Ils allaient, à vingt pas devant moi, suivant le chemin creux de l'Altenberg, tantôt dans l'ombre, tantôt en pleine lumière, car la lune brillait d'un éclat surprenant. Quelques nuages la suivaient de loin, et semblaient étendre vers elle leurs grands bras pour la saisir; mais elle leur échappait toujours, et ses rayons, froids comme des lames d'acier, me pénétraient jusqu'au coeur.
J'aurais voulu retourner: une force invincible me portait à suivre le funèbre cortège.
A cette heure, je vois encore le sentier qui monte entre les broussailles du Schwartz-Wald, j'entends la neige craquer sous mes pas, la feuille se traîner au souffle de la bise… Je me vois suivre ces deux êtres silencieux … et je ne puis comprendre quelle puissance mystérieuse m'entraînait dans leur courant.
Enfin, nous voici dans les bois, sous de grands hêtres, nus, dépouillés… Les ombres noires de leurs hautes branches se brisent sur les rameaux inférieurs, et traversent le chemin comblé de neige…. Il me semble parfois entendre marcher derrière moi.
Je retourne brusquement la tête et ne vois rien.
Nous venions d'atteindre une ligne de rochers à la crête de l'Altenberg; derrière ces rochers coule le torrent du Schnéeberg …, mais en hiver les torrents ne coulent pas … c'est à peine si un filet d'eau serpente sous leur couche épaisse de glace … la solitude n'a plus ni son murmure, ni ses gazouillements, ni son tonnerre…. Ce qu'il y a de plus effrayant, c'est le silence!
Le comte de Nideck et la vieille trouvèrent une brèche faite dans le roc … ils montèrent tout droit … sans hésiter … avec une certitude incroyable; moi, je dus m'accrocher aux broussailles pour les suivre.
A peine au haut de ce roc, qui formait une pointe sur l'abîme, je me vis à trois pas d'eux, et, de l'autre côté, j'aperçus un précipice sans fond. A notre gauche, tombait le torrent du Schnéeberg alors pris de glace et suspendu dans les airs.—Cette apparence du flot qui bondit, entraînant dans sa chute les arbres voisins, aspirant les broussailles, et dévidant le lierre, qui suit la vague sans perdre sa racine … cette apparence du mouvement dans l'immobilité de la mort, et ces deux personnages silencieux, procédant à leur oeuvre sinistre avec l'impassibilité de l'automate … tout cela renouvela mes terreurs.
La nature elle-même semblait partager mon épouvante. Le comte avait déposé son fardeau, la vieille et lui le balancèrent un instant au bord du gouffre… puis le long suaire flotta sur l'abîme…. Et les meurtriers se penchèrent….
Ce long drap blanc qui flotte me passe encore devant les yeux… Je le vois descendre … descendre … comme le cygne frappé à la cime des airs … l'aile détendue … la tête renversée … tourbillonnant dans la mort.