Fritz s'étant retourné sur les marches de l'estrade, promena ses regards autour de la salle, et il eut peur un instant de ne pas trouver Sûzel. Les belles filles ne manquaient pas: des noires et des brunes, des rousses et des blondes, toutes se redressaient, regardant vers Kobus, et rougissant lorsqu'il arrêtait la vue sur elles; car c'est un grand honneur d'être choisie par un si bel homme, surtout pour danser le treieleins. Mais Fritz ne les voyait pas rougir; il ne les voyait pas se redresser comme les hussards de Frédéric-Wilhelm à la parade, effaçant leurs épaules et se mettant la bouche en cœur; il ne voyait pas cette brillante fleur de jeunesse épanouie sous ses regards; ce qu'il cherchait c'était une toute petite vergissmeinnicht, la petite fleur bleue des souvenirs d'amour.

Longtemps il la chercha, de plus en plus inquiet; enfin il la découvrit au loin, cachée derrière une guirlande de chêne tombant du pilier à droite de la porte. Sûzel, à demi effacée derrière cette guirlande, inclinait la tête sous les grosses feuilles vertes, et regardait timidement, à la fois craintive et désireuse d'être vue.

Elle n'avait que ses beaux cheveux blonds tombant en longues nattes sur ses épaules pour toute parure; un fichu de soie bleue voilait sa gorge naissante; un petit corset de velours, à bretelles blanches, dessinait sa taille gracieuse; et près d'elle se tenait, droite comme un I, la grand-mère Annah, ses cheveux gris fourrés sous le béguin noir, et les bras pendants. Ces gens n'étaient pas venus pour danser, ils étaient venus pour voir, et se tenaient au dernier rang de la foule.

Les joues de Fritz s'animèrent; il descendit de l'estrade et traversa la hutte au milieu de l'attention générale. Sûzel, le voyant venir, devint toute pâle et dut s'appuyer contre le pilier; elle n'osait plus le regarder. Il monta quatre marches, écarta la guirlande, et lui prit la main en disant tout bas:

«Sûzel, veux-tu danser avec moi le treieleins

Elle alors, levant ses grands yeux bleus comme en rêve, de pâle qu'elle était, devint toute rouge:

«Oh! oui, monsieur Kobus!» fit-elle en regardant la grand-mère.

La vieille inclina la tête au bout d'une seconde, et dit: «C'est bien... tu peux danser.» Car elle connaissait Fritz, pour l'avoir vu venir à Bischem dans le temps, avec son père.

Ils descendirent donc dans la salle. Les valets de danse, le chapeau de paille couvert de banderoles, faisaient le tour de la baraque au pied de la rampe, agitant d'un air joyeux leurs martinets de rubans, pour faire reculer le monde. Hâan et Schoultz se promenaient encore, à la recherche de leurs danseuses; Iôsef, debout devant son pupitre, attendait; Bockel, sa contrebasse contre la jambe tendue, et Andrès, son violon sous le bras, se tenaient à ses côtés; ils devaient seuls l'accompagner.

La petite Sûzel, au bras de Fritz au milieu de cette foule, jetait des regards furtifs, pleins de ravissement intérieur et de trouble; chacun admirait les longues nattes de ses cheveux, tombant derrière elle jusqu'au bas de sa petite jupe bleu clair bordée de velours, ses petits souliers ronds, dont les rubans de soie noire montaient en se croisant autour de ses bras d'une blancheur éblouissante; ses lèvres roses, son menton arrondi, son cou flexible et gracieux.