J'entre dans la salle: «Ceci est à moi!» J'ouvre les armoires, et, voyant le linge amoncelé jusqu'au plafond: «Ceci est à moi!….» Je monte au premier étage et je répète toujours comme un insensé: «Ceci est à moi! … ceci est à moi! … Oui … oui … je suis propriétaire!» Toutes mes inquiétudes pour l'avenir, toutes mes appréhensions du lendemain sont dissipées; je figure dans le monde, non plus par mon faible mérite de convention, par un caprice de la mode, mais par la détention réelle, effective, des biens que la foule convoite….

O poëtes! … O artistes! … qu'êtes-vous auprès de ce gros propriétaire qui possède tout, et dont les miettes de la table nourrissent votre inspiration? Vous n'êtes que l'ornement de son banquet … la distraction de ses ennuis … la fauvette qui chante dans son buisson … la statue qui décore son jardin…. Vous n'existez que par lui et pour lui! Pourquoi vous envierait-il les fumées de l'orgueil, de la vanité … lui qui possède les seules réalités de ce monde!

En ce moment, si le pauvre maître de chapelle Hâas m'était apparu … je l'aurais regardé par-dessus l'épaule…. Je me serais demandé:

«Quel est ce fou?… qu'a-t-il de commun avec moi?»

J'ouvris une fenêtre… la nuit approchait… le soleil couchant dorait mes vergers et mes vignes à perte de vue… Au sommet de la côte, quelques pierres blanches indiquaient le cimetière.

Je me retournai: une vaste salle gothique, le plafond orné de grosses moulures, s'offrit à mes regards; j'étais dans le pavillon de chasse du seigneur Buckart.

Une antique épinette occupait l'intervalle de deux fenêtres… j'y passai les doigts avec distraction; les cordes détendues s'entre-choquèrent et nasillèrent de l'accent étrange, ironique, des vieilles femmes édentées fredonnant des airs de leur jeunesse.

Au fond de la haute salle se trouvait l'alcôve en demi-voûte, avec ses grands rideaux rouges et son lit à baldaquin… Cette vue me rappela que j'avais couru six heures à cheval, et me déshabillant avec un sourire de satisfaction indicible: «C'est pourtant la première fois, me dis-je, que je vais dormir dans mon propre lit.» Et m'étant couché, les yeux tendus sur la plaine immense déjà noyée d'ombres, je sentis mes paupières s'appesantir voluptueusement. Pas une feuille ne murmurait; au loin, les bruits du village s'éteignaient un à un, le soleil avait disparu… quelques reflets d'or indiquaient sa trace à l'infini… Je m'endormis bientôt.

Or, il était nuit et la lune brillait de tout son éclat, lorsque je m'éveillai sans cause apparente. Les vagues parfums de l'été arrivaient jusqu'à moi… La douce odeur du foin nouvellement fauché imprégnait l'air. Je regardai tout surpris, puis je voulus me lever pour fermer la fenêtre; mais, chose inconcevable! ma tête était parfaitement libre, tandis que mon corps dormait d'un sommeil de plomb. A mes efforts pour me lever, pas un muscle ne répondit; je sentais mes bras étendus près de moi, complètement inertes… mes jambes allongées, immobiles; ma tête s'agitait en vain!

En ce moment même, la respiration profonde, cadencée du corps, m'effraya… ma tête retomba sur l'oreiller, épuisée par ses élans: «Suis-je donc paralysé des membres!» me dit-je avec effroi.