«Ainsi l'orgueil et la présomption reçoivent leur récompense; quand les gens ne veulent pas entendre de bonnes raisons, il faut bien leur en donner de meilleures; mais c'est terrible d'en venir à de telles extrémités, oui, c'est terrible!

«Mes chers amis, depuis longtemps je gémissais en moi-même sur l'aveuglement de ceux qui dirigent les destinées de la vieille Allemagne; je déplorais leur esprit d'injustice, leur égoïsme; je me demandais si mon devoir d'honnête homme[1] n'était pas de rompre avec tous ces êtres orgueilleux, et d'adopter les principes de justice, d'égalité et fraternité proclamés par la Révolution française. Tout cela me jetait dans un grand trouble, car l'homme tient aux idées qu'il a reçues de ses pères, et de telles révolutions intérieures ne se font pas sans un grand déchirement. Néanmoins j'hésitais encore, mais lorsque les Prussiens, contrairement au droit des gens, réclamèrent la malheureuse prisonnière que j'avais recueillie, je ne pus en supporter davantage: au lieu de conduire madame Thérèse à Kaiserslautern, je pris aussitôt la résolution de la mener à Pirmasens, chose que j'ai faite avec l'aide de Dieu.

«A trois heures de l'après-midi, nous étions en vue des avant-postes, et comme madame Thérèse regardait, elle entendit le tambour et s'écria: «Ce sont les Français! Monsieur le docteur, vous m'avez trompée!» Elle se jeta dans mes bras, fondant en larmes, et je me pris moi-même à pleurer, tant j'étais ému!

«Sur toute la route, depuis les Trois-Maisons[1] jusqu'à la place du Temple-Neuf, les soldats criaient: «Voici la citoyenne Thérèse!» Ils nous suivaient, et quand il fallut descendre du traîneau, plusieurs m'embrassèrent avec une véritable effusion. D'autres me serraient les mains, enfin on m'accablait d'honneurs.

«Je ne vous parlerai pas, mes chers amis, de la rencontre de madame Thérèse et du petit Jean; ces choses ne sont pas à peindre! Tous les plus vieux soldats du bataillon, même le commandant Duchêne, qui n'est pas tendre, détournaient la tête pour ne pas montrer leurs larmes: c'était un spectacle comme je n'en ai jamais vu de ma vie. Le petit Jean est un brave garçon; il ressemble beaucoup à mon cher petit Fritzel, aussi je l'aime bien.

«Le général Hoche, ayant appris qu'un médecin d'Anstatt avait ramené la citoyenne Thérèse au premier bataillon de la deuxième brigade, je reçus l'ordre, vers huit heures, d'aller à l'Orangerie.[2] Il était là, près d'une table de sapin, habillé comme un simple hauptmann, avec deux autres citoyens qu'on m'a dit être les conventionnels[3] Lacoste et Baudot, deux grands maigres, qui me regardaient de travers.--Le général vint à ma rencontre: c'est un homme brun, les yeux jaunes et les cheveux partagés au milieu du front; il s'arrêta en face de moi et me regarda deux secondes. Moi, songeant que ce jeune homme commandait l'armée de la Moselle, j'étais troublé; mais tout à coup il me tendit la main et me dit: «Docteur Wagner, je vous remercie de ce que vous avez fait pour la citoyenne Thérèse: vous êtes un homme de coeur.

«Puis il m'emmena près de la table, où se trouvait déployée une carte, et me demanda différents renseignements sur le pays d'une façon si claire, qu'on aurait cru qu'il connaissait les choses bien mieux que moi. Naturellement je répondais; les deux autres écoutaient en silence. Finalement, il me dit: Docteur Wagner, je ne puis vous proposer de servir dans les armées de la République, votre nationalité[1] s'y oppose; mais le 1er bataillon de la 2e brigade vient de perdre son chirurgien-major, le service de nos ambulances est encore incomplet, nous n'avons que des jeunes gens pour secourir nos blessés, je vous confie ce poste d'honneur: l'humanité n'a pas de patrie! Voici votre commission.» Il écrivit quelques mots au bout de la table,[2] et me prit encore une fois la main en me disant: «Docteur, croyez à mon estime!» Après cela, je sortis.

«Madame Thérèse m'attendait dehors, et quand elle sut que j'allais être à la tête de l'ambulance du 1er bataillon, vous pouvez vous figurer sa joie.

«Nous pensions tous rester à Pirmasens jusqu'au printemps, les baraques étaient en train de se bâtir, quand dans la nuit du surlendemain, vers dix heures, tout à coup nous reçûmes l'ordre de nous mettre en route sans éteindre les feux, sans faire de bruit, sans battre la caisse ni sonner de la trompette. Tout Pirmasens dormait. J'avais deux chevaux, l'un sous moi, l'autre en main; j'étais au milieu des officiers, près du commandant Duchêne.

«Nous partons, les uns à cheval, les autres à pied, les canons, les caissons, les voitures entre nous, la cavalerie sur les flancs, sans lune et sans rien pour nous guider. Seulement, de loin en loin, un cavalier au tournant des chemins disait: «Par ici... par ici!...»