Je ne vous raconterai pas mes émotions de la nuit à la Raspelhaus, lorsque, assis sur ma botte de paille, la lucarne en face de moi et le gibet en perspective, j’entendis le watchmann crier dans le silence: «Dormez, habitants de Nuremberg, le Seigneur veille! Une heure!… deux heures!…trois heures sonnées!»
Chacun peut se faire l’idée d’une nuit pareille.
Le jour vint; d’abord pâle, indécis, il éclaira de ses vagues lueurs l’œil-de-bœuf …les barreaux en croix, …puis il s’étoila contre la muraille du fond. Dehors la rue s’animait; il y avait marché ce jour-là: c’était un vendredi. J’entendais les charretées de légumes, et les bons campagnards chargés de leurs hottes. Quelques cages à poule caquetaient en passant, et les marchandes de beurre causaient entre elles. La halle en face s’ouvrait…on arrangeait les bancs.
Enfin le grand jour se fit, et le vaste murmure de la foule qui grossit, des ménagères qui s’assemblent, leur panier sous le bras, allant, venant, discutant et marchandant, m’annonça qu’il était huit heures du matin.
Avec la lumière, la confiance reprit un peu le dessus dans mon cœur. Quelques-unes de mes idées noires disparurent; j’éprouvai le désir de voir ce qui se passait dehors.
D’autres prisonniers, avant moi, s’étaient élevés jusqu’à l’œil-de-bœuf; ils avaient creusé des trous dans le mur pour monter plus facilement. J’y grimpai à mon tour, et quand, assis dans la baie ovale, les reins pliés, la tête courbée, je pus voir la foule, la vie, le mouvement…des larmes abondantes coulèrent sur mes joues. Je ne songeais plus au suicide…j’éprouvais un besoin de vivre, de respirer, vraiment extraordinaire.
«Ah! me disais-je, vivre, c’est être heureux!…Qu’on me fasse traîner la brouette, qu’on m’attache un boulet à la jambe… Qu’importe! pourvu que je vive!…»
Or, pendant que je regardais ainsi, un homme, un boucher passa, le dos incliné, portant un énorme quartier de bœuf sur les épaules; il avait les bras nus, les coudes en l’air, la tête penchée en dessous… Sa chevelure flottante me cachait son visage, et pourtant, au premier coup d’œil, je tressaillis…
«C’est lui!» me dis-je.
Tout mon sang reflua vers le cœur…Je descendis dans la prison, frémissant jusqu’au bout des ongles, sentant mes joues s’agiter, la pâleur s’étendre sur ma face, et balbutiant d’une voix étouffée: