—Bah! s'écria Fritz en lui posant la main sur l'épaule, ceci n'arrive pas tous les jours, père Christel; il faut bien de temps en temps s'égayer et se dégourdir l'esprit. Allons, encore une chope!»

Et le vieil anabaptiste, un peu gris, se rasseyait en pensant: «Cela fera la sixième! Pourvu que je ne verse pas en route!»

Puis il disait: «Mais, monsieur Kobus, qu'est-ce que pensera ma femme si je rentre à moitié gris? Jamais elle ne m'aura vu dans cet état!

—Bah! bah! le grand air dissipe tout, père Christel, et puis vous n'aurez qu'à dire: "M. Kobus l'a voulu!" Sûzel prendra votre défense.

—Ça, c'est vrai, s'écriait alors Christel en riant, c'est vrai: tout ce que dit et fait M. Kobus est bien! Allons, encore une chope!»

Et la chope arrivait, elle se vidait; la servante en apportait une autre, ainsi de suite.

Or, sur le coup de trois heures, à l'église Saint-Sylvestre, et comme on ne pensait à rien, une troupe d'enfants tourna le coin de l'auberge du Cygne, en courant vers la porte de Landau; puis quelques soldats parurent, portant un de leurs camarades sur un brancard; puis d'autres enfants en foule; c'était un roulement de pas sur le pavé, qui s'entendait au loin.

Tout le monde se penchait aux fenêtres et sortait des maisons pour voir. Les soldats remontaient la rue de la Forge, du côté de l'hôpital, et devaient passer devant la brasserie du Grand-Cerf.

Aussitôt les parties furent abandonnées; on se dressa sur les bancs: Hâan, Schoultz, David, Kobus, les servantes, Krautheimer, enfin tous les assistants. D'autres accouraient de la salle, et l'on se disait à voix basse: «C'est un duel! c'est un duel!»

Cependant le brancard approchait lentement; deux hommes le portaient; c'était une civière pour sortir le fumier des écuries de la caserne de cavalerie; le soldat couché dessus, les jambes pendant entre les bras du brancard, la tête de côté sur sa veste roulée, était extrêmement pâle; il avait les yeux fermés, les lèvres entrouvertes et le devant de la chemise plein de sang. Derrière venaient les témoins, un vieux hussard à sourcils jaunâtres et grosses moustaches rousses en paraphe sur ses joues brunes; il portait le sabre du blessé sous le bras, le baudrier jeté sur l'épaule, et semblait tout à fait calme. L'autre, plus jeune et tout blond, était comme abattu, il tenait le shako; puis arrivaient deux sous-officiers, se retournant à chaque pas, comme indignés de voir tout ce monde.