Après ces paroles du père Schmitt, chacun se mit à célébrer les idées nouvelles; Koffel, qui se plaignait toujours de n'avoir pas reçu d'instruction, dit que tous les enfants devraient aller à l'école aux frais du pays.

Madame Thérèse répondit que la Convention nationale[2] avait voté cinquante-quatre millions de francs pour l'instruction publique,--avec le regret de ne pouvoir faire plus,--dans un moment où toute l'Europe se levait contre elle et, où il lui fallait tenir quatorze armées sur pied.

Les yeux de Koffel, en entendant cela, se remplirent de larmes, et je me rappellerai toujours qu'il dit d'une voix tremblante:

«Eh bien! qu'elle soit bénie! Tant pis pour nous; mais, quand je devrais tout y perdre,[1] c'est pour elle que sont mes voeux.»

Le mauser resta longtemps silencieux, mais une fois qu'il eut commencé, il n'en finit plus; ce n'est pas seulement l'instruction des enfants qu'il demandait, lui, c'était le bouleversement de tout de fond en comble. On n'aurait jamais cru qu'un homme si paisible pouvait couver des idées pareilles.

«Je dis qu'il est honteux de vendre des régiments[2] comme des troupeaux de boeufs, s'écriait-il d'un ton grave:--je dis qu'il est encore plus honteux de vendre des places de juges, parce que les juges, pour rentrer dans leur argent, vendent la justice;--je dis que les Républicains ont bien fait d'abolir les couvents, où s'entretiennent la paresse et tous les vices,--et je dis que chacun doit être libre d'aller, de venir, de commercer, de travailler, d'avancer dans tous les grades sans que personne s'y oppose. Et finalement je crois que si les frelons ne veulent pas s'en aller ni travailler, le bon Dieu veut que les abeilles s'en débarrassent, ce qu'on verra toujours jusqu'à la fin des siècles.»

Le vieux Schmitt, alors plus à son aise, dit qu'il avait les mêmes idées que le mauser et Koffel; et l'oncle, qui jusqu'alors avait gardé son calme, ne put s'empêcher d'approuver ces sentiments, les plus vrais, les plus naturels et les plus justes.

«Seulement, dit-il, au lieu de tout vouloir faire en un jour, il vaudrait mieux aller lentement et progressivement; il faudrait employer des moyens de persuasion et de douceur, comme l'a fait le Christ; ce serait plus sage; et l'on obtiendrait les mêmes résultats.»

Madame Thérèse souriant alors, lui dit:

«Ah! monsieur Jacob, sans doute, sans doute, si tout le monde vous ressemblait; mais depuis combien de centaines d'années le Christ a-t-il prêché la bonté, la justice et la douceur aux hommes? Et pourtant, voyez si vos nobles l'écoutent; voyez s'ils traitent les paysans[1] comme des frères... non ... non! C'est malheureux, mais il faut la guerre. Dans les trois ans qui viennent de se passer, la République a plus fait pour les droits de l'homme que les dix-huit cents ans avant. Croyez-moi, monsieur le docteur, la résignation des honnêtes gens est un grand mal, elle donne de l'audace aux gueux et ne produit rien de bon.»