«Tout ce qui suivit, mes chers amis, me semble encore un rêve. Au moment où les colonnes arrivaient au pied de la côte, un horrible fracas, comme une espèce de déchirement épouvantable, retentit; tout fut couvert de fumée: c'étaient les Prussiens qui venaient de lâcher leurs batteries. Une seconde après, la fumée s'étant un peu dissipée, nous vîmes les Français plus haut sur la côte.

«Pour la seconde fois les Prussiens tirèrent, puis on entendit le cri terrible des Républicains: «A la baïonnette!»[1] Et toute la montagne se mit à pétiller comme un feu de charbonnière[2] où l'on donne un coup de pied. On ne se voyait plus, parce que le vent poussait la fumée sur nous, et l'on ne pouvait plus se dire un mot à quatre pas, tant la fusillade, les hommes et le canon tonnaient et hurlaient ensemble. Sur les côtés, les chevaux de notre cavalerie hennissaient et voulaient partir; ces animaux sont vraiment sauvages, ils aiment le danger, on avait mille peines à les retenir.

«De temps en temps il se faisait un trou dans la fumée, alors on voyait les Républicains cramponnés aux palissades comme une fourmilière. Une seconde après, un autre coup de vent couvrait tout, et l'on ne pouvait savoir comment cela finirait.

«Le général Hoche envoyait ses officiers l'un après l'autre porter de nouveaux ordres; ils partaient comme le vent dans la fumée, on aurait dit des ombres. Mais la bataille se prolongeait, et les Républicains commençaient à reculer, quand le général descendit lui-même ventre à terre; dix minutes après, le chant de la Marseillaise[3] couvrait tout le tumulte; ceux qui avaient reculé revenaient à la charge.

«Mais ce qui décida la victoire pour les Républicains, ce fut l'arrivée de leur troisième colonne sur les hauteurs, à gauche des retranchements; elle avait tourné le Réebach et sortait du bois au pas de course.[4] Alors il fallut bien quitter la partie;[5] les Prussiens, pris des deux côtés à la fois, se retirèrent, abandonnant dix-huit pièces de canons, vingt-quatre caissons et leurs retranchements pleins de blessés et de morts. Ils se dirigèrent du côté de Woerth, et nos dragons, nos hussards, qui ne se possédaient plus d'impatience, partirent enfin courbés sur leurs selles, comme un mur qui s'ébranle. Nous apprîmes le même soir qu'ils avaient fait douze cents prisonniers et remporté six canons.

«Voilà, mes chers amis, ce qu'on appelle le combat de Woerth et de Froeschwiller, dont la nouvelle a dû vous parvenir au moment où je vous écris, et qui restera toujours présent à ma mémoire.

«Depuis ce moment, je n'ai rien vu de nouveau; mais que d'ouvrage nous avons eu! Jour et nuit il a fallu couper,[1] trancher,[1] amputer,[1] tirer des balles; nos ambulances sont encombrées de blessés: c'est une chose bien triste.

«Cependant, le lendemain de la victoire, l'armée s'était portée en avant. Quatre jours après, nous avons appris que les conventionnels Lacoste et Baudot, ayant reconnu que la rivalité de Hoche et de Pichegru nuisait aux intérêts de la République, avaient donné le commandement à Hoche tout seul, et que celui-ci, se voyant à la tête des deux armées du Rhin et de la Moselle, sans perdre une minute, en avait profité pour attaquer Wurmser sur les lignes de Wissembourg; qu'il l'avait battu complètement au Geisberg, de sorte qu'à cette heure les Prussiens sont en retraite sur Mayence, les Autrichiens sur Gemersheim, et que le territoire de la République est débarrassé de tous ses ennemis.

«Quant à moi, je suis maintenant à Wissembourg, accablé d'ouvrage; madame Thérèse, le petit Jean et les restes du Ier bataillon occupent la place, et l'armée marche sur Landau, dont l'heureuse délivrance fera l'admiration des siècles futurs.

«Bientôt, bientôt, mes chers amis, nous suivrons l'armée, nous passerons par Anstatt, couronnés des palmes de la victoire; nous pourrons encore une fois vous serrer sur nos coeurs, et célébrer avec vous le triomphe de la justice et de la liberté.