Quel intérêt pouvait donc prendre la jeune princesse allemande à ce magnum ignotum, à ce peuple sous-entendu, pauvre, demi-sauvage, qui se cachait dans ses villages, derrière la neige et les mauvais chemins, et n’apparaissait que comme un paria étranger dans les rues de Pétersbourg, avec sa barbe persécutée, son habit prohibé—et toléré seulement par mépris.
Catherine n’entendit parler sérieusement du peuple russe que bien longtemps après, lorsque le cosaque Pougatcheff, à la tête d’une armée de paysans insurgés, menaçait Moscou.
Pougatcheff vaincu, le palais d’hiver oublia de rechef le peuple. Et je ne sais quand on s’en serait souvenu, s’il n’avait remis lui-même son existence en mémoire à ses maîtres, en se levant en masse en 1812, rejetant d’un côté l’affranchissement du servage présenté au bout des baïonnettes étrangères, et allant de l’autre mourir pour sauver une patrie qui ne lui donnait que l’esclavage, la dégradation, la misère—et l’oubli du palais d’hiver.
Ce fut le second memento du peuple russe. Espérons qu’au troisième on s’en souviendra un peu plus longtemps.
A. HERZEN.
MÉMOIRES
DE
L’IMPÉRATRICE CATHERINE II,
ÉCRITS PAR ELLE-MÊME.
Iière PARTIE.
DEPUIS 1729, ANNÉE DE SA NAISSANCE, JUSQU’A 1751.
LA fortune n’est pas aussi aveugle qu’on se l’imagine. Elle est souvent le résultat de mesures justes et précises, non aperçues par le vulgaire, qui ont précédé l’évènement. Elle est encore, plus particulièrement, un résultat des qualités, du caractère, et de la conduite personnelle.
Pour rendre ceci plus palpable, j’en ferai le syllogisme suivant: