«Monsieur le docteur a raison, dit-elle, je suis comme lui … j'aime mieux boire en mangeant … et prendre un verre de cognac après … dans mon pays, les dames prennent leur cognac…. C'est plus distingué que le kirsch!»

Marie Lagoutte terminait à peine ces explications, lorsque Sperver entr'ouvrit la porte et me fit signe de le suivre.

Je saluai l'honorable compagnie, et, comme j'entrais dans le couloir, j'entendis la femme du majordome dire a son mari:

«Il est très-bien, ce jeune homme, ça ferait un beau carabinier!»

Sperver paraissait inquiet; il ne disait rien; j'étais moi-même tout pensif.

Quelques pas sous les voûtes ténébreuses du Nideck effacèrent complètement de mon esprit les figures grotesques de maître Tobie et de Marie Lagoulte: pauvres petits êtres inoffensifs, vivant, comme l'ornithomyse, sous l'aile puissante du vautour.

Bientôt, Gédéon m'ouvrit une pièce somptueuse, tendue de velours violet pavillonné d'or. Une lampe de bronze, posée sur le coin de la cheminée et recouverte d'un globe de cristal dépoli, l'éclairait vaguement. D'épaisses fourrures amortissaient le bruit de nos pas: on eût dit l'asile du silence et de la méditation.

En entrant, Sperver souleva un flot de sourdes draperies qui voilaient une fenêtre en ogive. Je le vis plonger son regard dans l'abîme et je compris sa pensée: il regardait si la sorcière était toujours là-bas, accroupie dans la neige, au milieu de la plaine; mais il ne vit rien, car la nuit était profonde.

Moi, j'avais fait quelques pas, et je distinguais, au pâle rayonnement de la lampe, une blanche et frêle créature, assise dans un fauteuil de forme gothique, non loin du malade: c'était Odile de Nideck. Sa longue robe de soie noire, son attitude rêveuse et résignée, la distinction idéale de ses traits, rappelaient ces créations mystiques du moyen âge, que l'art moderne abandonne sans réussir à les faire oublier.

Que se passa-t-il dans mon âme à la vue de cette blanche statue? Je l'ignore. Il y eut quelque chose de religieux dans mon émotion. Une musique intérieure me rappela les vieilles ballades de ma première enfance, ces chants pieux que les bonnes nourrices du Schwartz-Wald fredonnent pour endormir nos premières tristesses.