«Kobus!... Kobus!... arrive donc ici!»
Mais Fritz, craignant que le vieux rabbin ne voulût se moquer de son discours à la brasserie du Grand-Cerf, poursuivit son chemin en hochant la tête.
«Une autre fois, David, une autre fois, dit-il, je suis pressé.»
Et le rebbe souriant avec finesse dans sa barbiche, pensa:
«Sauve-toi, je te rattraperai tout de même.»
Enfin Kobus rentra chez lui vers quatre heures. Quoique les fenêtres fussent ouvertes, il faisait très chaud, et ce n'est pas sans un véritable bonheur qu'il se débarrassa de sa capote.
«Maintenant, nous allons choisir nos habits et notre linge, se disait-il tout joyeux, en tirant les clefs du secrétaire. Il faut que Sûzel soit émerveillée, il faut que j'efface les plus beaux garçons de Bischem, et qu'elle rêve de moi. Dieu du ciel, viens à mon aide, que j'éblouisse tout le monde!»
Il ouvrit les trois grands placards, qui descendaient du plafond jusqu'au parquet. Mme Kobus la mère, et la grand-mère Nicklausse avaient eu l'amour du beau linge, comme le père et le grand-père avaient eu l'amour du bon vin. On peut se figurer, d'après cela, quelle quantité de nappes damassées, de serviettes à filets rouges, de mouchoirs, de chemises et de pièces de toile se trouvaient entassés là-dedans; c'était incroyable. La vieille Katel passait la moitié de son temps à plier et déplier tout cela pour renouveler l'air; à le saupoudrer de réséda, de lavande et de mille autres odeurs, pour en écarter les mites. On voyait même tout au haut, pendus par le bec, deux martins-pêcheurs au plumage vert et or, et tout desséchés: ces oiseaux ont la réputation d'écarter les insectes.
L'une des armoires était pleine d'antiques défroques, de tricornes à cocarde, de perruques, d'habits de peluche à boutons d'argent larges comme des cymbales, de cannes à pomme d'or et d'ivoire, de boîtes à poudre, avec leurs gros pinceaux de cygne; cela remontait au grand-père Nicklausse, rien n'était changé; ces braves gens auraient pu revenir et se rhabiller au goût du dernier siècle, sans s'apercevoir de leur long sommeil.
Dans l'autre compartiment se trouvaient les vêtements de Fritz. Tous les ans, il se faisait prendre mesure d'un habillement complet, par le tailleur Herculès Schneider, de Landau; il ne mettait jamais ces habits, mais c'était une satisfaction pour lui de se dire: «Je serais à la mode comme le gros Hâan si je voulais, heureusement j'aime mieux ma vieille capote; chacun son goût.»