Bientôt des pas retentirent au loin sous les voûtes. Ceux qui n’ont pas attendu l’heure de la délivrance et compté les minutes, longues alors comme des siècles…ceux qui n’ont pas ressenti les émotions poignantes de l’attente, la terreur, l’espérance, le doute…ceux là ne sauraient concevoir les frémissements intérieurs que j’éprouvai dans ce moment. J’aurais distingué les pas du meurtrier, marchant au milieu de ses gardes, entre mille autres. Ils s’approchaient… Les juges eux-mêmes paraissaient émus… Moi, j’avais relevé la tête, et le cœur serré comme dans une main de fer, j’attachais un regard fixe sur la porte close. Elle s’ouvrit…L’homme entra… Ses joues étaient gonflées de sang, ses larges mâchoires contractées faisaient saillir leurs muscles jusque vers les oreilles, et ses petits yeux, inquiets et fauves comme ceux du loup, scintillaient sous d’épais sourcils d’un jaune roussâtre.
Van Spreckdal lui montra silencieusement l’esquisse.
Alors, cet homme sanguin, aux larges épaules, ayant regardé, pâlit… puis, poussant un rugissement qui nous glaça tous de terreur, il écarta ses bras énormes, et fit un bond en arrière pour renverser les gardes. Il y eut une lutte effrayante dans le corridor; on n’entendait que la respiration haletante du boucher, des imprécations sourdes, des paroles brèves, et les pieds des gardes, soulevés de terre, retombant sur les dalles.
Cela dura bien une minute.
Enfin, l’assassin rentra, la tête basse, l’œil sanglant, les mains garrottées sur le dos. Il fixa de nouveau le tableau du meurtre… parut réfléchir, et, d’une voix basse, comme se parlant à lui-même:
«Qui donc a pu me voir, dit-il, à minuit?»
J’étais sauvé!!!…
…………………
Bien des années se sont écoulées depuis cette terrible aventure. Grâce à Dieu! je ne fais plus de silhouettes, ni même de portraits de bourgmestre. A force de travail et de persévérance, j’ai conquis ma place au soleil, et je gagne honorablement ma vie en faisant des œuvres d’art, le seul but, suivant moi, auquel tout véritable artiste doit s’efforcer d’atteindre. Mais le souvenir de l’esquisse nocturne m’est toujours resté dans l’esprit. Parfois, au beau milieu du travail, ma pensée s’y reporte. Alors, je dépose la palette et je rêve durant des heures entières! Comment un crime accompli par un homme que je ne connaissais pas…dans une maison que je n’avais jamais vue…a-t-il pu se reproduire sous mon crayon, jusque dans ses moindres détails?
Est-ce un hasard? Non! Et d’ailleurs, le hasard, qu’est-ce, après tout, sinon l’effet d’une cause qui nous échappe?