Alors, tournant la tête, et voyant que la vieille ne bougeait pas, et que son regard suivait toujours la même direction, il parut se rassurer un peu.
«Fritz, me dit-il d'un air solennel, tu es un savant, tu as étudié bien des choses dont je ne connais pas la première lettre … eh bien, apprends de moi qu'on a toujours tort de rire de ce qu'on ne comprend pas…. Ce n'est pas sans raison que j'appelle cette femme: la Peste-Noire…. Dans tout le Schwartz-Wald elle n'a pas d'autre nom; mais c'est ici, au Nideck, qu'elle le mérite surtout!»
Et le brave homme poursuivit son chemin sans ajouter un mot.
«Voyons, Sperver, explique-toi plus clairement, lui dis-je, car je n'y comprends rien.—Oui, c'est notre perte à tous, cette sorcière que tu vois là-bas, c'est d'elle que vient tout le mal … c'est elle qui tue le comte!
—Comment est-ce possible? comment peut-elle exercer une semblable influence?
—Que sais-je, moi? Ce qu'il y a de positif, c'est qu'au premier jour du mal … au moment où le comte est saisi de son attaque … vous n'avez qu'à monter sur la tour des signaux, qu'à promener vos regards sur la plaine, et vous découvrez la Peste-Noire, comme une tache, entre la forêt de Tubingue et le Nideck. Elle est là, seule, accroupie. Chaque jour elle se rapproche un peu, et les attaques du comte deviennent plus terribles; on dirait qu'il l'entend venir! Quelquefois, le premier jour, aux premiers frissons, il me dit: «Gédéon … elle vient!» Moi, je lui tiens le bras pour l'empêcher de trembler; mais il répète toujours en bégayant … les yeux écarquillés: «Elle vient! ho! ho! elle vient!…» Alors, je monte dans la tour de Hugues; je regarde longtemps…. Tu sais, Fritz, que j'ai de bons yeux. A la fin, dans les brumes lointaines, entre ciel et terre, j'aperçois un point noir. Le lendemain, le point noir est plus gros: le comte de Nideck se couche en claquant des dents. Le lendemain, on découvre clairement la vieille, à deux portées de carabine, dans la plaine: les attaques commencent, le comte crie!… Le lendemain, la sorcière est au pied de la montagne … alors le comte a les mâchoires serrées comme un étau … il écume … ses yeux tournent…. Oh! la misérable!… Et dire que je l'ai eue vingt fois au bout de ma carabine et que ce pauvre comte m'a empêché de lui envoyer une balle, Il criait: «Non, Sperver, non, pas de sang!…» Pauvre homme, ménager celle qui le tue … car elle le tue, Fritz…. Il n'a déjà plus que la peau et les os!»
Mon brave ami Gédéon était trop prévenu contre la vieille pour qu'il me fut possible de le ramener au sens commun. D'ailleurs, quel homme oserait tracer les limites du possible? chaque jour ne voit-il pas étendre le champ de la réalité! Ces influences occultes, ces rapports mystérieux, ces affinités invisibles, tout ce monde magnétique que les uns proclament avec toute l'ardeur de la foi, que les autres contestent d'un air ironique, qui nous répond que demain il ne fera pas explosion au milieu de nous? Il est si facile de faire du bon sens avec l'ignorance universelle!
Je me bornai donc à prier Sperver de modérer sa colère et surtout de bien se garder de faire feu sur la Peste-Noire, le prévenant que cela lui porterait malheur.
«Bah! je m'en moque, dit-il, le pis qui puisse m'arriver, c'est d'être pendu.
—C'est déjà beaucoup trop, pour un honnête homme.