—Aucune, docteur Fritz, aucune, et c'est dommage, car les grandes passions font la gloire des grandes familles. Quand un homme, dépourvu d'ambition, se présente dans une haute lignée, c'est un malheur. Il laisse déchoir sa race…. Je pourrais vous en citer bien des exemples! Ce qui ferait le bonheur d'une famille de marchands cause la perte des noms illustres.»

J'étais étonné; toutes mes suppositions sur l'existence passée du comte croulaient.

«Cependant, monsieur Knapwurst, le seigneur du Nideck a éprouvé des malheurs!….

—Lesquels?

—Il a perdu sa femme….

—Oui, vous avez raison … sa femme … un ange … il l'avait épousée par amour… C'était une Zâan … vieille et bonne noblesse d'Alsace, mais ruinée par la révolution. La comtesse Odette faisait le bonheur de Monseigneur. Elle mourut d'une maladie de langueur qui traîna cinq ans. Ah! tout fut épuisé pour la sauver; ils firent ensemble un voyage en Italie; elle en revint beaucoup plus mal, et succomba quelques semaines après leur retour. Le comte faillit en mourir. Pendant deux ans il s'enferma, ne voulant voir personne. Sa meute, ses chevaux, il laissait tout dépérir. Le temps a fini par calmer sa douleur. Mais il y a toujours quelque chose qui reste là,—fit le bossu, en appuyant le doigt sur son coeur avec émotion —vous comprenez … quelque chose qui saigne! Les vieilles blessures font mal, aux changements de temps … et les vieilles douleurs aussi, vers le printemps, quand l'herbe croît sur les tombes … et en automne quand les feuilles des arbres couvrent la terre…. Du reste, le comte n'a pas voulu se remarier: il a reporté toute son affection sur sa fille.

—Ainsi ce mariage a toujours été heureux?

—Heureux! Il était une bénédiction pour tout le monde.»

Je me tus. Le comte n'avait pas commis, il n'avait pu commettre un crime. Il fallait me rendre à l'évidence. Mais alors, cette scène nocturne, ces relations avec la Peste-Noire, ce simulacre épouvantable, ce remords dans le rêve entraînant les coupables à trahir leur passé, qu'était-ce donc?

Je m'y perdais!