Comment ces détails hétéroclites s’offraient-ils à mon imagination? … Je l’ignore; je n’avais nulle réminiscence analogue, et pourtant, chaque coup de crayon était un fait d’observation fantastique à force d’être vrai. Rien n’y manquait!
Mais à droite un coin de l’esquisse restait blanc…je ne savais qu’y mettre… Là quelque chose s’agitait, se mouvait… Tout à coup j’y vis un pied, un pied renversé, détaché du sol. Malgré cette position improbable, je suivis l’inspiration sans me rendre compte de ma propre pensée. Ce pied aboutit à une jambe…sur la jambe, étendue avec effort, flotta bientôt un pan de robe… Bref, une vieille femme, hâve, défaite, échevelée, apparut successivement, renversée au bord d’un puits, et luttant contre un poing qui lui serrait la gorge…
C’était une scène de meurtre que je dessinais. Le crayon me tomba de la main.
Cette femme, dans l’attitude la plus hardie, les reins pliés sur la margelle du puits, la face contractée par la terreur, les deux mains crispées au bras du meurtrier, me faisait peur… Je n’osais la regarder. Mais l’homme, lui, le personnage de ce bras, je ne le voyais pas… Il me fut impossible de le terminer.
«Je suis fatigué, me dis-je, le front baigné de sueur, il ne me reste que cette figure à faire, je terminerai demain… Ce sera facile.»
Et je me recouchai, tout effrayé de ma vision. Cinq minutes après je dormais profondément.
Le lendemain j’étais debout au petit jour. Je venais de m’habiller, et je m’apprêtais à reprendre l’œuvre interrompue, quand deux petits coups retentirent à la porte.
«Entrez!»
La porte s’ouvrit. Un homme déjà vieux, grand, maigre, vêtu de noir, apparut sur le seuil. La physionomie de cet homme, ses yeux rapprochés, son grand nez en bec d’aigle surmonté d’un front large, osseux, avait quelque chose de sévère. Il me salua gravement.
«M. Christian Vénius, le peintre?» dit-il.