Le commandant, à cheval près de la fontaine, faisait serrer les rangs.[1] On entendait les trompettes des Croates sonner la retraite. Au tournant de la rue, ils avaient fait halte; une de leurs sentinelles[2] attendait là, derrière l'angle de la maison commune;[3] on ne voyait que la tête de son cheval. Quelques coups de fusil partaient encore.
«Cessez le feu!» cria le commandant.
Et tout se tut; on n'entendit plus que la trompette au loin.
La cantinière fit alors le tour des rangs à l'intérieur, pour verser de l'eau-de-vie aux hommes, tandis que sept ou huit grands gaillards allaient puiser de l'eau à la fontaine, dans leurs gamelles, pour les blessés, qui tous demandaient à boire d'une voix pitoyable.
Moi, penché hors de la fenêtre, je regardais au fond de la rue déserte, me demandant si les manteaux rouges[4] oseraient revenir. Le commandant regardait aussi dans cette direction, et causait avec un capitaine appuyé[5] sur la selle de son cheval. Tout à coup le capitaine traversa le carré, écarta les rangs et se précipita chez nous en criant:
«Le maître de la maison?
--Il est sorti.
--Eh bien... toi... conduis-moi dans votre grenier...vite!»
Je laissai là mes sabots,[6] et me mis à grimper l'escalier au fond de l'allée comme un écureuil.
Le capitaine me suivait. En haut, il vit du premier coup d'oeil l'échelle du colombier et monta devant moi. Dans le colombier il se posa les deux coudes au bord de la lucarne un peu basse, se penchant pour voir. Je regardais par-dessus son épaule. Toute la route, à perte de vue, était couverte de monde: de la cavalerie, de l'infanterie, des canons, des caissons, des manteaux rouges, des pelisses vertes,[1] des habits blancs, et tout cela s'avançait vers le village.