«Monsieur Hâas va sans doute se mettre aux habitudes du pays; nous avons des garennes bien peuplées, des rivières abondantes en truites…. On loue les chasses de l'administration forestière…. On passe ses soirées à la brasserie…. Monsieur l'inspecteur des eaux et forêts est un charmant jeune homme…. Monsieur le juge de paix joue supérieurement au whist, etc.»

J'écoute…. Je trouve délicieuse cette vie calme et paisible. Mademoiselle Lothe me paraît fort bien…. Elle cause peu, mais son sourire est si bon, si naïf, qu'elle doit être aimante!

Enfin arrive le café … le kirsch-wasser…. Mademoiselle Lothe se retire et le vieux scribe passe insensiblement de la fantaisie aux affaires sérieuses. Il me parle des propriétés de mon oncle, et je prête une oreille attentive: pas de testament, pas un legs, pas d'hypothèque…. Tout est clair, net, régulier. «Heureux Kasper! me dis-je, heureux Kasper!»

Alors nous entrons dans le cabinet du tabellion pour la remise des titres. Cet air renfermé de bureau, ces grandes lignes de cartons, ces dossiers, tout cela dissipe les vaines rêveries de la fantaisie amoureuse. Je m'assieds dans un grand fauteuil, et maître Becker, l'air pensif, chausse ses lunettes de corne sur son long nez aquilin.

«Voici le titre de vos prairies de l'Eichmatt: vous avez là, monsieur Hâas, cent arpents de bonnes terres … les meilleures, les mieux irriguées de la commune … on y fait deux et même trois fauchées par an … c'est un revenu de quatre mille francs. Voici le titre de votre vignoble de Sonnethâl: trente-cinq arpents de vigne … vous faites là, bon an mal an, deux cents hectolitres de petit vin, qui se vend sur place de douze à quinze francs l'hectolitre…. Les bonnes années compensent les mauvaises. Ceci, monsieur Hâas, est le titre de votre forêt du Romelstein: elle contient de cinquante à soixante hectares de bois taillis en plein rapport…. Ceci vous représente vos biens de Haematt … ceci vos pâturages de Thiefenthâl…. Voici le titre de propriété de la ferme de Grünerwald, et voilà celui de votre maison de Lauterbourg … cette maison, la plus grande du village, date du XVIe siècle.

—Diable! maître Becker, cela ne prouve pas en sa faveur.

—Au contraire … au contraire: Jean Burckart, comte de Barth, avait établi là sa résidence de chasse…. Il est vrai que bien des générations s'y sont succédé depuis, mais on n'a pas négligé les réparations d'entretien; elle est en parfait état de conservation.»

Je remerciai maître Becker de ses explications, et, ayant serré mes titres dans un volumineux portefeuille, que le digne homme voulut bien me prêter, je pris congé de lui, plus convaincu que jamais de ma nouvelle importance.

J'arrive en face de ma maison; j'introduis la clef dans la serrure, et, frappant du pied la première marche:

«Ceci est à moi!» m'écriai-je avec enthousiasme.