C'était un homme sentimental, [9] amateur de la paix; il approchait de la quarantaine et passait pour être le meilleur médecin du pays. J'ai su depuis qu'il se plaisait à faire des théories sur la fraternité universelle, et que les paquets de livres que lui apportait de temps en temps le messager Fritz concernaient cet objet important.

Tout cela je le vois, [10] sans oublier notre Lisbeth, une bonne vieille, qui file dans un coin.

Tous les jours, vers la fin du souper un pas lourd traversait l'allée, la porte s'ouvrait, et sur le seuil apparaissait un homme qui disait:

«Bonsoir, monsieur le docteur.

--Asseyez-vous, mauser, [1] répondait l'oncle. Lisbeth, ouvre la cuisine.»

Lisbeth poussait la porte, et la flamme rouge, dansant sur l'âtre, nous montrait le taupier en face de notre table, regardant de ses petits yeux gris ce que nous mangions.

Le mauser pouvait avoir cinquante ans; ses cheveux grisonnaient, de grosses rides sillonnaient son front rougeâtre.

On le voyait toujours aux champs en train de poser ses attrapes, ou bien à la porte de son rucher à mi-côte, dans les bruyères du Birkenwald.

En dehors des taupes et des abeilles, du miel et de la cire, le mauser avait encore une autre occupation grave: il prédisait l'avenir moyennant le passage des oiseaux et certaines traditions inscrites dans un gros livre à couvercle de bois, qu'il avait hérité d'une vieille tante de Héming, [2] et qui l'éclairait sur les choses futures.

Mais pour entamer le chapitre de ses prédictions, il lui fallait la présence de son ami Koffel, le menuisier, le tourneur, l'horloger, le tondeur de chiens, le guérisseur de bêtes, bref, le plus beau génie d'Anstatt et des environs.