«Si le bonheur voulait que cette maudite Peste fût entrée dans un trou, quelque part, ou qu'elle se fût reposée une heure ou deux, nous pourrions la tenir avant la fin du jour.
—Espérons-le, Gédéon.
—Oh!! n'y compte pas … n'y compte pas. La vieille Louve est toujours en route … elle est infatigable … elle balaye tous les chemins creux du Schwartz-Wald…. Enfin, il ne faut pas se flatter de chimères…. Si, par hasard, elle s'est arrêtée … tant mieux … nous en serons plus contents … et si elle a marché toujours … eh bien! nous ne serons pas découragés!… Allons, un temps de galop … hop! hop!… Fox!»
C'est une étrange situation que celle de l'homme à la chasse de son semblable; car, après tout, cette malheureuse était notre semblable; elle était douée comme nous d'une âme immortelle; elle sentait, pensait, réfléchissait comme nous; il est vrai que des instincts pervers la rapprochaient sous quelques rapports de la louve, et qu'un grand mystère planait sur sa destinée. La vie errante avait sans doute oblitéré chez elle le sens moral, et même effacé le caractère humain; mais toujours est-il que rien, rien au monde, ne nous donnait le droit d'exercer sur elle le despotisme de l'homme sur la brute.
Et pourtant, une ardeur sauvage nous entraînait à sa poursuite; moi-même, je sentais bouillonner mon sang, j'étais déterminé à ne reculer devant aucun moyen, pour m'emparer de cet être bizarre. La chasse au loup, au sanglier, ne m'aurait pas inspiré la même exaltation!
La neige volait derrière nous, et quelquefois des fragments de glace, enlevés par le fer comme à l'emporte-pièce, sifflaient à nos oreilles.
Sperver, tantôt le nez en l'air, sa grande moustache rousse au vent … tantôt son oeil gris sur la piste, me rappelait ces fameux Baskirs, que j'avais vus traverser l'Allemagne dans mon enfance, et son grand cheval, maigre, sec, musculeux, la crinière développée, le corsage svelte comme un lévrier, complétait l'illusion.
Lieverlé, dans son enthousiasme, bondissait parfois à la hauteur de nos chevaux, et je ne pouvais m'empêcher de frémir, en songeant à sa rencontre avec la Peste: il était capable de la mettre en pièces, avant qu'elle eût le temps de jeter un cri.
Du reste, la vieille nous donnait terriblement à courir. Sur chaque colline, elle avait fait un crochet, à chaque monticule nous trouvions une fausse trace.
«Encore ici, criait Sperver, ce n'est rien … on voit de loin; mais dans le bois, ce sera bien autre chose…. C'est là qu'il faudra ouvrir l'oeil!… Vois-tu, la maudite bête, comme elle sait fausser la piste!… La voilà qui s'est amusée à balayer ses pas … et puis, sur cette hauteur exposée au vent, elle s'est glissée jusqu'au ruisseau … elle l'a suivi dans le cresson pour gagner le coin des bruyères…. Sans ces deux pas-ci, elle nous dévoyait pour sûr!»