«S'ils me vont, me disais-je, à quoi bon en acheter d'autres?»
Vers quatre heures de l'après-midi, le petit village de Lauterbach m'apparut au fond de la vallée, et ce n'est pas sans attendrissement que j'arrêtai les yeux sur la grande et belle maison de Christian Hâas, ma future résidence, le centre de mes exploitations et de mes propriétés. J'en admirai la situation pittoresque sur la grande route poudreuse, l'immense toiture de bardeaux grisâtres, les hangars couvrant de leurs vastes ailes les charrettes, les charrues et les récoltes … et, derrière, la bassecour … puis le petit jardin, le verger, les vignes à mi-côte … les prairies dans le lointain.
Je tressaillis d'aise à ce spectacle.
Et comme je descendais la grande rue du village, voilà que les vieilles femmes, le menton en casse-noisette; les enfants, la tête nue, ébouriffée; les hommes coiffés du gros bonnet de loutre, la pipe à chaînette d'argent aux lèvres … voilà que toutes ces bonnes gens me contemplent et me saluent:
«Bonjour, monsieur Kasper! bonjour, monsieur Hâas!»
Et toutes les petites fenêtres se garnissent de figures émerveillées…. Je suis déjà chez moi…. Il me semble toujours avoir été propriétaire … notable de Lauterbach…. Ma vie de maître de chapelle n'est plus qu'un rêve … mon enthousiasme pour la musique, une folie de jeunesse:—comme les écus vous modifient les idées d'un homme!
Cependant je fais halte devant la maison de M. le tabellion Becker…. C'est lui qui détient mes titres de propriété et qui doit me les remettre. J'attache mon cheval à l'anneau de la porte, je saute sur le perron, et le vieux scribe, sa tête chauve découverte, sa maigre échine revêtue d'une longue robe de chambre verte à grands ramages, s'avance sur le seuil pour me recevoir.
«Monsieur Kasper Hâas, j'ai bien l'honneurde vous saluer.
—Maître Becker, je suis votre serviteur.
—Donnez-vous la peine d'entrer, monsieur Hâas.