—Espérons, Monseigneur, lui répondis-je, qu'elle se poursuivra sous de meilleurs auspices. Encore un peu de patience, et nous viendrons à bout de cette attaque.

—Je n'en manque point, fit-il. Je sens que mon heure approche.

—C'est une erreur, Monsieur le comte.

—Non, la nature nous accorde, pour dernière grâce, le pressentiment de notre fin.

—Combien j'ai vu de ces pressentiments se démentir!» dis-je en souriant.

Il me regardait avec une fixité singulière, comme il arrive à tous les malades exprimant un doute sur leur état. C'est un moment difficile pour le médecin: de son attitude dépend la force morale du malade; le regard de celui-ci va jusqu'au fond de sa conscience: s'il y découvre le soupçon de sa fin prochaine, tout est perdu; rabattement commence, les ressorts de l'âme se détendent, le mal prend le dessus.

Je tins bon sous cette inspection; le comte parut se rassurer; il me pressa de nouveau la main, et se laissa doucement aller, plus calme, plus confiant.

J'aperçus seulement alors Mademoiselle Odile et une vieille dame, sa gouvernante sans doute, assises au fond de l'alcôve, de l'autre côté du lit.

Elles me saluèrent d'une inclination de tête.

Le portrait de la bibliothèque me revint subitement à l'esprit. «C'est elle, me dis-je; elle … la première femme de Hugues…. Voila bien ce front haut, ces longs cils, ce regard moite de langueur, ce sourire d'une tristesse indéfinissable.—Oh! que de choses dans le sourire de la femme!—N'y cherchez point la joie, le bonheur. Le sourire de la femme voile tant de souffrances intimes, tant d'inquiétudes, tant d'anxiétés poignantes! Jeune fille, épouse, mère, il faut toujours sourire, même lorsque le coeur se comprime, lorsque le sanglot étouffe … C'est ton rôle, ô femme! dans cette grande et amère comédie qu'on appelle l'existence humaine!»