Enfin, au bout de vingt minutes, frais, dispos, joyeux, il ressortit, son large feutre sur l'oreille, la face épanouie, et dit à Katel en passant:

«Je sors, je vais faire un tour en ville.

—Oui, monsieur... mais vous reviendrez?

—Sois tranquille, sois tranquille; au coup de midi je serai à table.» Et il descendit dans la rue en se demandant:

«Où vais-je aller? à la brasserie? il n'y a personne avant midi. Allons voir le vieux David, oui, allons chez le vieux rebbe. C'est drôle, rien que de penser à lui, mon ventre en galope. Il faut que je le mette en colère; il faut que je lui dise quelque chose pour le fâcher, cela me secouera la rate, et j'en dînerai mieux.»

Dans cette agréable perspective, il descendit la rue des Capucins jusqu'à la cour de la synagogue, où l'on entrait par une antique porte cochère. Tout le monde traversait alors cette cour, pour descendre par le petit escalier en face, dans la rue des Juifs. C'était vieux comme Hunebourg; on ne voyait là-dedans que de grandes ombres grises, de hautes bâtisses décrépites, sillonnées de chêneaux rouillés; et toute la Judée pendait aux lucarnes d'alentour, jusqu'à la cime des airs, ses bas troués, ses vieux jupons crasseux, ses culottes rapiécées, son linge filandreux. À tous les soupiraux apparaissaient des têtes branlantes, des bouches édentées, des nez et des mentons en carnaval: on aurait dit que ces gens arrivaient de Ninive, de Babylone, ou qu'ils étaient réchappés de la captivité d'Égypte, tant ils paraissaient vieux.

Les eaux grasses des ménages suintaient le long des murs, et, pour dire la vérité, cela ne sentait pas bon.

À la porte de la cour se trouvait un mendiant chrétien, assis sur ses deux jambes croisées; il avait la barbe longue de trois semaines, toute grise, les cheveux plats, et les favoris en canon de pistolet; c'était un ancien soldat de l'Empire: on l'appelait der Frantzoze.[8]

Le vieux David demeurait au fond avec sa femme, la vieille Sourlé, toute ronde et toute grasse, mais d'une graisse jaunâtre, les joues entourées de grosses rides en demi-cercle; son nez était camard, ses yeux très bruns, et sa bouche ornée de petites rides en étoile, comme un trou.

Elle portait un bandeau sur le front, selon la loi de Moïse, pour cacher ses cheveux, afin de ne pas séduire les étrangers. Du reste elle avait bon cœur, et le vieux David se faisait un plaisir de la proclamer le modèle accompli de son sexe.