Kobus entra.
Il avait apporté un panier d'osier à compartiments carrés, une bouteille tenant dans chaque case; il posa ce panier à terre, et, la chandelle haute, il se mit à passer le long des rayons. La vue de tous ces bons vins, les uns au cachet bleu, les autres à la capsule de plomb, l'attendrit, et au bout d'un instant il s'écria:
«Si les pauvres vieux qui, depuis cinquante ans, ont, avec tant de sagesse et de prévoyance, mis de côté ces bons vins, s'ils revenaient, je suis sûr qu'ils seraient contents de me voir suivre leur exemple, et qu'ils me trouveraient digne de leur avoir succédé dans ce bas monde. Oui, tous seraient contents! car ces trois rayons-là c'est moi-même qui les ai remplis, et, j'ose dire, avec discernement: j'ai toujours eu soin de me transporter moi-même dans la vigne et de traiter avec les vignerons en face de la cuvée. Et, pour les soins de la cave, je ne me suis pas épargné non plus. Aussi, ces vins-là, s'ils sont plus jeunes que les autres, ne sont pas d'une qualité inférieure; ils vieilliront et remplaceront dignement les anciens. C'est ainsi que se maintiennent les bonnes traditions, et qu'il y a toujours, non seulement du bon, mais du meilleur dans les mêmes familles.
«Oui, si le vieux Nicolas Kobus, le grand-père Frantz-Sépel, et mon propre père Zacharias, pouvaient revenir et goûter ces vins, ils seraient satisfaits de leur petit-fils; ils reconnaîtraient en lui la même sagesse et les mêmes vertus qu'en eux-mêmes. Malheureusement ils ne peuvent pas revenir, c'est fini! Il faut que je les remplace en tout et pour tout. C'est triste tout de même! des gens si prudents, de si bons vivants, penser qu'ils ne peuvent seulement plus goûter un verre de leur vin, et se réjouir en louant le Seigneur de ses grâces! Enfin, c'est comme cela; le même accident nous arrivera tôt ou tard, et voilà pourquoi nous devons profiter des bonnes choses pendant que nous y sommes!»
Après ces réflexions mélancoliques, Kobus choisit les vins qu'il voulait boire en ce jour, et cela le remit de bonne humeur.
«Nous commencerons, se dit-il, par des vins de France, que mon digne grand-père Frantz-Sépel estimait plus que tous les autres. Il n'avait peut-être pas tout à fait tort, car ce vieux bordeaux est bien ce qu'il y a de mieux pour se faire un bon fond d'estomac. Oui, prenons d'abord ces six bouteilles de bordeaux; ce sera un joli commencement. Et là-dessus, trois bouteilles de rudesheim, que mon pauvre père aimait tant!... mettons-en quatre en souvenir de lui. Cela fait déjà dix. Mais pour les deux autres, celles de la fin, il faut quelque chose de choisi, du plus vieux, quelque chose qui nous fasse chanter.... Attendez, attendez, que je vous examine ça de près.»
Alors Kobus se courbant, remua doucement la paille du rayon d'en bas, et, sur les vieilles étiquettes, il lisait: Markobrunner de 1780.—Affenthâl de 1804.—Johannisberg des capucins, sans date.
«Ah! ah! Johannisberg des capucins!» fit-il en se redressant et claquant de la langue.
Il leva la bouteille couverte de poussière et la posa dans le panier avec recueillement.
«Je connais ça!» dit-il.