein, et reçut tous les compliments qu’on lui en fit, avec des démonstrations de contentement. Le sixième jour l’Impératrice tint sur les fonts de baptême cet enfant, et elle m’apporta un ordre au cabinet pour m’apporter 60,000 roubles. Elle en envoya autant au grand-duc, ce qui n’augmenta pas peu sa satisfaction. Après le baptême les fêtes commencèrent. On en donna, à ce qu’on dit, de très belles; je n’en ai vu aucune: j’étais dans mon lit toute fine, seule, sans âme qui vive pour compagnie, car dès que j’étais accouchée, non seulement l’Impératrice, cette fois-ci comme la première, avait emporté l’enfant dans son appartement; mais aussi, sous prétexte de repos qu’il me fallait, on me laissait là, abandonnée comme une pauvre malheureuse, et personne ne mettait le pied dans mon appartement, ni même ne demandait, ni ne faisait demander, comment je me portais. Comme la première fois j’avais beaucoup souffert de cet abandon, cette fois-ci j’avais pris toutes les précautions possibles contre les vents coulis et les inconvénients du local, et dès que je fus délivrée, je me levai et me couchai dans mon lit; et comme personne n’osait venir chez moi, à moins que ce ne fut à la dérobée, sur ce point aussi je ne manquai point de prévoyance. Mon lit était à-peu-près à la moitié d’une assez longue chambre, les fenêtres étaient au côté droit du lit, il y avait une porte de dégagement qui donnait dans une espèce de garderobe qui servait aussi d’antichambre, et qui était très barricadée d’écrans et de coffres. Depuis mon lit jusqu’à cette porte j’avais fait placer un écran immense, qui cachait le plus joli cabinet que j’avais pu imaginer, vu le local et les circonstances. Dans ce cabinet il y avait un canapé, des miroirs, des tables portatives et quelques chaises. Quand le rideau de mon lit, de ce côté-là, était tiré, on ne voyait rien du tout; quand il était ouvert, je voyais le cabinet et ceux qui y étaient; mais ceux qui entraient dans la chambre ne voyaient que l’écran. Quand on demandait ce qu’il y avait derrière cet écran, on disait: «La chaise percée;» mais celle-ci étant dans l’écran, personne n’était curieux de la voir, et on aurait pu la montrer, sans parvenir encore dans ce cabinet que l’écran couvrait.
1759.
Le 1er janvier 1759 les fêtes de la cour se terminèrent par un très grand feu d’artifice, entre le bal et le souper. Comme j’étais encore en couches, je ne parus pas à la cour. Avant le feu d’artifice le comte Pierre Schouvaloff s’avisa de se présenter à ma porte pour me remettre le plan du feu d’artifice, avant qu’on le tirât. Mme Vladislava lui dit que je dormais, mais que cependant elle allait voir. Cela n’était pas vrai que je dormais, seulement j’étais dans mon lit et j’avais ma très petite compagnie ordinaire, qui était alors, comme ci-devant, Mmes Narichkine, Siniavine, Ismaïloff, le comte Poniatowsky: celui-ci depuis son rappel se disait malade, mais venait chez moi, et ces femmes m’aimaient assez pour préférer ma compagnie aux bals et aux fêtes. Mme Vladislava ne savait pas au juste qui était chez moi, mais elle avait beaucoup trop bon nez pour ne pas se douter qu’il y avait quelqu’un; je lui avais dit, de bonne heure, que je me mettais au lit par ennui, et alors elle n’entrait plus. Après la venue du comte Schouvaloff elle vint frapper à la porte; je tirai mon rideau du coté de l’écran, et lui dis d’entrer. Elle entra et me fit le message du comte Pierre Schouvaloff; je lui dis de le faire entrer. Elle alla le chercher, et pendant ce temps mes gens de derrière l’écran crevaient de rire de l’extravagance extrême de cette scène, où j’allais recevoir la visite du comte Pierre Schouvaloff, qui pourrait jurer qu’il m’avait trouvée seule dans mon lit, tandis qu’il n’y avait qu’un rideau qui séparait ma petite compagnie très gaie, de ce personnage si important, alors l’oracle de la cour, et possédant la confiance de l’Impératrice à un degré éminent. Enfin il entra et m’apporta son plan de feu d’artifice; il était alors grand-maître d’artillerie. Je commençai par lui faire mes excuses de l’avoir fait attendre, ne faisant, dis-je, que de me réveiller; je me frottai un peu les yeux disant que j’étais encore tout endormie; je mentais, pour ne pas démentir Mme Vladislava, après quoi je fis avec lui une conversation assez longue, et même jusque là qu’il me parut pressé de s’en aller, afin de ne pas faire attendre l’Impératrice pour le commencement du feu: alors je le congédiai. Il sortit, et j’ouvris de rechef mon rideau. Ma compagnie, à force de rire, commença à avoir faim et soif; je leur dis: «Fort bien, vous aurez à boire et à manger; il est juste que par complaisance pour moi, tandis que vous me faites compagnie, vous ne mouriez ni de soif ni de faim chez moi.» Je fermai le rideau de mon lit et je sonnai. Mme Vladislava vint. Je lui dis de me faire apporter à souper, que je mourais de faim, et qu’au moins il y eût six bons plats. Quand le souper fut prêt on l’apporta; je fis mettre le tout à côté de mon lit, et dis au domestique de sortir. Alors mes gens de derrière l’écran vinrent, comme des affamés, manger ce qu’ils trouvèrent: la gaîté ajoutait à l’appétit. J’avoue que cette soirée fut une des plus folles et des plus gaies que j’aie passées de ma vie. Quand le souper fut gobé, je fis emporter les restes comme on l’avait apporté. Je pense que les domestiques furent seulement un peu surpris et étonnés de mon appétit. Vers la fin du souper de la cour ma compagnie se retira aussi, fort contente de sa soirée. Le comte Poniatowsky, pour sortir, prenait toujours une perruque blonde et un manteau, et quand les sentinelles lui demandaient: «Qui va là?» il se disait musicien du grand-duc. Cette perruque nous fit bien rire ce jour-là.
Cette fois-ci mes relevailles, après les six semaines, se firent dans la chapelle de l’Impératrice; mais excepté Alexandre Schouvaloff, personne n’y assista. Vers la fin du carnaval, toutes les fêtes de la ville finies, il y eut trois noces à la cour. Celle du comte Alexandre Strogonoff avec la comtesse Anne Voronzoff, fille du vice-chancelier, fut la première, et deux jours après, celle de Léon Narichkine avec Melle Zakrefsky, le même jour que celle du comte Boutourline avec la comtesse Marie Voronzoff. Ces trois demoiselles étaient filles d’honneur de l’Impératrice, et à l’occasion de ces trois noces il se fit un pari à la cour, entre le hetman, comte Rasoumowsky, et le ministre de Danemark, comte d’Osten, qui des trois nouveaux mariés serait le plus tôt cocu; et il se trouva que ceux qui avaient parié que ce serait Strogonoff, dont la nouvelle épouse paraissait la plus laide et alors la plus innocente et la plus enfant, gagnèrent le pari.
La veille du jour de la noce de Léon Narichkine et du comte Boutourline fut un jour malheureux. Il y avait longtemps qu’on se disait à l’oreille que le crédit du grand-chancelier, comte Bestoujeff, chancelait, et que ses ennemis prenaient le dessus. Il avait perdu son ami le général Apraxine; le comte Rasoumowsky, l’aîné, l’avait longtemps soutenu; mais depuis la faveur prépondérante des Schouvaloff, il ne se mêlait presque plus de rien que de demander, quand l’occasion s’en présentait, quelque petite grâce pour ses amis ou parents. Les Schouvaloff et M. Voronzoff étaient poussés encore dans leur haine contre le grand-chancelier, par les ambassadeurs d’Autriche et de France, le comte Esterhazy et le maréchal de l’Hôpital. Ce dernier regardait le comte Bestoujeff comme plus porté pour l’alliance de la Russie avec l’Angleterre qu’avec la France. Celui d’Autriche cabalait contre Bestoujeff parceque le grand-chancelier voulait que la Russie se tînt à son traité d’alliance avec la cour de Vienne, et qu’elle donnât du secours à Marie Thérèse, mais ne voulait pas qu’elle agît en partie première guerroyant contre le roi de Prusse. Le comte Bestoujeff pensait en patriote et n’était pas facile à mener, tandis que MM. Voronzoff et Jean Schouvaloff étaient livrés aux deux ambassadeurs, jusque là que quinze jours avant la disgrâce du grand-chancelier, comte Bestoujeff, le marquis de l’Hôpital, ambassadeur de France, s’en alla chez le vice-chancelier, comte Voronzoff, la dépêche à la main, et lui dit: «Monsieur le comte, voici la dépêche de ma cour, que je viens de recevoir, et dans laquelle il est dit que si dans quinze jours de temps le grand-chancelier n’est pas déplacé par vous, je dois m’adresser à lui et ne plus traiter qu’avec lui.» Alors le vice-chancelier prit feu, et s’en alla chez Jean Schouvaloff, et on représenta à l’Impératrice que sa gloire souffrait du crédit du comte Bestoujeff en Europe. Elle ordonna de tenir le même soir une conférence et d’y appeler le grand-chancelier. Celui-ci fit dire qu’il était malade. Alors on appela cette maladie désobéissance, et on lui envoya dire de venir sans délai. Il vint et on l’arrêta en pleine conférence; on lui ôta ses charges, ses dignités et ses ordres, sans qu’âme qui vive pût articuler pour quels crimes ou forfaits on dépouillait ainsi le premier personnage de l’empire, et on le renvoya prisonnier dans son hôtel. Comme ceci était préparé, on avait fait venir une compagnie de grenadiers de la garde. Ceux-ci en longeant la Moïka, où les comtes Alexandre et Pierre Schouvaloff avaient leurs maisons, disaient: «Dieu merci, nous allons arrêter ces maudits Schouvaloff qui ne font qu’inventer des monopoles.» Mais quand les soldats virent qu’il s’agissait du comte Bestoujeff, ils en montrèrent du déplaisir, disant: «Ce n’est pas celui-là, ce sont les autres, qui foulent le peuple.»