—Est-ce que tu as faim, Kobus? demanda Hâan.
—Non.
—Ni moi non plus; vous pouvez servir votre dîner à saint Maclof! Chaque fois que je viens dans ce gueux de pays, je suis comme éreinté durant quinze jours; tout cela me bouleverse. Attelez le cheval, Schnéegans, c'est tout ce qu'on vous demande.»
L'aubergiste sortit. Hâan et Fritz, sur la porte, le regardèrent tirer le cheval de l'écurie et le mettre à la voiture. Kobus monta. Hâan régla la note, prit les rênes et le fouet, et les voilà partis comme ils étaient venus.
Il pouvait être alors deux heures. Tous les gens du village, devant leurs baraques, les regardaient passer, sans qu'un seul eût l'idée de lever son chapeau.
Ils rentrèrent dans le chemin creux de la côte. Les ombres s'allongeaient alors du haut de la roche de Saint-Maclof jusque dans la vallée; l'autre côté de la montagne était éblouissant de lumière. Hâan paraissait rêveur; Fritz penchait la tête, s'abandonnant pour la première fois aux sentiments de tendresse et d'amour qui, depuis quelque temps, faisaient invasion dans son âme. Il fermait les yeux, et voyait passer devant ses paupières rouges, tantôt l'image de Sûzel, tantôt celle de la pauvre enfant de Wildland. Le percepteur, très attentif à conduire au milieu des roches et des ornières, ne disait mot.
À cinq heures, la voiture roulait dans le chemin sablonneux de Tiefenbach. Hâan, regardant alors Kobus, le vit comme assoupi, la tête ballottant doucement sur l'épaule; il alluma sa grosse pipe et laissa courir. Une demi-lieue plus loin, pour couper au court, il mit pied à terre, et, conduisant Foux par la bride, il prit le chemin escarpé du Tannewald. Fritz resta sur le siège; il ne dormait pas, comme le croyait son camarade, et s'abandonnait à ses rêves... jamais il n'avait tant rêvé de sa vie.
Cependant la nuit descendait sur les bois, le fond des vallées s'emplissait de ténèbres; mais les plus hautes cimes rayonnaient encore.
Après une bonne heure de marche ascendante, où Foux et Hâan s'arrêtaient de temps en temps pour reprendre haleine, la voiture atteignit enfin le plateau. Il ne restait plus qu'à traverser la forêt pour découvrir Hunebourg.
Le percepteur, qui malgré son gros ventre avait marché vigoureusement, mit alors le pied sur le timon, et, claquant du fouet, il enfonça sa large croupe dans le coussin de cuir.