Puis il s'accouda près de moi, sur la pierre, fumant son bout de pipe.—Il étendait la main dans l'infini et me disait:

«Regarde, Fritz … regarde … Tu dois aimer ça, fils du
Schwartz-Wald! Regarde là-bas … tout là-bas … la Roche-Creuse….
La vois-tu? Te rappelles-tu Gertrude?… Oh! que toutes ces choses
sont loin!»

Sperver essuyait une larme; que pouvais-je lui répondre?

Nous restâmes longtemps contemplatifs, émus de tant de grandeur. Parfois, le vieux braconnier, me voyant fixer les yeux sur un point de l'horizon, me disait:

«Ceci, c'est le Wald-Horn! ça, le Tienfenthal! Tu vois, Fritz, le torrent de la Steinbach; il est arrêté, il est pendu en franges de glaces sur l'épaule du Harberg; un froid manteau pour l'hiver!—Et là-bas, ce sentier, il mène à Tubingue.—Avant quinze jours, nous aurons de la peine à le retrouver.»

Ainsi se passa plus d'une heure.—Je ne pouvais me détacher de ce spectacle.—Quelques oiseaux de proie, l'aile échancrée, la queue en éventail, planaient autour du donjon; des hérons filaient au-dessus, se dérobant à la serre par la hauteur de leur vol.

Du reste, pas un nuage: toute la neige était à terre. La trompe saluait une dernière fois la montagne.

«C'est mon ami Sébalt qui pleure là-bas, dit Sperver, un bon connaisseur en chiens et en chevaux, et, de plus, la première trompe d'Allemagne…. Écoute-moi ça, Fritz, comme c'est moelleux!…—Pauvre Sébalt! il se consume depuis la maladie de Monseigneur … il ne peut plus chasser comme autrefois. Voici sa seule consolation: tous les matins, au lever du jour, il monte sur l'Altenberg et sonne les airs favoris du comte. Il pense que ça pourra le guérir!»

Sperver, avec ce tact de l'homme qui sait admirer, n'avait pas interrompu ma contemplation; mais quand, ébloui de tant de lumière, je regardai dans l'ombre de la tour:

«Fritz, me dit-il, tout va bien; le comte n'a pas eu d'attaque.»