Quoique l’on eut arrêté le comte Bestoujeff dans le palais même où nous occupions une aîle, et pas fort loin de nos appartements, ce soir-là nous n’en apprîmes rien, tant on était soigneux de nous cacher tout ce qui se faisait. Le lendemain, dimanche, en me réveillant, je reçus de la part de Léon Narichkine un billet que le comte Poniatowsky me faisait parvenir par cette voie, qui ne laissait pas d’être suspecte depuis fort longtemps déjà. Ce billet commençait par ces mots: «L’homme n’est jamais sans ressource. Je me sers de cette voie pour vous avertir qu’hier au soir le comte Bestoujeff a été arrêté et privé de ses charges et dignités, et avec lui votre bijoutier Bernardi, Téléguine et Adadouroff.» Je tombai de mon haut en lisant ces lignes, et après les avoir lues, je me dis qu’il ne fallait pas se flatter que cette affaire ne me regarderait de plus près qu’il ne paraissait. Or, pour entendre ceci il faudra un commentaire. Bernardi était un marchand bijoutier italien, qui ne manquait pas d’esprit et auquel son métier donnait entrée dans toutes les maisons. Je pense qu’il n’y en eut pas une qui ne lui dût quelque chose, et à laquelle il ne rendit pas tel ou tel petit service. Comme il allait et venait continuellement partout, on le chargeait aussi quelquefois de commissions les uns pour les autres: un mot de billet envoyé par Bernardi arrivait plus vite et plus sûrement que par les domestiques. Or Bernardi arrêté intriguait toute la ville, parcequ’il avait des commissions de tout le monde, et les miennes comme toutes les autres. Téléguine était cet ancien adjudant du grand-veneur, comte Rasoumowsky, qui avait eu la tutelle de Bekiétoff. Il était resté attaché à la maison Rasoumowsky. Il était devenu l’ami du comte Poniatowsky. C’était un homme affidé et de probité; quand on gagnait son affection, on ne la perdait pas aisément; il avait témoigné toujours du zèle et de la prédilection pour moi. Adadouroff avait été autrefois mon maître dans la langue russe et m’était resté fort attaché. C’était moi qui l’avais recommandé au comte Bestoujeff, qui commençait à lui témoigner de la confiance depuis deux ou trois ans seulement, et qui ne l’avait pas aimé anciennement, parcequ’il tenait au procureur-général prince Nikita Youriéwitch Troubetzkoy, l’ennemi de Bestoujeff.

Après la lecture du billet et les réflexions que je venais de faire, une foule d’idées les unes plus désagréables que les autres se présentèrent à mon esprit. Le poignard dans le cœur, pour ainsi dire, je m’habillai et allai à la messe, où il me parut à moi que la plupart de ceux que je vis avaient la physionomie tout aussi allongée que moi. Personne ne me parla de rien pendant la journée, et c’était comme si on ignorait l’évènement. Je ne disais mot non plus. Le grand-duc n’avait jamais aimé le comte Bestoujeff: il me parut assez gai ce jour-là, mais se tenant sans affectation, cependant assez loin de moi. Le soir il fallut aller à la noce. Je m’habillai de rechef et j’assistai à la bénédiction des mariages du comte Boutourline et de Léon Narichkine, au souper, et au bal, pendant lequel je m’approchai du maréchal de la noce, prince Nikita Troubetzkoy, et sous prétexte d’examiner les rubans de son bâton de maréchal, je lui dis à demi-voix: «Qu’est-ce que c’est donc que ces belles choses? avez-vous trouvé plus de crimes que de criminels, ou avez-vous plus de criminels que de crimes?» Là-dessus il me dit: «Nous avons fait ce qu’on nous a ordonné, mais pour les crimes on les cherche encore. Jusqu’ici les démarches ne sont pas heureuses.» Ayant fini de parler avec celui-ci, je m’en allai parler au maréchal Boutourline, qui me dit: «Bestoujeff est arrêté, mais présentement nous sommes à chercher la raison pourquoi il l’est.» C’est ainsi que parlaient les deux commissaires nommés par l’Impératrice pour examiner pourquoi le comte Alexandre Schouvaloff l’avait arrêté. Je vis à ce bal Stambke de loin, et je lui trouvai l’air souffrant et découragé. L’Impératrice ne parut pas à aucune de ces deux noces, ni à l’église, ni au festin. Le lendemain Stambke vint chez moi et me dit qu’on venait de lui remettre un billet du comte Bestoujeff qui lui marquait de me dire de n’en avoir aucune appréhension sur ce que je savais, qu’il avait eu le temps de tout jeter au feu, et qu’il lui communiquerait ses interrogatoires par la même voie, quand on lui en ferait. Je demandai à Stambke quelle était cette voie? Il me dit que c’était un joueur de cor de chasse du comte, qui lui avait remis ce billet, et qu’il était convenu qu’à l’avenir on mettrait parmi des briques, pas loin de la maison du comte Bestoujeff, à un endroit marqué, ce qu’on voudrait se communiquer. Je dis à Stambke de bien prendre garde que cette épineuse correspondance ne fût découverte, quoiqu’il me parut dans de grandes angoisses lui-même. Cependant lui et le comte Poniatowsky la continuèrent. Dès que Stambke fut sorti, j’appelai Mme Vladislava et lui dis d’aller chez son beau-frère Pougowoschnikoff, et de lui rendre ce billet que je lui faisais. Dans ce billet il n’y avait rien que ces mots: «Vous n’avez rien à craindre; on a eu le temps de tout brûler.» Ceci le tranquillisa, car il y a apparence que depuis l’arrestation du grand-chancelier, il devait être plus mort que vif, et voici à quel sujet, et ce que le comte Bestoujeff avait eu le temps de brûler.

L’état valétudinaire et les fréquentes convulsions de l’Impératrice ne laissaient pas que de tourner tous les yeux sur l’avenir. Le comte Bestoujeff, et par sa place et par ses facultés d’esprit, n’était pas assurément un de ceux qui y réfléchit le dernier. Il connaissait l’antipathie que depuis longtemps on avait inspiré au grand-duc contre lui. Il était très au fait de la faible capacité de ce prince, né héritier de tant de couronnes. Il est naturel que cet homme d’état, comme tout autre homme en lui-même, eût le désir de se maintenir dans sa place. Il y avait plusieurs années qu’il m’avait vue revenir de mes impressions. Il me regardait d’ailleurs personnellement peut-être comme le seul individu sur lequel dans ce temps-là on pût fonder l’espérance du public au moment où l’Impératrice manquerait. Ceci et des réflexions pareilles lui avaient fait former le plan que dès le décès de l’Impératrice le grand-duc fût déclaré comme de droit empereur, et qu’en même temps je fusse déclarée avec lui participante à l’administration; que toutes les charges fussent continuées et qu’à lui on lui donnât la lieutenance-colonelle des quatre régiments des gardes et la présidence des trois colléges de l’empire, de celui des affaires étrangères, du collége de la guerre, et de celui de l’amirauté. Ses prétensions étaient donc excessives. Le projet de ce manifeste il me l’avait envoyé, écrit de la main de Pougowichnikoff par le comte Poniatowsky, avec lequel j’étais convenue de lui répondre de bouche que je le remerciais de ses bonnes intentions pour moi, mais que je regardais la chose comme de difficile exécution. Il avait fait écrire et récrire son projet plusieurs fois, l’avait changé, amplifié, retranché; il en paraissait fort occupé. A dire la vérité, je regardais son projet comme une espèce de radotage, et comme une amorce que ce vieillard me jetait pour se concilier de plus en plus mon affection; mais à cette amorce-là je ne mordais pas, parceque je le regardais comme nuisible à l’empire que chaque querelle entre mon époux, qui ne m’aimait pas, et moi aurait déchiré. Mais comme je ne voyais pas le cas encore existant, je ne voulais pas contredire un vieillard opiniâtre et entier quand il se mettait quelque chose dans l’esprit. C’était donc son projet qu’il avait eu le temps de brûler, et dont il m’avait avertie, pour tranquilliser ceux qui en avaient connaissance.

Sur ces entrefaites mon valet de chambre Skourine vint me dire que le capitaine qui gardait le comte Bestoujeff était un homme qui avait été toujours son ami, et qui dînait tous les dimanches, en sortant de la cour, chez lui. Alors je lui dis que si les choses étaient ainsi et qu’il pût compter sur lui, il tâchât de le sonder pour voir s’il se prêterait à quelque intelligence avec son prisonnier. Ceci devenait d’autant plus nécessaire que le comte Bestoujeff avait communiqué à Stambke, par son canal, qu’on devait avertir Bernardi de dire la pure vérité à son interrogatoire, et de lui faire savoir ce qu’on lui demanderait. Quand j’appris que Skourine se chargeait volontiers de trouver quelques moyens pour faire parvenir au comte Bestoujeff, je lui dis de tâcher aussi d’ouvrir une communication avec Bernardi, de voir s’il ne pourrait gagner le sergent ou quelque soldat qui le gardait dans son quartier. Le même jour Skourine me dit vers le soir que Bernardi était gardé par un sergent aux gardes nommé Kalychkine, avec lequel dès demain il aurait une entrevue; mais qu’ayant envoyé chez son ami, le capitaine qui était chez le comte Bestoujeff, pour lui demander s’il pouvait le voir, celui-ci lui avait fait dire que s’il voulait lui parler il vînt chez lui, mais qu’un de ses sous-employés, qu’il connaissait aussi et qui était son parent, lui avait fait dire de n’y pas aller, parceque s’il y venait, le capitaine le ferait arrêter et s’en ferait un mérite à ses dépens, de quoi il se vantait entre quatre yeux. Skourine cessa donc d’envoyer chez M. le capitaine, son ami prétendu. En revanche Kalychkine, lequel j’ordonnai entamer en mon nom, dit à Bernardi tout ce qu’on voulait, aussi ne devait-il dire que la vérité, à quoi l’un et l’autre se prêtèrent de bon cœur.

Au bout de quelques jours, un matin, de fort bonne heure, Stambke vint dans ma chambre fort pâle et défait, et me dit que sa correspondance et celle du comte Bestoujeff avec le comte Poniatowsky venait d’être découverte; que le petit cor de chasse était arrêté, et qu’il y avait toutes les apparences que leurs dernières lettres avaient eu le malheur de tomber entre les mains des gardiens du comte Bestoujeff; que lui-même s’attendait à tout instant d’être au moins renvoyé, sinon arrêté, et qu’il était venu chez moi pour me dire cela et prendre congé de moi. Ce qu’il me dit ne me mit pas du tout à mon aise. Je le consolai le mieux que je pus et le renvoyai, ne doutant pas que sa visite ne ferait qu’augmenter contre moi, s’il était possible, toutes les mauvaises humeurs imaginables, et qu’on allait me fuir comme une personne suspecte au gouvernement peut-être. Cependant j’étais très intimement convaincue en moi-même que vis-à-vis du gouvernement je n’avais rien à me reprocher. Le public en général, excepté Michel Voronzoff, Jean Schouvaloff, les deux ambassadeurs de Vienne et de Versailles, et ceux à qui ceux-ci faisaient accroire ce qu’ils voulaient, tout le monde dans tout Pétersbourg, grands et petits, était persuadé que le comte Bestoujeff était innocent, qu’il n’y avait ni crime ni délit à sa charge. On savait que le lendemain du soir qu’il avait été arrêté, on avait travaillé, dans la chambre d’Ivan Schouvaloff, à un manifeste que le sieur Volkoff, autrefois premier commissaire du comte Bestoujeff, et qui, l’année 1755, s’était sauvé de chez lui, et puis, après avoir erré dans les bois, s’était laissé reprendre, et qui dans ce moment était premier secrétaire de la conférence, avait dû écrire cette pièce qu’on voulait publier pour donner connaissance au public des causes qui avaient obligé l’Impératrice d’en agir avec le grand-chancelier comme elle avait fait. Or donc ce conventicule secret se cassant la tête à chercher des délits, convint de dire que c’était pour crime de lèse-majesté, et parceque lui Bestoujeff avait cherché à semer la zizanie entre Sa Majesté Impériale et Leurs Altesses Impériales; et sans examen ni jugement on voulut, dès le lendemain de son arrestation, l’envoyer dans une de ses terres, lui ôtant tout le reste de ses biens. Mais il y en eut qui trouvèrent que c’était trop fort que d’exiler quelqu’un sans crime ni jugement, et qu’au moins fallait-il chercher les crimes dans l’espérance d’en trouver, et que si l’on n’en trouvait pas, toujours fallait-il faire passer le prisonnier, on ne savait pas pourquoi déchu de ses charges, dignités et décorations, par un jugement des commissaires. Or ces commissaires étaient, comme je l’ai déjà dit, le maréchal Boutourline, le procureur-général prince Troubetzkoy, le général comte Alexandre Schouvaloff, et le sieur Volkoff, comme secrétaire. La première chose que messieurs les commissaires firent fut de prescrire par le collége des affaires étrangères, aux ambassadeurs, envoyés et employés de la Russie aux cours étrangères, d’envoyer copie des dépêches que leur avait écrit le comte Bestoujeff, depuis qu’il était à la tête des affaires. Ceci était pour trouver dans ces dépêches des crimes. On disait qu’il n’écrivait que ce qu’il voulait et des choses contradictoires aux ordres et à la volonté de l’Impératrice. Mais comme Sa Majesté n’écrivait ni ne signait rien, il était difficile d’agir contre ses ordres, et pour les ordres verbaux Sa Majesté Impériale n’était guère dans le cas d’en donner au grand-chancelier, qui pendant des années entières n’avait pas l’occasion de la voir: et les ordres verbaux par un tiers, à strictement parler, pouvaient être mal entendus et être aussi mal rendus que mal reçus et compris. Mais de tout ceci il n’advint rien, sinon l’ordre dont j’ai fait mention, parceque personne des employés ne se donna la peine de parcourir son archive de vingt ans, de la copier pour y chercher des crimes à celui dont ces employés mêmes avaient suivi les instructions et les directions, et par là-même pouvaient se trouver mêlés, avec la meilleure volonté du monde, dans ce qu’on y trouverait peut-être de répréhensible. Outre cela l’envoi seul de telles archives devait jeter la couronne dans des dépenses considérables, et arrivées à Pétersbourg, il y aurait eu de quoi lasser la patience, pendant plusieurs années, de bien des personnes pour y trouver et débrouiller ce qui peut-être encore ne s’y trouvait pas. Cet ordre envoyé ne fut jamais rempli. On s’ennuya de l’affaire même, et on la finit au bout d’un an par le manifeste qu’on avait commencé à composer le lendemain du jour où on avait mis aux arrêts le grand-chancelier.

L’après-dîner du jour que Stambke était venu chez moi, l’Impératrice fit dire au grand-duc de renvoyer Stambke en Holstein, parcequ’on avait découvert ses intelligences avec Bestoujeff, et qu’il méritait d’être arrêté, mais que par considération pour Son Altesse Impériale, comme son ministre, on le laissait libre, à condition qu’il fût tout de suite renvoyé. Stambke fut expédié immédiatement, et avec son départ finit ma manutention des affaires du Holstein. On fit entendre au grand-duc que l’Impératrice n’avait pas pour agréable que je m’en mêlasse, et Son Altesse Impériale y était assez porté de lui-même. Je ne me souviens pas trop qui il prit à la place de Stambke, mais je pense que ce fut un nommé Wolff. Le ministère de l’Impératrice demanda alors formellement au roi de Pologne le rappel du comte Poniatowsky, dont on avait trouvé un billet, fort innocent à la vérité, pour le comte Bestoujeff, mais toujours adressé à un prétendu prisonnier d’état. Dès que j’appris le renvoi de Stambke et le rappel du comte Poniatowsky, je ne me préparai à rien de bon, et voici ce que je fis. J’appelai mon valet de chambre Skourine, et lui dis de rassembler tous mes livres de comptes et tout ce qui pouvait seulement avoir l’air d’un papier quelconque entre mes effets, et de me l’apporter. Il exécuta mes ordres avec zèle et exactitude. Quand tout fut dans ma chambre je le renvoyai. Quand il fut sorti, je jetai tous ces livres au feu, et lorsque je les vis à demi consumés, je rappelai Skourine et lui dis: «Tenez, soyez témoin que tous mes papiers et comptes sont brûlés, afin que si jamais on vous demande où ils sont, vous puissiez jurer de les avoir vus brûler par moi-même.» Il me remercia du soin que je prenais de lui, et me dit qu’il venait d’arriver un changement fort singulier dans la garde des prisonniers. Depuis la découverte de la correspondance de Stambke avec le comte Bestoujeff on faisait surveiller celui-ci de plus près, et à cet effet on avait pris chez Bernardi le sergent Kalichkine, et on l’avait mis dans la chambre et près de la personne du ci-devant grand-chancelier. Quand Kalichkine avait vu cela, il avait demandé qu’on lui donnât une partie des soldats affidés qu’il avait lorsqu’il était de garde près de Bernardi. Voilà donc l’homme le plus sûr et intelligent que nous eussions, Skourine et moi, introduit dans la chambre du comte Bestoujeff, n’ayant point perdu toute intelligence avec Bernardi. En attendant, les interrogatoires du comte Bestoujeff allaient leur train. Kalichkine se fit connaître au comte pour un homme qui m’était dévoué, et en effet il lui rendit mille services. Il était, comme moi, intimement persuadé que le grand-chancelier était innocent, et la victime d’une puissante cabale; le public l’était aussi. Au grand-duc, je voyais qu’on lui avait fait peur, et qu’on lui avait donné des soupçons comme quoi je n’ignorais pas la correspondance de Stambke avec le prisonnier d’état. Je voyais que Son Altesse Impériale n’osait quasi me parler, et évitait de venir dans ma chambre où j’étais pour le coup fine seule et ne voyant âme qui vive. Moi-même j’évitais de faire venir quelqu’un, crainte de les exposer à quelque malheur ou désagrément. A la cour, crainte que l’on ne m’évitât, je me retins d’approcher tous ceux que je supposais pouvoir être dans ce cas. Les derniers jours du carnaval il devait y avoir une comédie russe au théâtre de la cour. Le comte Poniatowsky me fit prier d’y venir, parcequ’on commençait à faire courir le bruit qu’on se préparait à me renvoyer, à m’empêcher de paraître, et que sais-je moi encore, et qu’à chaque fois que je ne paraissais pas au spectacle ou à la cour, tout le monde était intrigué pour en savoir la raison, peut-être autant par curiosité que par intérêt pour moi. Je savais que la comédie russe était une des choses que Son Altesse Impériale aimait le moins, et de parler d’y aller était déjà une chose qui lui déplaisait souverainement; mais cette fois-ci le grand-duc joignait à son dégoût pour la comédie nationale un autre motif et petit intérêt personnel: c’était celui qu’il ne voyait pas encore la comtesse Elisabeth Voronzoff chez lui; mais comme elle se tenait dans l’antichambre avec les autres demoiselles d’honneur, c’était là que Son Altesse Impériale faisait ou sa conversation ou sa partie avec elle. Si j’allais à la comédie, ces demoiselles étaient obligées de m’y suivre, ce qui dérangeait Son Altesse Impériale, qui n’aurait trouvé d’autre ressource que d’aller boire chez lui dans son appartement. Sans égard à ces circonstances, comme j’avais donné parole d’aller à la comédie, je fis dire au comte Alexandre Schouvaloff d’ordonner un carrosse parceque j’étais intentionnée ce jour-là d’aller à la comédie. Le comte Schouvaloff vint chez moi et me dit que le dessein que j’avais d’aller à la comédie ne faisait pas plaisir au grand-duc. Je lui répondis que comme je ne composais pas la société de Son Altesse Impériale, je pensais qu’il pouvait lui être égal si j’étais seule dans ma chambre ou dans ma loge au spectacle. Il s’en alla clignotant de l’œil, comme il faisait toujours quand il était affecté de quelque chose. Quelque temps après le grand-duc vint dans ma chambre: il était dans une colère terrible, criant comme un aigle, disant que je prenais plaisir à le faire enrager, et que j’avais imaginé d’aller à la comédie parceque je savais qu’il n’aimait pas ce spectacle-là; mais je lui représentai qu’il faisait mal de ne pas l’aimer. Il me dit qu’il défendrait de me donner mon carrosse. Je lui dis que j’irais à pied et que je ne pouvais deviner quel plaisir il avait à me faire mourir d’ennui, seule dans ma chambre, dans laquelle pour toute compagnie j’avais mon chien et mon perroquet. Après avoir longtemps disputé et parlé fort haut tous les deux, il s’en alla, plus en colère que jamais, et moi persistant d’aller à la comédie. Vers l’heure du spectacle j’envoyai demander au comte Schouvaloff si les carrosses étaient prêts; il vint chez moi, et me dit que le grand-duc avait défendu de m’en donner. Alors je m’en fâchai tout de bon, et je dis que j’y allais à pied, et que si on défendait aux dames et aux cavaliers de me suivre, j’irais toute seule, et qu’outre cela je me plaindrais, par écrit, à l’Impératrice, et du grand-duc et de lui. Il me dit: «Que lui direz-vous?»—«Je lui dirai,» dis-je, «la façon dont je suis traitée, et que vous, pour ménager au grand-duc un rendez-vous avec mes filles d’honneur, vous l’encouragez à m’empêcher d’aller au spectacle, où je puis avoir le bonheur de voir Sa Majesté Impériale. Et outre cela je la prierai de me renvoyer chez ma mère, parceque je suis lasse et ennuyée du rôle que je joue, seule et délaissée dans ma chambre, haïe du grand-duc, et point aimée de l’Impératrice. Je ne désire que mon repos, et ne veux plus être à charge à personne, ni rendre malheureux quiconque m’approche, et particulièrement mes pauvres gens dont il y en a eu tant d’exilés, parceque je leur voulais ou faisais du bien; et sachez que de ce pas je m’en vais écrire a Sa Majesté Impériale, et je verrai un peu comment vous même vous ne porterez pas ma lettre.» Mon homme s’effraya du ton déterminé que je prenais; il sortit, et moi je me mis à écrire ma lettre à l’Impératrice en russe, que je rendis aussi pathétique que je pus. Je commençai par la remercier des bontés et grâces dont elle m’avait comblée dès mon arrivée en Russie, disant que malheureusement l’événement prouvait que je ne les avais pas méritées, parceque je ne m’étais attirée que la haine du grand-duc et la disgrâce très marquée de Sa Majesté Impériale; que, voyant mon malheur et que je restais dans ma chambre, où l’on me privait des passe-temps même les plus innocents, je la priais instamment de finir mes malheurs en me renvoyant, de telle façon qu’elle jugerait convenable, à mes parents; que mes enfants, ne les voyant point, quoique je demeurasse avec eux dans la même maison, il me devenait indifférent d’être dans le même lieu où ils étaient ou à quelques centaines de lieues d’eux; que je savais qu’elle en prenait un soin qui surpassait ceux que mes faibles facultés me permettraient de leur donner; que j’osais la prier de les leur continuer, et que, dans cette confiance, je passerais le reste de ma vie chez mes parents, à prier Dieu pour elle, le grand-duc, mes enfants, et tous ceux qui m’avaient fait du bien et du mal; mais que l’état de ma santé par le chagrin était réduit à un tel état que je devais faire ce que je pourrais pour du moins me sauver la vie, et qu’à cet effet je m’adressais à elle pour me laisser aller aux eaux, et de-là chez mes parents. Cette lettre écrite, je fis appeler le comte Schouvaloff, qui, en entrant, me dit que les carrosses que j’avais demandés étaient prêts. Je lui dis, en lui remettant ma lettre pour l’Impératrice, qu’il pouvait dire aux dames et aux cavaliers qui voudraient ne pas me suivre à la comédie, que je les dispensais d’y aller avec moi. Le comte Schouvaloff reçut ma lettre en clignotant de l’œil, mais comme elle était adressée à Sa Majesté Impériale, il fut bien obligé de la recevoir. Il rendit aussi mes paroles aux dames et aux cavaliers, et ce fut Son Altesse Impériale lui-même qui décida qui devait aller avec moi et qui devait rester avec lui. Je passai par l’antichambre, où je trouvai Son Altesse Impériale établi, avec la comtesse Voronzoff, à jouer aux cartes dans un coin. Il se leva, et elle aussi, quand il me vit, ce qu’il ne faisait d’ailleurs jamais. A cette cérémonie, je ripostai par une profonde révérence et passai mon chemin. J’allai à la comédie, où l’Impératrice ne vint pas ce jour-là; je pense que ma lettre l’en empêcha. De retour de la comédie, le comte Schouvaloff me dit que Sa Majesté Impériale aurait elle-même un entretien avec moi. Apparemment que le comte Schouvaloff rendit compte de ma lettre et de la réponse de l’Impératrice au grand-duc, car quoique depuis ce jour-là il ne mit plus les pieds chez moi, cependant il fit tout ce qu’il put pour être présent à l’entretien qu’aurait l’Impératrice avec moi, et on crut ne pas pouvoir le refuser. En attendant que ceci se passait, je me tenais tranquille dans ma chambre. J’étais intimement persuadée que si on avait eu idée de me renvoyer, ou de m’en donner la peur, la démarche que je venais de faire déconcerterait entièrement ce projet des Schouvaloff, qui ne devaient trouver d’ailleurs nulle part tant de résistance que dans l’esprit de l’Impératrice, laquelle n’était pas du tout portée pour les mesures d’éclat de ce genre; outre cela elle se souvenait encore des anciennes mésintelligences de sa famille, et aurait certainement souhaité de ne pas les voir renouvelées de ses jours. Contre moi il ne pouvait y avoir qu’un seul point, qui était celui que monsieur son neveu ne me paraissait pas le plus aimable des hommes, tout comme moi je ne lui paraissais pas non plus la plus aimable des femmes. Sur le compte de son neveu l’Impératrice pensait tout comme moi, et elle le connaissait si bien qu’il y avait déjà des années qu’elle ne pouvait se trouver nulle part avec lui un quart d’heure sans ressentir ou du dégoût, ou de la colère, ou du chagrin, et que dans sa chambre, quand il s’agissait de lui, elle en parlait ou en fondant en larmes sur le malheur d’avoir un tel héritier, ou bien aussi elle n’en parlait qu’en faisant paraître son mépris pour lui, et lui donnait souvent des épithètes qu’il ne méritait que trop. J’ai eu de ceci des preuves en main, ayant trouvé dans ses papiers deux billets écrits de la main de l’Impératrice, à je ne sais qui, mais dont l’un paraissait être pour Jean Schouvaloff, et l’autre pour le comte Rasoumowsky, où elle maudissait son neveu et l’envoyait au diable. Dans l’un il y avait cette expression: Проклятый мой племянникъ досадилъ какъ нельзя болѣе (Mon damné neveu m’a beaucoup fâchée); et dans l’autre elle disait: Племянникъ мой уродъ, черт его возьми (Mon neveu est un imbécile, que le diable l’emporte). Du reste mon parti était pris, et je regardais mon renvoi ou non-renvoi d’un œil très philosophique; je ne me serais trouvée, dans telle situation qu’il aurait plu à la providence de me placer, jamais sans ces ressources, que l’esprit et le talent donnent à chacun selon ses facultés naturelles, et je me sentais le courage de monter ou descendre, sans que par-là mon cœur et mon âme en ressentissent de l’élévation ou ostentation, ou, en sens contraire, ni rabaissement ni humiliation. Je savais que j’étais homme, et par là un être borné, et par là incapable de la perfection, mais mes intentions avaient toujours été pures et honnêtes. Si j’avais compris, dès le commencement, qu’aimer un mari qui n’était pas aimable, ni ne se donnait aucune peine pour l’être, était une chose difficile, sinon impossible; au moins lui avais-je, et à ses intérêts, voué l’attachement le plus sincère qu’un ami, et même un serviteur, peut vouer à son ami et son maître; mes conseils avaient toujours été les meilleurs dont j’avais pu m’aviser pour son bien; s’il ne les suivait pas ce n’était pas ma faute, mais celle de son jugement qui n’était ni sain ni juste. Lorsque je vins en Russie, et les premières années de notre union, pour peu que ce prince eût voulu se rendre supportable, mon cœur aurait été ouvert pour lui; il n’est pas du tout surnaturel que quand je vis que de tous les objets possibles j’étais celui auquel il prêtait le moins d’attention, précisément parceque j’étais sa femme, je ne trouvai pas cette situation ni agréable ni de mon goût, qu’elle m’ennuyait et peut-être me chagrinait. Ce dernier sentiment, celui du chagrin, je le réprimais infiniment plus que tous les autres, la fierté de mon âme et sa trempe me rendaient insupportable l’idée d’être malheureuse. Je me disais: «Le bonheur et le malheur est dans le cœur et dans l’âme d’un chacun; si tu sens du malheur mets-toi au-dessus de ce malheur, et fais en sorte que ton bonheur ne dépende d’aucun événement.» Avec une pareille disposition d’esprit, j’étais née et douée d’une très grande sensibilité, d’une figure au moins fort intéressante, qui plaisait dès le premier abord sans art ni recherche. Mon esprit était de son naturel tellement conciliant que jamais personne ne s’est trouvé avec moi un quart d’heure sans qu’on ne fût dans la conversation à son aise, causant avec moi comme si l’on m’eût connue depuis longtemps. Naturellement indulgente, je m’attirais la confiance de ceux qui avaient à faire avec moi, parceque chacun sentait que la plus exacte probité et la bonne volonté étaient les mobiles que je suivais le plus volontiers. Si j’ose me servir de cette expression, je prends la liberté d’avancer sur mon compte que j’étais un franc et loyal chevalier, dont l’esprit était plus mâle que femelle; mais je n’étais, avec cela, rien moins qu’hommasse, et on trouvait en moi, joints à l’esprit et au caractère d’un homme, les agréments d’une femme très aimable: qu’on me pardonne cette expression en faveur de la vérité de l’aveu que fait mon amour-propre sans se couvrir d’une fausse modestie. Au reste, cet écrit même doit prouver ce que je dis de mon esprit, de mon cœur, et de mon caractère. Je viens de dire que je plaisais, par conséquent la moitié du chemin de la tentation était faite, et il est en pareil cas de l’essence de l’humaine nature que l’autre ne saurait manquer, car tenter et être tenté sont fort proche l’un de l’autre, et malgré les plus belles maximes de morale imprimées dans la tête, quand la sensibilité s’en mêle, dès que celle-ci apparaît on est déjà infiniment plus loin qu’on ne croit, et j’ignore encore jusqu’ici comment on peut l’empêcher de venir. Peut-être la fuite seule pourrait y remédier, mais il y a des cas, des situations, des circonstances, où la fuite est impossible, car comment fuir, éviter, tourner le dos, au milieu d’une cour. La chose même ferait jaser. Or, si vous ne fuyez pas, il n’y a rien de si difficile, selon moi, que d’échapper à ce qui vous plaît foncièrement. Tout ce qu’on vous dira à la place de ceci ne sera que des propos de pruderie non calqués sur le cœur humain, et personne ne tient son cœur dans sa main, et le resserre ou le relâche, à poing fermé ou ouvert, à volonté.

J’en reviens à mon récit. Le lendemain de cette comédie je me dis malade et ne sortis plus, attendant tranquillement la décision de Sa Majesté Impériale sur mon humble requête; seulement la première semaine de carême, je jugeai à propos de faire mes dévotions, afin qu’on vît mon attachement à la foi orthodoxe grecque. La seconde ou troisième semaine j’eus un nouveau chagrin cuisant. Un matin, après m’être levée, mes gens m’avertirent que le comte Alexandre Schouvaloff avait fait appeler Mme Vladislava. Ceci me parut assez singulier. J’attendis avec inquiétude qu’elle revînt, mais en vain. Vers une heure après midi le comte Schouvaloff vint me dire que l’Impératrice avait jugé à propos de l’ôter d’auprès de moi. Je fondis en larmes, et lui dis que Sa Majesté Impériale était assurément la maîtresse d’ôter ou de placer auprès de moi qui il lui plaisait, mais que j’étais fâchée de voir de plus en plus que tous ceux qui m’approchaient étaient autant de victimes vouées à la disgrâce de Sa Majesté Impériale, et que pour qu’il y eût moins de malheureux, je le priais, lui, et le sollicitais de solliciter Sa Majesté Impériale de finir au plus tôt l’état auquel j’étais réduite, de ne faire que des malheureux, par mon renvoi chez mes parents. Je l’assurai encore que Mme Vladislava ne servirait aucunement à donner aucun éclaircissement sur rien, parceque ni elle ni personne ne possédait ma confiance. Le comte Schouvaloff voulait parler, mais voyant mes sanglots, il se mit à pleurer avec moi, et me dit que l’Impératrice me parlerait là-dessus à moi-même. Je le priai d’en presser le moment, ce qu’il me promit. Alors j’allai dire à mes gens ce qui venait d’arriver, et leur dis que si l’on mettait chez moi quelque duègne qui me déplairait, à la place de Mme Vladislava, elle se préparerait à recevoir de moi tous les mauvais traitements imaginables, et jusqu’aux coups même, et je les priai de redire cela à qui bon leur semblerait, afin de dégoûter toutes celles qu’on voudrait placer auprès de moi de s’empresser d’accepter cette place, étant lasse de souffrir, et voyant que ma douceur et ma patience n’amenaient rien autre chose que de faire aller de mal en pis tout ce qui me regardait, et que par conséquent j’allais changer de conduite tout-à-fait. Mes gens ne manquèrent pas de redire ce que je voulais.

Le soir de ce jour, où j’avais beaucoup pleuré, me promenant dans ma chambre en long et en large, et ayant le corps et l’esprit assez agités, je vis entrer dans ma chambre à coucher, où j’étais toute seule comme toujours, une de mes femmes de chambre, nommée Catherine Ivanovna Chérégorodskaya. Celle-ci me dit, en pleurant et avec une grande affection: «Nous craignons tous que vous ne succombiez à l’état dans lequel nous vous voyons; permettez-moi que je m’en aille aujourd’hui chez mon oncle, le confesseur de l’Impératrice et le vôtre; je lui parlerai, lui dirai tout ce que vous m’ordonnerez, et je vous promets qu’il saura parler à l’Impératrice de telle façon que vous en serez contente.» Alors, voyant sa bonne volonté, je lui contai tout au net l’état des choses, ce que j’avais écrit à Sa Majesté Impériale et tout le reste. Elle alla chez son oncle, et après lui avoir parlé et l’avoir disposé en ma faveur, elle revint vers les onze heures me dire que le confesseur, son oncle, me conseillait de me dire malade pendant la nuit et de demander à me confesser, et à cet effet de le faire appeler, afin qu’il pût dire à l’Impératrice tout ce qu’il aurait entendu de ma propre bouche. J’approuvai beaucoup cette idée, et je promis de la mettre en œuvre, et la renvoyai en la remerciant, elle et son oncle, de l’attachement qu’ils me marquaient. A la lettre entre les deux et trois heures du matin je sonnai; une de mes femmes entra; je lui dis que je me sentais si mal que je demandais à me confesser. Au lieu du confesseur, le comte Alexandre Schouvaloff vint courir chez moi, auquel, d’une voix faible et entrecoupée, je renouvelai la demande de faire appeler mon confesseur. Il envoya chercher les médecins; à ceux-ci je dis qu’il me fallait des secours spirituels, que j’étouffais. L’un me tâta le pouls et dit qu’il était faible; moi je disais mon âme en danger et mon corps n’ayant plus besoin des médecins. Enfin le confesseur arriva, et on nous laissa seuls. Je le fis asseoir à côté de mon lit, et nous eûmes une conversation au moins d’une heure et demie. Je lui dis et contai l’état passé et présent des choses, la conduite du grand-duc à mon égard, la mienne vis-à-vis de Son Altesse Impériale, la haine des Schouvaloff, les exils continuels ou renvois de plusieurs de mes gens, et toujours ceux qui s’attachaient le plus à moi, ensuite de quoi les Schouvaloff m’attiraient la haine de Sa Majesté Impériale, et enfin où en étaient pour le présent les choses, ce qui m’avait porté d’écrire à l’Impératrice la lettre par laquelle je demandais mon renvoi. Je le priai de me procurer une prompte réponse à ma prière. Je le trouvai de la meilleure volonté du monde pour moi, et moins sot qu’on ne disait qu’il l’était. Il me dit que ma lettre faisait et ferait l’effet désiré, que je devais persister à demander d’être renvoyée, et que pour sûr on ne me renverrait pas, parcequ’on ne pourrait justifier ce renvoi aux yeux du public, qui avait l’attention tournée sur moi. Il convint qu’on en agissait cruellement avec moi, et que l’Impératrice, m’ayant choisie dans un âge fort tendre, m’abandonnait à la merci de mes ennemis, et qu’elle ferait beaucoup mieux de renvoyer mes rivales, et surtout Elisabeth Voronzoff, et de tenir en bride ses favoris, qui étaient devenues les sangsues du peuple par tous les monopoles que MM. Schouvaloff inventaient tous les jours, et qui outre cela faisaient crier tout le monde à l’injustice, témoin l’affaire du comte Bestoujeff, de l’innocence duquel le public était persuadé. Il finit cet entretien en me disant que tout de suite il se rendrait chez l’Impératrice, où il attendrait son réveil pour lui parler, et presser l’entretien qu’elle m’avait promis et qui devait être décisif, et que je ferais bien de rester dans mon lit; qu’il dirait que le chagrin et la douleur pouvaient me tuer, si l’on n’y portait un prompt remède, et ne me tirait, de façon où d’autre, de l’état où j’étais, seule et abandonnée de tout le monde.

Il tint parole et représenta à l’Impératrice mon état avec des couleurs si vives que Sa Majesté appela le comte Alexandre Schouvaloff, et lui ordonna de voir si je serais en état de venir lui parler la nuit suivante. Le comte Schouvaloff vint me dire cela; je lui dis qu’à cette fin je ramasserais tout le reste de mes forces. Vers le soir je me levai du lit, quand Schouvaloff vint me dire qu’après minuit il viendrait me chercher pour m’accompagner dans l’appartement de Sa Majesté Impériale. Le confesseur me fit dire par sa nièce que les choses prenaient un assez bon train, et que l’Impératrice me parlerait le même soir. Je m’habillai donc vers les dix heures du soir, et me mis tout habillée sur un canapé, où je m’endormis. A une heure et demie environ, le comte Schouvaloff entra dans ma chambre et me dit que l’Impératrice me demandait. Je me levai et le suivis. Nous passâmes par des antichambres où il n’y avait personne. En arrivant à la porte de la galerie, je vis le grand-duc traverser la porte opposée, et qu’il se rendait tout comme moi chez Sa Majesté Impériale. Depuis le jour de la comédie je ne l’avais pas vu. Même lorsque je m’étais dite en danger de la vie, il n’était venu ni n’avait envoyé demander comment je me portais. J’appris depuis que, ce jour-là même, il avait promis à Elisabeth Voronzoff de l’épouser si je venais à mourir, et que tous les deux se réjouissaient beaucoup de mon état.

Enfin parvenue à l’appartement de Sa Majesté Impériale, j’y trouvai le grand-duc. Dès que je vis l’Impératrice, je me jetai à ses genoux et la priai, avec larmes et très instamment, de me renvoyer à mes parents. L’Impératrice voulut me relever, mais je restai à ses pieds. Elle me parut plus chagrine qu’en colère, et me dit, la larme à l’œil: «Comment voulez-vous que je vous renvoie? souvenez-vous que vous avez des enfants.» Je lui dis: «Mes enfants sont entre vos mains et ne sauraient être mieux, j’espère que vous ne les abandonnerez pas.» Alors elle me dit: «Mais que dirai-je au public pour cause de ce renvoi?» Je répliquai: «Votre Majesté Impériale lui dira, si elle le juge à propos, les causes pour lesquelles je me suis attiré votre disgrâce et la haine du grand-duc.» L’Impératrice me dit: «Et de quoi vivrez-vous chez vos parents?» Je répondis: «De quoi je vécus avant que vous m’ayez fait l’honneur de me prendre.» Elle me dit à cela: «Votre mère est en fuite, elle a été obligée de se retirer de chez elle, et est allée à Paris.» A cela je lui dis: «Je le sais; on l’a crue trop attachée aux intérêts de la Russie, et le roi de Prusse l’a poursuivie.» L’Impératrice me dit une seconde fois de me lever, ce que je fis, et s’éloigna de moi en rêvant.