IV
Le jour commençait à bleuir l'unique fenêtre du donjon, lorsque je fus éveillé dans ma niche de granit par les sons lointains d'une trompe de chasse.
Rien de triste, de mélancolique, comme les vibrations de cet instrument au crépuscule, alors que tout se tait, que pas un souffle, pas un soupir ne vient troubler le silence de la solitude; la dernière note surtout, cette note prolongée, qui s'étend sur la plaine immense … éveillant au loin … bien loin … les échos de la montagne, a quelque chose de la grande poésie, qui remue le coeur.
Le coude sur ma peau d'ours, j'écoutais cette voix plaintive, évoquant les souvenirs des âges féodaux. La vue de ma chambre, de cette voûte, basse, sombre, écrassée … antique repaire du loup de Nideck … et plus loin … cette petite fenêtre à vitraux de plomb, en plein cintre … plus large que haute, et profondément enclavée dans le mur, ajoutait encore à la sévérité de mes réflexions.
Je me levai brusquement, et je courus ouvrir la fenêtre tout au large.
Là m'attendait un de ces spectacles que nulle parole humaine ne saurait décrire, le spectacle que l'aigle fauve des hautes Alpes voit chaque matin au lever du rideau pourpre de l'horizon: des montagnes!—des montagnes!—et puis des montagnes!—flots immobiles qui s'aplanissent et s'effacent dans les brumes lointaines des Vosges et du Jura;—des forêts immenses, des lacs, des crêtes éblouissantes, traçant leurs lignes escarpées sur le fond bleuâtre des vallons comblés de neige…. Au bout de tout cela, l'infini!
Quel enthousiasme serait à la hauteur d'un semblable tableau?
Je restais confondu d'admiration. A chaque regard, se multipliaient les détails: hameaux, fermes, villages, semblaient poindre dans chaque pli de terrain; il suffisait de regarder pour les voir!
J'étais là depuis un quart d'heure, quand une main se posa lentement sur mon épaule; je me retournai: la figure calme et le sourire silencieux de Gédéon me saluèrent d'un:
«Gouden tâg Fritz!»