«Mais nous allions, nous allions sans nous arrêter, de sorte que vers six heures, quand le soleil pâle se mit à blanchir le ciel, nous étions à Lembach, sous la grande côte boisée de Steinfelz, à trois quarts de lieue de Woerth. Alors, de tous les côtés on entendit crier: «Halte!... halte!...» Ceux de derrière arrivaient toujours; à six heures et demie toute l'armée était réunie dans un vallon, et l'on se mit à faire la soupe.
«Le général Hoche, que j'ai vu passer alors avec ses deux grands conventionnels, riait; il semblait de bonne humeur.
«Cette halte dura juste le temps de manger et de reboucler son sac. Ensuite il fallut repartir mieux en ordre.
«A huit heures, en sortant de la vallée de Reichshofen, nous vîmes les Prussiens retranchés sur les hauteurs de Froeschwiller et de Woerth; ils étaient plus de vingt mille, et leurs redoutes s'élevaient les unes au-dessus des autres.
«Toute l'armée comprit alors que nous avions marché si vite pour surprendre ces Prussiens seuls, car les Autrichiens étaient à quatre ou cinq lieues de là, sur la ligne de la Motter. Malgré cela, je ne vous cache pas, mes amis, que cette vue me porta d'abord un coup terrible; plus je regardais, plus il me semblait impossible de gagner la bataille. D'abord ils étaient plus nombreux que nous, ensuite ils avaient creusé des fossés garnis de palissades, et derrière on voyait très bien les canonniers qui se penchaient à côté de leurs canons et qui nous observaient, tandis que des files de baïonnettes innombrables se prolongeaient jusque sur la côte.
«Les Français, avec leur caractère insouciant, ne voyaient pas tout cela et paraissaient même très joyeux. Le bruit s'étant répandu que le général Hoche venait de promettre six cents francs pour chaque pièce enlevée à l'ennemi, ils riaient en se mettant le chapeau sur l'oreille, et regardaient les canons en criant: «Adjugé! adjugé!»[1] Il y avait de quoi frémir de voir une pareille insouciance et d'entendre ces plaisanteries.
«Nous autres, l'ambulance, les voitures de toute sorte, les caissons vides pour transporter les blessés, nous restâmes derrière, et pour dire la vérité, cela me fit un véritable plaisir. Madame Thérèse embrassait alors le petit Jean, qui se mit à courir pour suivre le bataillon.
«Toute la vallée, à droite et à gauche, était pleine de cavalerie en bon ordre. Le général Hoche, en arrivant, choisit lui-même tout de suite la place de deux batteries sur les collines de Reichshofen, et l'infanterie fit halte au milieu de la vallée.
«Il y eut encore une délibération, puis toute l'infanterie se rangea en trois colonnes; l'une passa sur la gauche, dans la gorge de Réebach, les deux autres se mirent en marche sur les retranchements l'arme au bras.
«Le général Hoche, avec quelques officiers, se plaça sur une petite hauteur, à gauche de la vallée.