—Je vais fumer une pipe, dit Kobus, cela me réchauffera.» Il battit le briquet, tira sa grande pipe de porcelaine d'une poche de côté, et se mit à fumer gravement.

Le cheval, une grande haridelle de Mecklembourg, trottait les quatre fers en l'air, les arbres suivaient les arbres, les broussailles les broussailles. Hâan ayant déposé le fouet dans un coin, sous son coude, fumait aussi tout rêveur, comme il arrive au milieu des brouillards, où l'on ne voit pas les choses clairement.

Le soleil jaune avait de la peine à dissiper ces masses de brume, le Losser grondait derrière le talus de la route; il était blanc comme du lait, et malgré son bruit sourd, il semblait dormir sous les grands saules.

Parfois, à l'approche de la voiture, un martin-pêcheur jetait son cri perçant et filait; puis, une alouette se mettait à gazouiller quelques notes. En regardant bien, on voyait ses ailes grises s'agiter en accent circonflexe à quelques pieds au-dessus des champs, mais elle redescendait au bout d'une seconde, et l'on n'entendait plus que le bourdonnement de la rivière et le frémissement des peupliers.

Kobus éprouvait alors un véritable bien-être; il se réjouissait et se glorifiait de la résolution qu'il avait prise d'échapper à Sûzel par une fuite héroïque; cela lui semblait le comble de la sagesse humaine.

«Combien d'autres, pensait-il, se seraient endormis dans ces guirlandes de roses, qui t'entouraient de plus en plus, et qui, finalement, n'auraient été que de bonnes cordes, semblables à celles que la vertueuse Dalila tressait pour Samson! Oui, oui, Kobus, tu peux remercier le Ciel de ta chance; te voilà libre encore une fois comme un oiseau dans l'air; et, par la suite des temps, jusqu'au sein de la vieillesse, tu pourras célébrer ton départ de Hunebourg, à la façon des Hébreux, qui se rappelaient toujours avec attendrissement les vases d'or et d'argent de l'Égypte; ils abandonnèrent les choux, les raves et les oignons de leur ménage, pour sauver le tabernacle; tu suis leur exemple, et le vieux Sichel lui-même serait émerveillé de ta rare prudence.»

Toutes ces pensées, et mille autres non moins judicieuses, passaient par la tête de Fritz; il se croyait hors de tout péril, et respirait l'air du printemps dans une douce sécurité. Mais le Seigneur-Dieu, sans doute fatigué de sa présomption naturelle, avait résolu de lui faire vérifier la sagesse de ce proverbe: «Cache-toi, fuis, dérobe-toi sur les monts et dans la plaine, au fond des bois ou dans un puits, je te découvre et ma main est sur toi!»

À la Steinbach, près du grand moulin, ils rencontrèrent un baptême qui se rendaient à l'église Saint-Blaise: le petit poupon rose sur l'oreiller blanc, la sage-femme, fière avec son grand bonnet de dentelle, et les autres gais comme des pinsons—à Hoheim, une paire de vieux qui célébraient la cinquantaine dans un pré; ils dansaient au milieu de tout le village; le ménétrier, debout sur une tonne soufflait dans sa clarinette, ses grosses joues rouges gonflées jusqu'aux oreilles, le nez pourpre et les yeux à fleur de tête; on riait, on trinquait; le vin, la bière, le kirschenwasser coulaient sur les tables; chacun battait la mesure; les deux vieux les bras en l'air, valsaient la face riante; et les bambins, réunis autour d'eux, poussaient des cris de joie qui montaient jusqu'au ciel. À Frankenthâl, une noce montait les marches de l'église, le garçon d'honneur en tête, la poitrine couverte d'un bouquet en pyramide, le chapeau garni de rubans de mille couleurs, puis les jeunes mariés tout attendris, les vieux papas riant dans leur barbe grise, les grosses mères épanouies de satisfaction.

C'était merveilleux de voir ces choses, et cela vous donnait à penser plus qu'on ne peut dire.

Ailleurs, de jeunes garçons et de jeunes filles de quinze à seize ans cueillaient des violettes le long des haies, au bord de la route; on voyait à leurs yeux luisants qu'ils s'aimeraient plus tard. Ailleurs, c'était un conscrit que sa fiancée accompagnait sur la route, un petit paquet sous le bras; de loin, on les entendait qui se juraient l'un à l'autre de s'attendre.—Toujours, toujours cette vieille histoire de l'amour, sous mille et mille formes différentes; on aurait dit que le diable lui-même s'en mêlait.