Les officiers, les tambours, la cantinière se repliaient[3] en même temps autour de la fontaine, en moins d'une minute, ils formèrent le carré sur trois rangs,[4] les autres au milieu, et presque aussitôt il se fit dans la rue un bruit épouvantable; les Croates arrivaient; la terre en tremblait. Je les vois encore, leurs grands manteaux rouges flottant derrière eux, et courbés si bas sur leur selle, la latte en avant, qu'on apercevait à peine leurs faces brunes aux longues moustaches jaunes.
Il faut que les enfants soient possédés du diable, car, au lieu de me sauver, je restai là, les yeux écarquillés, pour voir la bataille. J'avais bien peur, c'est vrai, mais la curiosité l'emportait encore.[5]
Le temps de regarder[6] et de frémir, les Croates étaient sur la place. J'entendis à la même seconde le commandant crier: «Feu!» Puis un coup de tonnerre, puis rien que le bourdonnement de mes oreilles. Tout le côté du carré tourné vers la rue venait de faire feu à la fois; les vitres de nos fenêtres tombaient en grelottant; la fumée entrait dans la chambre avec des débris de cartouches, et l'odeur de la poudre remplissait l'air.
Moi, les cheveux hérissés, je regardais, et je voyais les Croates sur leurs grands chevaux, debout dans la fumée grise, bondir, retomber et rebondir, comme pour grimper sur le carré; et ceux de derrière arriver, arriver sans cesse, hurlant d'une voix sauvage: «Forvertz![1] forvertz!»
«Feu du second rang!» cria le commandant, au milieu des hennissements et des cris sans fin.
Il avait l'air de parler dans notre chambre, tant sa voix était calme.
Après les feux de peloton[2] commencèrent les feux de file.[2] Les Croates tourbillonnaient autour du carré, frappant au loin de leurs grandes lattes; de temps en temps un chapeau tombait, quelquefois l'homme. Un de ces Croates, repliant son cheval sur les jarrets, bondit si loin qu'il franchit les trois rangs et tomba dans le carré; mais alors le commandant républicain se précipita sur lui, et d'un furieux coup de pointe[3] le cloua pour ainsi dire[4] sur la croupe de son cheval; je vis le Républicain retirer son sabre rouge jusqu'à la garde; cette vue me donna froid; j'allais fuir, mais j'étais à peine levé que les Croates firent volte-face et partirent, laissant un grand nombre d'hommes et de chevaux sur la place.
Les chevaux essayaient de se relever, puis retombaient. Cinq ou six cavaliers, pris sous leur monture, faisaient des efforts pour dégager leurs jambes; quelques-uns, ne pouvant endurer ce qu'ils souffraient, demandaient en grâce qu'on les achevât. Le plus grand nombre restaient immobiles.
Pour la première fois je compris bien la mort.
Dans les rangs des Républicains il y avait aussi des places vides, des corps étendus sur la face, et quelques blessés, les joues et le front pleins de sang.