La chambre dans laquelle nous étions était longue et avait trois fenêtres, entre lesquelles il y avait deux tables, avec les toilettes d’or de l’Impératrice. Il n’y avait dans l’appartement, qu’elle, le grand-duc, Alexandre Schouvaloff, et moi. Vis-à-vis de l’Impératrice il y avait de larges paravents devant lesquels on avait placé un canapé. Je soupçonnai d’abord que derrière ces paravents se trouvait pour sûr Jean Schouvaloff, et peut-être aussi le comte Pierre, son cousin. J’ai appris ensuite que j’avais deviné juste en partie, que Jean Schouvaloff s’y trouvait. Je me mis à côté de la table à toilette la plus proche de la porte par laquelle j’étais entrée, et je remarquai que dans le bassin de la toilette il y avait des lettres pliées. L’Impératrice s’approcha de rechef de moi et me dit: «Dieu m’est témoin combien j’ai pleuré, quand, à votre arrivée en Russie, vous étiez malade à la mort, et si je ne vous avais pas aimée, je ne vous aurais pas gardée.» Ceci s’appelait, selon moi, s’excuser de ce que j’avais dit d’avoir encouru sa disgrâce. J’y répondis en remerciant Sa Majesté Impériale de toutes les grâces et bontés qu’elle m’avait témoignées alors et après, disant que le souvenir ne s’en effacerait jamais de ma mémoire, et que je regarderais toujours comme le plus grand de mes malheurs d’avoir encouru sa disgrâce. Alors elle s’approcha de moi encore plus près, et me dit: «Vous êtes d’une fierté extrême; souvenez-vous qu’au palais d’été je me suis approchée un jour de vous, et vous ai demandé si vous aviez mal au cou, parceque j’ai vu que vous me saluiez à peine, et que c’était par fierté que vous ne me saluiez pas que d’un coup de tête.» Je lui dis: «Mon Dieu, madame, comment pouvez-vous croire que je voulus user de fierté vis-à-vis de vous; je vous jure que jamais même je ne me suis avisée que cette question, que vous m’avez faite il y a quatre ans, pût avoir trait à quelque chose de pareil.» A ceci elle me dit: «Vous vous imaginez que personne n’a plus d’esprit que vous.» Je lui répondis: «Si j’avais cette croyance, rien ne serait plus propre à me détromper que mon état présent et cette conversation même, puisque je vois que, par bêtise, je n’ai pas compris jusqu’ici ce qu’il vous a plu de me dire il y a quatre ans.»

Le grand-duc chuchotait en attendant que Sa Majesté me parlait avec le comte Schouvaloff. Elle s’en aperçut et s’en alla vers eux. Ils se tenaient tous les deux vers le milieu de la chambre. Je n’entendis pas trop ce qui se disait entr’eux; ils ne parlaient pas trop haut, et la chambre était grande. A la fin j’entendis que le grand-duc disait en élevant la voix: «Elle est d’une méchanceté terrible, et fort entêtée.» Alors je vis qu’il s’agissait de moi, et en m’adressant au grand-duc, je lui dis: «Si c’est de moi que vous parlez, je suis bien aise de vous dire, en présence de Sa Majesté Impériale, que réellement je suis méchante vis-à-vis de ceux qui vous conseillent à faire des injustices, et que je suis devenue entêtée parceque je vois que mes complaisances ne me mênent à rien qu’à votre inimitié.» Il se mit à dire à l’Impératrice: «Votre Majesté Impériale voit elle-même comme elle est méchante, par ce qu’elle dit.» Mais sur l’Impératrice, qui avait infiniment plus d’esprit que le grand-duc, mes paroles firent une impression différente. Je voyais clairement qu’à mesure que la conversation avançait, quoiqu’on lui eût recommandé, ou qu’elle même eût pris la résolution de me montrer de la rigueur, son esprit s’adoucissait par gradations, malgré elle et ses résolutions. Elle se tourna cependant vers lui et lui dit: «Oh! vous ne savez pas tout ce qu’elle m’a dit contre vos conseilleurs et contre Brockdorf, au sujet de l’homme que vous avez fait arrêter.» Ceci devait paraître une trahison en forme, de ma part, au grand-duc; il ne savait pas un mot de ma conversation au palais d’été avec l’Impératrice, et il voyait son Brockdorf, qui lui était devenu si cher et si précieux, accusé auprès de l’Impératrice, et cela par moi; c’était donc nous mettre plus mal ensemble que jamais, et peut-être nous rendre irréconciliables, et me priver pour toujours de la confiance du grand-duc. Je tombai presque de mon haut en entendant l’Impératrice conter au grand-duc, en ma présence, ce que je lui avais dit et cru avoir dit pour le bien de son neveu, tourner comme une arme meurtrière contre moi. Le grand-duc, fort étonné de cette confidence, dit: «Ah! voilà une anecdote que j’ignorais; elle est belle et elle prouve sa méchanceté.» Je pensais en moi-même: «Dieu sait la méchanceté de qui elle prouve!» De Brockdorf, par une transition brusque, Sa Majesté Impériale vint à la connexion découverte entre Stambke et le comte Bestoujeff, et me dit: «Je laisse à penser comme ce lui peut être excusable, d’avoir des relations avec un prisonnier d’état.» Comme dans cette affaire mon nom ne paraissait pas, et qu’il n’en avait pas été fait mention, je me tus, le prenant pour un propos qui ne me regardait pas; sur quoi l’Impératrice s’approcha de moi et me dit: «Vous vous mêlez dans bien des choses qui ne vous regardent pas; je n’aurais pas osé en faire autant du temps de l’Impératrice Anne. Comment, par exemple, avez-vous osé envoyer des ordres au maréchal Apraxine?» Je lui dis: «Moi!—jamais il ne m’est venu en idée de lui en envoyer.»—«Comment,» dit-elle, «pouvez-vous nier de lui avoir écrit? vos lettres sont là, dans ce bassin (elle me les montra du doigt). Il vous est défendu d’écrire.» Alors je lui dis: «Il est vrai que j’ai transgressé cette défense, et je vous en demande pardon; mais puisque mes lettres sont là, ces trois lettres peuvent prouver à Votre Majesté Impériale que jamais je ne lui ai envoyé d’ordres, mais que, dans l’une, je lui disais ce qu’on disait de sa conduite.» Ici elle m’interrompit en me disant: «Et pourquoi lui écriviez-vous cela?» Je lui répondis très simplement: «Parceque je m’intéressais au maréchal que j’aimais beaucoup. Je le priais de suivre vos ordres. Les deux autres lettres ne contiennent, l’une qu’une félicitation de la naissance de son fils, et l’autre que des compliments pour la nouvelle année.» A cela elle me dit: «Bestoujeff dit qu’il y en avait beaucoup d’autres.» Je répondis: «Si Bestoujeff dit cela, il ment.»—«Eh bien,» dit-elle, «puisqu’il ment sur vous, je lui ferai donner la torture.» Elle croyait par là m’épouvanter. Moi je lui répondis qu’elle était la souveraine maîtresse de faire ce qu’elle jugerait à propos, mais que je n’avais absolument écrit que ces trois lettres à Apraxine. Elle se tut et parut se recueillir.

Je rapporte les traits les plus saillants de cette conversation, qui sont restés dans ma mémoire; mais il me serait impossible de me ressouvenir de tout ce qui se dit pendant une heure et demie au moins qu’elle dura. L’Impératrice allait et venait par la chambre, tantôt s’adressant à moi, tantôt à monsieur son neveu, et plus souvent encore au comte Alexandre Schouvaloff, avec lequel le grand-duc était pour la plupart du temps en conversation, tandis que l’Impératrice me parlait. J’ai déjà dit que je remarquais dans Sa Majesté Impériale moins de colère que de souci. Pour le grand-duc, il fit paraître dans tous ses discours, pendant cet entretien, beaucoup de fiel, d’animosité et même d’emportement contre moi. Il cherchait autant qu’il pouvait, d’irriter Sa Majesté contre moi; mais comme il s’y prit bêtement, et qu’il témoigna plus de passion que de justice, il manqua son but, et l’esprit et la pénétration de l’Impératrice la rangea de mon côté. Elle écoutait, avec une attention particulière et une sorte d’approbation involontaire, mes réponses fermes et modérées aux propos hors de mesure que tenait monsieur mon époux, et dans lesquels on voyait, clair comme le jour, qu’il visait à nettoyer ma place, afin d’y faire placer, s’il le pouvait, sa maîtresse du moment. Mais ceci pouvait n’être pas du goût de l’Impératrice, ni même peut-être de celui de MM. Schouvaloff, que de se donner les comtes Voronzoff pour maîtres; mais ceci passait la faculté judiciaire de Son Altesse Impériale, qui croyait toujours tout ce qu’il souhaitait et qui écartait toute idée contraire à celle qui le maîtrisait, et qui en fit tant que l’Impératrice s’approcha de moi et me dit à voix basse: «J’aurais bien des choses encore à vous dire, mais je ne puis parler parceque je ne veux pas vous brouiller plus que vous ne l’êtes déjà.» Et, des yeux et de la tête, elle me montra que c’était à cause de la présence des assistants. Moi, voyant cette marque d’intime bienveillance, qu’elle me donnait dans une situation aussi critique, je devins tout cœur et je lui dis, fort bas aussi: «Et moi aussi je ne puis parler, quelque pressant désir que j’aurais à vous ouvrir mon cœur et mon âme.» Je vis que ce que je venais de dire fit sur elle une impression favorable pour moi. Les larmes lui étaient venues à l’œil, et pour cacher qu’elle était émue, et à quel point, elle nous congédia, disant qu’il était fort tard; et réellement il était près de trois heures du matin. Le grand-duc sortit le premier; je le suivis. Au moment où le comte Alexandre Schouvaloff voulut passer la porte après moi, Sa Majesté l’appela, et il resta chez elle. Le grand-duc marchait toujours à fort grands pas, je ne me pressai pas cette fois-ci de le suivre; il rentra dans ses chambres et moi dans les miennes. Je commençais à me déshabiller pour me coucher, lorsque j’entendis frapper à la porte par laquelle j’étais entrée. Je demandai qui c’était. Le comte Alexandre Schouvaloff me dit que c’était lui, me priant d’ouvrir, ce que je fis. Il me dit de renvoyer mes femmes; elles sortirent; et alors il me dit que l’Impératrice l’avait rappelé et qu’après lui avoir parlé quelque temps, elle l’avait chargé de me faire ses compliments et de ne pas m’affliger, qu’elle aurait une seconde conversation avec moi seule. Je m’inclinai profondément devant le comte Schouvaloff, et lui dis de présenter mes très humbles respects à Sa Majesté Impériale et de la remercier de ses bontés pour moi, qui me rendaient la vie; que j’attendrais cette seconde conversation avec l’impatience la plus vive, et que je le priais d’en presser le moment. Il me dit de n’en parler à âme qui vive, et nommément au grand-duc, que l’Impératrice voyait, à regret, fort irrité contre moi. Je le promis. Je pensais: «Mais si on est fâché qu’il soit irrité, pourquoi l’irriter encore plus par la conversation au palais d’été, au sujet des gens qui l’abrutissaient.»

Ce retour imprévu de l’intimité et de confiance de la part de l’Impératrice me fit cependant grand plaisir. Le lendemain je dis à la nièce du confesseur de remercier son oncle du service signalé qu’il venait de me rendre, en me procurant cette conversation avec Sa Majesté Impériale. Elle revint de chez son oncle, et me dit qu’il savait que l’Impératrice avait dit que son neveu était une bête, mais que la grande-duchesse avait beaucoup d’esprit. Ce propos me revint de plus d’un côté, et que sa Majesté ne faisait que vanter, entre ses intimes, mes facultés, ajoutant souvent: «Elle aime la vérité et la justice, c’est une femme qui a beaucoup d’esprit; mais mon neveu est une bête.»

Je me renfermais dans mon appartement comme ci-devant, sous prétexte de mauvaise santé. Je me souviens que je lisais alors les cinq premiers tomes de l’Histoire des voyages, avec la carte sur la table, ce qui m’amusait et m’instruisait. Quand j’étais lasse de cette lecture, je feuilletais les premiers volumes de l’Encyclopédie, et j’attendais le jour où il plairait à l’Impératrice de m’admettre à une seconde conversation. De temps en temps j’en renouvelais la demande au comte Schouvaloff, lui disant que je souhaitais beaucoup que mon sort fût enfin décidé. Pour du grand-duc, je n’en entendais plus du tout parler; je savais seulement qu’il attendait avec impatience mon renvoi, et qu’il comptait pour sûr épouser Elisabeth Voronzoff, en secondes noces: elle venait dans son appartement et en faisait déjà les honneurs. Apparemment que son oncle, le vice-chancelier, qui était un hypocrite, s’il en fut jamais, apprit les projets de son frère, peut-être ou plutôt de ses neveux, qui n’étaient que des enfants alors, le plus âgé ayant à peine vingt ans ou environ; et crainte que son crédit réchauffé n’en souffrît près de Sa Majesté, il brigua la commission de me dissuader à demander mon renvoi; car voici ce qui arriva.

Un beau matin on vint m’annoncer que le vice-chancelier, comte M. Voronzoff, demandait à me parler, de la part de l’Impératrice. Tout étonnée de cette députation extraordinaire, quoique pas encore habillée, je fis entrer monsieur le vice-chancelier. Il commença par me baiser la main et me la presser avec beaucoup d’affection, après, quoi il s’essuya les yeux dont il coulait quelques larmes. Comme j’étais alors un peu prévenue contre lui, je ne donnai point grande confiance à ce préambule, qui devait marquer son zèle, mais le laissai faire ce que je regardais comme une espèce de simagrée. Je le priai de s’asseoir. Il était un peu essoufflé, à quoi donnait lieu une espèce de goître duquel il souffrait. Il s’assit avec moi, et me dit que l’Impératrice l’avait chargé de me parler et de me dissuader d’insister sur mon renvoi; que même Sa Majesté Impériale lui avait ordonné de me prier, de sa part à elle, de renoncer à cette idée, à laquelle elle ne consentirait jamais, et que lui particulièrement me priait et me conjurait de lui donner ma parole de ne plus en parler jamais; que ce projet chagrinait vraiment l’Impératrice et tous les honnêtes gens, du nombre desquels il m’assura qu’il était. Je lui répondis qu’il n’y avait rien que je ne fis volontiers pour plaire à Sa Majesté Impériale et aux honnêtes gens, mais que je croyais ma vie et ma santé en danger par le genre de vie auquel j’étais en butte; que je ne faisais que des malheureux; qu’on exilait continuellement et qu’on renvoyait tout ce qui m’approchait; que le grand-duc, on l’envenimait contre moi jusqu’à la haine; qu’il ne m’avait d’ailleurs jamais aimée; que Sa Majesté me donnait aussi des marques presque continuelles de sa disgrâce, et que, me voyant à charge à tout le monde et mourant d’ennui et de chagrin moi-même, j’avais demandé d’être renvoyée, afin de délivrer ce personnage si à charge et qui dépérissait de chagrin et d’ennui. Il me parla de mes enfants. Je lui dis que je ne les voyais pas, et que depuis mes relevailles je n’avais pas encore vu la cadette, et ne pouvais la voir sans un ordre exprès de l’Impératrice, à deux chambres de laquelle ils étaient logés, leur appartement faisant partie du sien; que je ne doutais point qu’elle n’en eût grand soin, mais qu’étant privée de la satisfaction de les voir, il était indifférent pour moi d’être à cent pas ou à cent lieues d’eux. Il me dit que l’Impératrice aurait avec moi une seconde conversation, et il ajouta qu’il serait bien à souhaiter que Sa Majesté Impériale se rapprochât de moi. Je lui répondis en le priant d’accélérer cette seconde conversation, et que moi, de mon côté, je ne négligerais rien de ce qui pût faciliter son vœu. Il resta plus d’une heure chez moi, et parla longtemps et beaucoup, d’une quantité de choses. Je remarquai que la hausse de son crédit lui avait donné, dans son parler et dans son maintien, quelque chose d’avantageux qu’il n’avait pas ci-devant, où je l’avais vu en rang d’oignon avec quantité de monde, et où, mécontent de l’Impératrice, des affaires et de ceux qui possédaient la faveur et la confiance de Sa Majesté Impériale, il m’avait dit un jour, à la cour, voyant que l’Impératrice parlait fort longtemps à l’ambassadeur d’Autriche, tandis que lui et moi et tout le monde se tenait debout (nous étions las à mourir): «Voulez-vous parier qu’elle ne dit que des fadaises?» Je lui répondis, en riant: «Mon Dieu! que dites-vous là!» Il me répartit, en russe, ces paroles caractéristiques: «Она съ природы......» (Elle est de nature.....[M]) Enfin il s’en alla en m’assurant de son zèle, et prit congé de moi en me baisant de rechef la main.

Pour le coup je pouvais être sûre de n’être pas renvoyée, puisqu’on me priait de ne pas même parler de l’être; mais je jugeai à propos de ne pas sortir et de continuer à rester dans ma chambre, comme si je n’attendais la décision de mon sort que de la seconde conversation que je devais avoir avec l’Impératrice. Celle-ci, je l’attendis long-temps. Je me souviens que le 21 d’avril (1759), jour de ma naissance, je ne sortis pas. L’Impératrice me fit dire, à l’heure de son dîner, par Alexandre Schouvaloff, qu’elle buvait à ma santé. Je la fis remercier de ce qu’elle voulait bien se souvenir de moi, ce jour, disais-je, de ma malheureuse naissance, que je maudirais si je n’avais pas reçu le même jour le baptême. Quand le grand-duc sut que l’Impératrice avait envoyé chez moi, ce jour-là, avec message, il s’avisa de me faire le même message. Quand on vint me le dire, je me levai, et, avec une très profonde révérence, j’articulai mes remercîments.

Après les fêtes de ma naissance et du couronnement de l’Impératrice, qui étaient à quatre jours d’intervalle, je restai encore sans sortir de ma chambre, jusqu’à ce que le comte Poniatowsky me fit parvenir l’avis que l’ambassadeur de France, marquis de l’Hôpital, donnait beaucoup de louanges à la conduite ferme que j’avais, et disait que cette résolution de ne pas sortir de ma chambre ne pouvait tourner qu’à mon avantage. Alors, prenant ce propos pour un éloge perfide d’un ennemi, je pris la résolution de faire le contraire de ce qu’il louait, et un dimanche, lorsqu’on s’y attendait le moins, je m’habillai et sortis de mon appartement intérieur. Au moment que j’entrai dans l’appartement où se tenaient les dames et cavaliers, je vis leur étonnement et leur surprise de me voir. Quelques instants après mon apparition le grand-duc arriva. Je vis son étonnement aussi, peint sur sa physionomie, et comme je parlais à la compagnie, il se mêla de la conversation, et m’adressa quelques paroles aux quelles je répondis avec honnêteté.

Pendant ce temps-là, le prince Charles de Saxe était venu pour la seconde fois à St Pétersbourg. Le grand-duc l’avait assez cavalièrement reçu la première fois, mais cette seconde fois Son Altesse Impériale se croyait autorisé de ne garder avec lui aucune mesure, et voici pourquoi. A l’armée russe, ce n’était pas un secret qu’à la bataille de Zorndorf le prince Charles de Saxe avait été un des premiers à fuir; on disait même qu’il avait poussé cette fuite sans s’arrêter jusqu’à Landsberg. Or Son Altesse Impériale, ayant entendu cela, prit la résolution qu’en qualité de poltron avéré il ne lui parlerait plus, ni ne voulait avoir affaire avec lui. A ceci il y a toute apparence que la princesse de Courlande, fille de Biren, dont j’ai déjà souvent eu l’occasion de parler, ne contribuait pas peu, parcequ’on commençait alors à chuchoter que le projet était de faire le prince Charles de Saxe, duc de Courlande. Le père de la princesse de Courlande était toujours retenu à Yaroslav. Elle communiquait son animosité au grand-duc, sur lequel elle avait conservé une sorte d’ascendant. Cette princesse était alors promise, pour la troisième fois, au baron Alexandre Tcherkassoff, qu’elle épousa effectivement l’hiver après.

Enfin, peu de jours avant que d’aller à la campagne, le comte Alexandre Schouvaloff vint me dire, de la part de l’Impératrice, que je devais demander par lui, cette après-dîner, à aller voir mes enfants, et qu’alors, en sortant de chez eux, j’aurais cette seconde entrevue avec Sa Majesté Impériale, depuis si longtemps promise. Je fis ce qu’on me dit, et, en présence de beaucoup de monde, je dis au comte Schouvaloff de demander à Sa Majesté Impériale la permission d’aller voir mes enfants. Il s’en alla, et quand il revint il me dit qu’à trois heures je pouvais y aller. Je fus très exacte à m’y rendre. Je restai chez mes enfants jusqu’à ce que le comte Schouvaloff vint me dire que Sa Majesté était visible. J’allai chez elle. Je la trouvai toute seule, et pour le coup il n’y avait point d’écrans dans la chambre, par conséquent elle et moi nous pûmes parler en liberté. Je commençai par la remercier de l’audience qu’elle me donnait, lui disant que la promesse seule très gracieuse qu’elle avait bien voulu m’en faire, m’avait rappelée à la vie. Ensuite de quoi elle me dit: «J’exige que vous me disiez vrai sur tout ce que je vous demanderai.» Je lui répondis par l’assurer qu’elle n’entendrait que la plus exacte vérité de ma bouche, et que je ne demandais pas mieux que de lui ouvrir mon cœur sans restriction aucune. Alors elle me demanda de rechef si réellement il n’y avait eu que ces trois lettres écrites à Apraxine. Je le lui jurai, avec la plus grande vérité, comme en effet la chose était. Puis elle me demanda des détails sur la vie du grand-duc..............