En effet, arrivé tout au bout, à l'endroit où la corniche manque, Hazazel parut fort embarrassé. Moi, je m'approchais, transporté d'un saint enthousiasme, et riant d'avance de la belle chute qu'il allait faire.
Je le voyais à quatre pas, et j'affermissais ma main à la souche d'un houx incrusté dans le roc, pour lancer mon coup de pied.
«Regarde, Salomon, regarde le maudit!» m'écriai-je.
Mais en ce moment, je reçus dans le ventre un coup furieux, un coup de tête qui m'aurait envoyé moi-même dans le Holderloch, sans la racine de houx que je tenais. Ce misérable bouc, se voyant acculé, commençait lui-même l'attaque.
Jugez de ma surprise. Avant que j'eusse eu le temps de revenir à moi, il était déjà debout pour la seconde fois sur ses jambes de derrière, et ses cornes me retombaient dans le creux de l'estomac avec un bruit sourd.
Quelle position!—Non, jamais personne ne fut plus surpris que moi. C'était le monde renversé, il me semblait faire un mauvais rêve.—Le précipice, avec ses roches pointues, se mit à danser au-dessous de moi, les arbres et le ciel au-dessus. En même temps, j'entendais la voix perçante de Salomon crier: «Au secours! … au secours!…» tandis que les cornes de Hazazel me labouraient les côtes.
Alors je perdis toute présence d'esprit; le bouc, avec sa longue barbe rousse et ses cornes retombant en cadence, tantôt sur mon ventre, tantôt sur mon estomac, tantôt sur mes cuisses chancelantes, me produisit l'effet du diable; ma main se détendit, je me laissai aller. Heureusement quelque chose me retint en équilibre, sans qu'il me fût possible de savoir ce qui retardait ma chute: c'était le pâtre Yéri, du Holderloch, qui, du haut de la plate-forme, venait de m'accrocher au collet avec sa houlette.
Grâce à ce secours, au lieu de descendre dans le gouffre, je m'affaissai le long de la corniche, et le terrible bouc me passa sur le corps pour s'évader.
«Venez ici, tenez ma houlette solidement!—criait le pâtre;—moi, je vais le chercher; ne lâchez pas!
—Soyez tranquille,» répondait Salomon.