Fritz rêvait.
«Pour combien de temps en avons-nous? demandait-il à Zimmer.
—Pour deux heures, monsieur.» Alors il pensait: «Pourvu qu'elle soit là-bas, pourvu que le vieux Christel ne se soit pas ravisé?»
Cette crainte l'assombrissait; mais, un instant après, la confiance lui revenait, un flot de sang lui colorait les joues.
«Elle est là, pensait-il, j'en suis sûr. C'est impossible autrement.»
Et tandis que Hâan et Schoultz se laissaient bercer, qu'ils s'étendaient, riant en eux-mêmes, et laissant filer la fumée tout doucement de leurs lèvres, pour mieux la savourer, lui se dressait à chaque seconde, regardant en tous sens, et trouvant que les chevaux n'allaient pas assez vite.
Deux ou trois villages passèrent en une heure, puis deux autres encore, et enfin la berline descendit au vallon d'Altenbruck. Kobus se rappela tout de suite que Bischem était sur l'autre versant de la côte. Le temps de monter au pas lui parut bien long; mais enfin ils s'avancèrent sur le plateau, et Zimmer, claquant du fouet, s'écria:
«Voici Bischem!»
En effet, ils découvrirent presque au même instant l'antique bourgade autour de la vallée en face; sa grande rue tortueuse, ses façades décrépites sillonnées de poutrelles sculptées, ses galeries de planches, ses escaliers extérieurs, ses portes cochères, où sont clouées des chouettes déplumées, ses toits de tuile, d'ardoise et de bardeaux, rappelant les guerres des margraves, des landgraves, des Armléders, des Suédois, des républicains; tout cela bâti, brûlé, rebâti vingt fois de siècle en siècle: une maison à droite du temps de Hoche, une autre à gauche du temps de Mélas, une autre plus loin du temps de Barberousse.
Et les grands tricornes, les bavolets à deux pièces, les gilets rouges, les corsets à bretelles, allant, venant, se retournant et regardant; les chiens accourant, les oies et les poules se dispersant avec des cris qui n'en finissaient plus: voilà ce qu'ils virent, tandis que la berline descendait au triple galop la grande rue, et que Zimmer, le coude en équerre, sonnait une fanfare à réveiller les morts.