Schoultz remplit de nouveau les verres en s'écriant:

«On a beau dire, ces Français ont de bonnes choses chez eux! Quel dommage que leur Champagne, leur Bourgogne et leur Bordelais ne soient pas sur la rive droite du Rhin!

—Schoultz, dit Hâan gravement, tu ne sais pas ce que tu demandes; songe que si ces pays étaient chez nous, ils viendraient les prendre. Ce serait bien une autre extermination que pour leur Liberté et leur Égalité: ce serait la fin du monde! car le vin est quelque chose de solide, et ces Français, qui parlent sans cesse de grands principes, d'idées sublimes, de sentiments nobles, tiennent au solide. Pendant que les Anglais veulent toujours protéger le genre humain, et qu'ils ont l'air de ne pas s'inquiéter de leur sucre, de leur poivre, de leur coton, les Français, eux, ont toujours rectifié une ligne; tantôt elle penche trop à droite, tantôt trop à gauche: ils appellent cela leurs limites naturelles.

«Quant aux gras pâturages, aux vignobles, aux prés, aux forêts qui se trouvent entre ces lignes, c'est le moindre de leurs soucis: ils tiennent seulement à leurs idées de justice et de géométrie. Dieu nous préserve d'avoir un morceau de Champagne en Saxe ou dans le Mecklembourg, leurs limites naturelles passeraient bientôt de ce côté-là! Achetons-leur plutôt quelques bouteilles de bon vin, et conservons notre équilibre, la vieille Allemagne aime la tranquillité, elle a donc inventé l'équilibre. Au nom du Ciel, Schoultz, ne faisons pas de vœux téméraires!»

Ainsi s'exprima Hâan avec éloquence, et Schoultz, vidant son verre brusquement, lui répondit:

«Tu parles comme un être pacifique, et moi comme un guerrier: chacun selon son goût et sa profession.»

Il fronça le sourcil en décoiffant une seconde bouteille de vin.

Christel, Iôsef, Fritz et Sûzel ne faisaient nulle attention à ces discours.

«Quel temps magnifique! s'écriait Christel comme se parlant à lui-même; voici bientôt un mois que nous n'avons pas eu de pluie, et chaque soir de la rosée en abondance; c'est une véritable bénédiction du Ciel.»

Iôsef remplissait les verres.