Quelques hussards, devant la brasserie des Deux-Clefs, criaient au vieux qui portait le sabre: «Rappel! eh! Rappel!» C'était sans doute leur maître d'armes; mais il ne répondit pas et ne tourna même pas la tête.

Au passage des deux derniers, Frédéric Schoultz, en sa qualité d'ancien sergent de la landwehr, s'écria du haut de sa chaise:

«Hé! camarades... camarades!» Un d'eux s'arrêta. «Qu'est-ce qui se passe donc, camarade?

—Ça, mon ancien, c'est un coup de sabre en l'honneur de Mlle Grédel, la cuisinière du Bœuf-Rouge.

—Ah!

—Oui! un coup de pointe en riposte et sans parade; elle est venue trop tard.

—Et le coup a porté?

—À deux lignes au-dessous du téton droit.» Schoultz allongea la lèvre; il semblait tout fier de recevoir une réponse. On écoutait, penchés autour d'eux. «Un vilain coup, fit-il, j'ai vu ça dans la campagne de France.» Mais le hussard, voyant ses camarades entrer dans la ruelle de l'hôpital, porta la main à son oreille et dit: «Faites excuse!» Alors il rejoignit sa troupe, et Schoultz promenant un regard satisfait sur l'assistance, se rassit en disant: «Quand on est soldat, il faut tirer le sabre; ce n'est pas comme les bourgeois qui s'assomment à coups de poing.» Il avait l'air de dire: «Voilà ce que j'ai fait cent fois!» Et plus d'un l'admirait. Mais d'autres, en grand nombre, gens raisonnables et pacifiques, murmuraient entre eux: «Est-il possible que des hommes se tuent pour une cuisinière! C'est tout à fait contre nature. Cette Grédel méritait d'être chassée de la ville, à cause des passions funestes qu'elle excite entre les hussards.»

Fritz ne disait rien, il semblait méditatif, et ses yeux brillaient d'un éclat singulier. Mais le vieux rebbe, à son tour, s'étant mis à dire: «Voilà comment des êtres créés par Dieu se massacrent pour des choses de rien!» Tout à coup il s'emporta d'une façon étrange.

«Qu'appelles-tu des choses de rien, David? s'écria-t-il d'une voix retentissante. L'amour n'a-t-il pas inspiré, dans tous les temps et dans tous les lieux, les plus belles actions et les plus hautes pensées? N'est-il pas le souffle de l'Éternel lui-même, le principe de la vie, de l'enthousiasme, du courage et du dévouement? Il t'appartient bien de profaner ainsi la source de notre bonheur et de la gloire du genre humain. Ôte l'amour à l'homme, que lui reste-t-il? l'égoïsme, l'avarice, l'ivrognerie, l'ennui et les plus misérables instincts; que fera-t-il de grand, que dira-t-il de beau? Rien, il ne songera qu'à se remplir la panse!»