«Avec ces espérances, la bonne madame Thérèse, petit Jean et moi nous vous embrassons de coeur.

«Jacob Wagner.»

«P.S.--Petit Jean recommande à son ami Fritzel d'avoir bien soin de Scipio.»

La lettre de l'oncle Jacob nous remplit tous de joie, et l'on peut s'imaginer avec quelle impatience nous attendîmes dès lors le Ier bataillon.

Cette époque de ma vie, quand j'y pense, me produit l'effet d'une fête.

Chaque jour, les gens de la grande rue regardaient sur la côte pour voir arriver les véritables défenseurs de la patrie; malheureusement la plupart suivaient la route de Wissembourg à Mayence, laissant Anstatt sur leur gauche, dans la montagne; on ne voyait passer que des traînards, qui coupaient au court par la traverse du Bourgerwald. Cela nous désolait, et nous finissions par croire que notre bataillon n'arriverait jamais, lorsqu'un après-midi le mauser entra tout essoufflé en criant:

«Les voilà...ce sont eux!»

Il revenait des champs la pioche sur l'épaule, et de loin il avait vu sur la route une foule de soldats. Tout le village savait déjà la nouvelle, tout le monde sortait. Moi, ne me possédant plus d'enthousiasme, je courus à la rencontre de notre bataillon, avec Hans Aden et Frantz Sépel, que je rencontrai sur la route. La moitié du village, hommes, femmes, enfants, nous suivaient en criant: «Ils arrivent... ils arrivent!» Les idées des gens changent d'une façon singulière, tout le monde était alors ami de la République.

Une fois sur la montée de Birkenwald, Hans Aden, Frantz Sépel et moi nous vîmes enfin notre bataillon qui s'approchait à mi-côte, le sac au dos, le fusil sur l'épaule, les officiers derrière les compagnies. Tout cela s'avançait en sifflant, en causant, comme les soldats en route; on entendait des voix glapissantes, des éclats de rire, car les Français sont ainsi, quand ils marchent en troupe, il leur faut toujours des histoires et de joyeux propos pour entretenir leur bonne humeur.

Moi, dans cette foule je ne cherchais des yeux que l'oncle Jacob et madame Thérèse; il me fallut quelque temps pour les découvrir à la queue du bataillon. Enfin je vis l'oncle, il était derrière, à cheval sur Rappel. J'eus d'abord de la peine à le reconnaître, car il avait un grand chapeau républicain, un habit à revers rouges et un grand sabre à fourreau de fer; cela le changeait d'une façon incroyable, il paraissait beaucoup plus grand; mais je le reconnus tout de même, ainsi que madame Thérèse sur sa charrette couverte de toile, avec son même chapeau et sa même cravate; elle avait les joues roses et les yeux brillants; l'oncle chevauchait près d'elle, ils causaient ensemble.