—Pourquoi pas?

—Oui; mais, entre nous, c'est tout bonnement une ancienne cantinière de la grande-armée. Elle nous a ramené Tobie Offenloch sur sa charrette, avec une jambe de moins, et le pauvre homme l'a épousée par reconnaissance … tu comprends….

—Cela suffit…. Ouvre toujours…. Je gèle…»

Et je voulus passer outre; mais Sperver, entêté comme tout bon Allemand, tenait à m'édifier sur le compte des personnages avec lesquels j'allais me trouver en relation. Il poursuivit donc en me retenant par les brandebourgs de ma rhingrave:

«De plus, tu trouveras Sébalt Kraft, le grand veneur, un garçon triste, mais qui n'a pas son pareil pour sonner du cor; Karl Trumpf; le sommelier, Christian Becker; enfin, tout notre monde, à moins qu'ils ne soient déjà couchés!»

Là-dessus, Sperver poussa la porte, et je restai tout ébahi sur le seuil d'une salle haute et sombre: la salle des anciens gardes du Nideck.

Au premier abord, je remarquai trois fenêtres au fond, dominant le précipice. A droite, une sorte de buffet en vieux chêne bruni par le temps; sur le buffet un tonneau, des verres, des bouteilles. A gauche, une cheminée gothique à large manteau, empourprée par un feu splendide, et décorée, sur chaque face, de sculptures représentant les différents épisodes d'une chasse au sanglier au moyen âge; enfin, au milieu de la salle, une longue table, et sur la table une lanterne gigantesque, éclairant une douzaine de canettes à couvercle d'étain.

Je vis tout cela d'un coup d'oeil, mais ce qui me frappa le plus, ce furent les personnages.

Je reconnus d'abord le majordome à sa jambe de bois: un petit homme, gros, court, replet, le teint coloré, le ventre tombant sur les cuisses, le nez rouge et mamelonné comme une framboise mûre; il portait une énorme perruque couleur de chanvre, formant bourrelet sur la nuque, un habit de peluche vert-pomme, à boutons d'acier larges comme des écus de six livres; la culotte de velours, les bas de soie, et les souliers à boucles d'argent. Il était en train de tourner le robinet du tonneau; un air de jubilation inexprimable épanouissait sa face rubiconde, et ses yeux, à fleur de tête, brillaient de profil comme des verres de montre.

Sa femme, la digne Marie Lagoutte, vêtue d'une robe de stoff à grands ramages, la figure longue et jaune comme un vieux cuir de Cordoue, jouait aux cartes avec deux serviteurs, gravement assis dans des fauteuils à dossier droit. De petites chevilles fendues pinçaient l'organe olfactif de la vieille et celui d'un autre joueur, tandis que le troisième clignait de l'oeil d'un air malin et paraissait jouir de les voir courbés sous cette espèce de fourches caudines.